Lettre à Claude Ollier

© Flammarion

“L’écriture d’Ollier c’est l’intime sans limite.”
(Bernard Noël, entretien avec Christian Rosset, Europe n° 1105)

Claude Ollier a 38 ans quand il publie son premier livre, La Mise en scène (1958). Il est alors classé parmi les écrivains du Nouveau Roman, mais il se détache vite de ce courant pour créer une œuvre tout à fait singulière, s’apparentant parfois à la littérature fantastique. Pour Bernard Noël, c’est un grand auteur trop méconnu. Christian Rosset décrit ainsi Claude Ollier : “Il se tenait toujours très droit. Comme un militaire au temps des colonies ? Ne faisant jamais de grands gestes, les bras souvent collés au corps, il pouvait être intimidant. Difficile de le prendre en défaut. Homme d’ordre, soucieux de clarté et pourtant grand rêveur, il n’accordait pas grande attention à la manière de s’habiller, usant ses pulls jusqu’à ce qu’ils ne soient plus portables, gardant cependant en bon état un complet  pour les grandes occasions. Il recherchait la paix [1].”

Deux épistoliers

Lorsque Bernard Noël écrit pour le première fois à Claude Ollier, il dirige la collection “Textes” chez Flammarion. Sa lettre accompagne le contrat éditorial pour la publication de Marrakch Medine. Entre les deux écrivains circule une estime réciproque et une amitié va naître, à la fois chaleureuse et respectueuse. Il leur faudra cinq ans pour se tutoyer… Leur correspondance comporte près de deux cent cinquante lettres. Elle cesse en 2008 parce que la santé de Claude Ollier se dégrade. Cette correspondance sera éditée par les éditions P.O.L en 2022.

Lettre de Bernard Noël à Claude Ollier, 21 février 1992

Lire ici la transcription de la lettre.


Claude Ollier,
Mesures de nuit, gravures sur bois de Claude Garanjoud
(La Sétérée, 1988)

Une histoire illisible

Bernard Noël trouve ce titre quelque peu masochiste… Pour Claude Ollier, cette provocation est un jeu. Il explique à Denis Roche l’origine de ce roman : retrouvant une photo de sa fille qu’il avait prise quelques années auparavant entre Marrakech et Essaouira, il l’a scrutée avec une loupe et il y a découvert quantité de détails qui ont déclenché le récit [2].

C’est le roman de Claude Ollier qui a le plus marqué Bernard Noël : “Dans Une histoire illisible, il y a comme un saut brusque qui entraîne un changement de dimension. Cette syncope qui change le récit m’a toujours échappé [3].” Il l’a relu de nombreuses fois sans réussir à élucider la “syncope”. “Tout à coup, on ne sait plus qui parle, parce que c’est «le même» qui parle, mais ce n’est plus le même, il a changé à la fois de personnalité, apparemment de profession et il s’ensuit une espèce d’acuité — enfin d’acuité au présent, mais ce présent on ne sait plus très bien où il est [4].” L’étrangeté du livre écrit en 1985 pourrait se comparer à celle du film Mulholland drive de David Lynch (2001), un cinéaste pour lequel Ollier se passionne dès le milieu des années 80.
Bernard Noël s’est entretenu avec Patrick Roudier à propos de Une histoire illisible :

“Patrick Roudier : À propos de ce livre, j’ai envie d’employer le mot d’autobiographie.

Bernard Noël : Si on parle d’autobiographie, on va fausser immédiatement, je crois, le rapport éventuel du lecteur avec le livre parce qu’à aucun moment Claude Ollier ne raconte sa vie mais je pense qu’à tout moment il la raconte. Dans cette autobiographie, il y a des personnages et il n’y a pas d’auteur. Il y a par exemple une réplique qu’il rapporte quelque part dans le livre où l’un des personnages demande à l’autre : « Qu’est-ce que c’est que l’histoire ? » Et l’autre lui répond : « C’est l’espace entre les personnages. » Il s’agit de savoir ce que raconte un film, me semble-t-il. Ce qui prévaut à la lecture c’est ce sentiment d’un espace entre des personnages qui n’en sont pas mais qui sont les diverses modalités du « je » de l’écrivain. L’autobiographie serait la mise en jeu de ces diverses modalités entre une pluralité de personnages dont la pluralité ne suffit pas à faire l’autobiographie d’un seul, bien que chacun d’eux soit un visage possible parmi une infinité de visages possibles.

P.R. : Cela expliquerait peut-être cette utilisation « forcenée », diraient certains, des coïncidences et des doubles dans l’œuvre d’Ollier en général ?

B.N. : Ce qui est assez fascinant dans ce livre c’est qu’on passe d’un personnage à l’autre sans s’en rendre compte, ces personnages étant toujours le même et étant pourtant complètement différents, exprimant chacun une face de ce qui a été ou de ce qui aurait pu être, ce qui revient au même, l’ensemble de ces démarches – c’est ça qui est unique dans ce livre – constituant peu à peu une sorte de terre de mémoire, laquelle se confond avec l’écriture. Celle-ci engendre quelque chose de perceptible, de matériel, qui est cette terre ou cet espace – mais « terre » c’est plus concret – et chaque partie du livre ajoute un territoire à cette terre. Elle l’ajoute et en même temps elle le découvre. C’est comme si on avançait dans du blanc qui se comblerait au fur et à mesure de territoires nouveaux mais c’est un voyage ou un parcours qui n’est jamais définitif [5].”

Le 9 mars 1987, Bernard Noël écrit à Claude Ollier : “Je crois que tu as écrit l’un des livres majeurs de cette époque, car, outre la qualité exceptionnelle de son écriture, il est fondateur de quelque chose de neuf.”

 

[1] Christian Rosset, Le Dissident secret, un portrait de Claude Ollier, photographies de Camille Rosset, Hippocampe, 2020, p. 63.

[2] Le bon plaisir consacré à Claude Ollier, France Culture, 14/03/1987.

[3] E-mail à Nicole Martellotto, 23/10/2014.

[4] Entretien avec Christian Rosset, Europe n° 1105, 2021, pp. 340-341.

[5] Le bon plaisir, op. cit.

*

Les passerelles entre Bernard Noël et Claude Ollier sont nombreuses :

1979

Bernard Noël publie Marrakch Medine chez Textes/Flammarion. Dans cette collection seront également publiés Nébules, Été indien (tous deux en 1981), Mon double à Malacca (1982) et Une histoire illisible (1986). Flammarion présente l’auteur dans la plaquette Claude Ollier aujourd’hui (1981).

La correspondance Bernard Noël/Claude Ollier débute en mai.

1980

Bernard Noël publie un article (“L’inacceptable”) dans le n° 3 du journal le Narraté libérateur. Claude Ollier est le rédacteur de ce numéro.

1984

Bernard Noël s’entretient avec Claude Ollier pour le n° 213 du Magazine littéraire.

1987

Un article de Bernard Noël sur Une histoire illisible paraît dans le numéro d’avril du mensuel Viva.

Le bon plaisir consacré à Claude Ollier comporte différents intervenants dont Bernard Noël (émission de France Culture diffusée le 14/03/1987) .

1992

Bernard Noël rédige une présentation et réalise une transcription des propos de Claude Ollier pour le n° 2.17 des Lettres françaises.

1995

Claude Ollier interroge Bernard Noël pour L’Œil de la lettre. Ce dialogue a été repris dans La Place de l’autre, Œuvres III (P.O.L, 2013).

Lorsque Outback ou l’Arrière-monde, écrit par Claude Ollier en 1993, est refusé par Flammarion, c’est Bernard Noël qui convainc Paul Otchakovsky-Laurens de publier le livre. Tous les titres ultérieurs de Claude Ollier paraîtront chez P.O.L.

1996

Dans Cité de mémoire ; entretiens avec Alexis Pelletier (P.O.L), Claude Ollier évoque Bernard Noël aux pages 43, 76, 191 et 230.

1997

Bernard Noël s’entretient avec Claude Ollier lors du colloque à la Maison des écrivains (Paris), organisé par Mireille Calle-Gruber. Les actes de ce colloque ont été publiés sous le titre Claude Ollier, passeur de fables (Jean-Michel Place, 1999). L’entretien s’intitule “En dialogue, Bernard Noël et Claude Ollier”.

1998

Dans L’Espace du poème ; entretiens avec Dominique Sampiero (P.O.L), Bernard Noël évoque Claude Ollier à la page 136.

2000

Claude Ollier publie Quartz aux éditions de L’attentive que dirige Éliane Kirscher, qui est alors la compagne de Bernard Noël. Celle-ci réalise une encre noire pour cet ouvrage.

Claude Ollier écrit une Lettre verticale  à Bernard Noël à l’occasion des 70 ans de ce dernier. Ce poème a été publié par les éditions Unes. Il a été réédité en 2001 dans le n° 5 de la revue Fusées.

2005

Claude Ollier participe au colloque de Cerisy consacré à Bernard Noël. Les actes de ce colloque ont été publiés sous le titre Bernard Noël : le corps du verbe (ENS éditions, 2008). La contribution de Claude Ollier s’intitule “Le nom et son contexte”. Elle porte sur Le Syndrome de Gramsci, de Bernard Noël.

2012

À l’occasion des 90 ans de Claude Ollier, Christian Rosset réalise l’émission À la recherche de Claude Ollier, diffusée sur France Culture le 18 décembre. Bernard Noël fait partie des intervenants. L’intégralité de son entretien avec Christian Rosset est publiée dans le n° 1105 de la revue Europe (2021).

 

Merci à Arno Bertina, Stéphane Bikialo, Mireille Calle-Gruber, Jacques Clerc, Jean-Pierre Han et Christian Rosset pour leurs contributions à la documentation de article, ainsi qu’à Ariane Ollier pour son accord chaleureux.

Laure dédoublée

Colette Peignot, 1917, coll. J-L. Froissart

Les écrits exhumés

Colette Peignot, dite “Laure”, grandit dans un milieu bourgeois et conservateur. À l’âge de 13 ans, elle perd son père et ses trois oncles tués lors de la Grande Guerre, et elle contracte la tuberculose. Éduquée dans la religion catholique, elle subit les abus sexuels d’un prêtre, ami de sa mère. “J’ai eu pour berceau un cercueil et puis pour langes un linceul, j’ai eu de l’amour une vision de prêtres lubriques ou de rigolades cyniques [1]”, dit-elle dans son Histoire d’une petite fille. Elle rompt avec son milieu familial et devient une militante révolutionnaire. Elle rencontre les intellectuels de son temps et mène une vie de débauche pour expérimenter les extrêmes. Laure est “une sainte de l’abîme”, selon Michel Leiris [2]. À partir de 1935, elle partage la vie de Georges Bataille. “Cet amour ressemble à une descente à deux dans le fond des mondes ; l’angoisse en est la clé. […] Sans doute étaient-ils d’accord pour qu’il n’y eût que la mort qui les limitât [3]”, écrit Michel Surya. Laure succombe à la tuberculose en 1938, à l’âge de 35 ans. Passant outre l’opposition de la famille Peignot, Bataille et Leiris publient une partie des écrits de Laure découverts après sa mort : Le Sacré en 1939 et Histoire d’une petite fille en 1943. Les exemplaires imprimés sont confidentiels et destinés à leurs amis.

Ces textes tombent dans l’oubli, jusqu’à leur exhumation par Bernard Noël à la fin des années 1960. Il raconte les circonstances de sa découverte à Paul Buck :

“Fin novembre 1967, j’ai publié au Mercure de France La Pratique de la joie devant la mort de Georges Bataille et L’ARCHANGÉLIQUE et autres poèmes ; puis fin février 1968 Documents, qui réunissait l’ensemble des textes publiés par Bataille dans cette revue. Ce travail, qui m’a occupé pas mal de temps, avait nécessité de longues recherches à la Bibliothèque nationale. Un jour, je suis tombé sur deux fiches, mais où classées, je ne m’en souviens pas… À l’époque, une majorité de fiches étaient manuscrites… Ces fiches mentionnaient Le Sacré et Histoire d’une petite fille avec pour nom d’auteur Laure et les noms de Leiris et de Bataille comme éditeurs… Très intrigué, je suis allé lire ces deux petits volumes à la réserve et me suis réjoui d’avoir trouvé là de quoi proposer un nouveau volume de Bataille au Mercure de France… Pas un instant, je n’ai douté alors d’être devant des textes inconnus de Bataille, dissimulés sous le pseudonyme de Laure…

À cette époque, je dînais assez souvent avec Diane Bataille, la veuve de Georges, chez Fernande Schulmann, veuve d’Alfred Métraux. Je lui ai demandé de m’autoriser à publier ces textes signés Laure et, aussitôt, Diane m’a dit que ces textes n’étaient pas de Bataille mais de son grand amour, Colette Peignot. Après quoi, elle m’a expliqué qui était cette Colette et m’a dit qu’à la mort de Georges, elle avait confié tout le dossier de ses écrits à Michel Leiris… Je m’occupais à cette époque des éditions Delpire et, dans les semaines suivantes, j’ai reçu dans mon bureau Jérôme Peignot, qui cherchait de l’aide pour sauver les archives et les poinçons de la fonderie Peignot. Nous avons déjeuné ensemble et, pour relancer la conversation, je lui ai parlé de ma découverte à la Bibliothèque nationale. Il m’a dit que Colette était sa tante, mais sans en faire déjà « sa mère diagonale » puisqu’il ne savait rien de ses écrits, dont je lui ai signalé que Diane les avait confiés à Michel Leiris… Il se peut que j’avance la date de cette rencontre et qu’elle se situe plutôt à l’automne de 68, après la « révolution ». Elle eut pour conséquence que, très vite, Jérôme rendit visite à Michel Leiris qui lui confia les papiers de Laure [4]…”

(On peut lire ici l’intégralité de l’entretien Bernard Noël/Paul Buck.)

Les textes de Laure sont publiés en 1971 par Jean-Jacques Pauvert. Ils connaîtront par la suite plusieurs rééditions.

Une troublante similitude

En 1960, Marcel Moré, ami de Bataille, raconte à Bernard Noël la douloureuse agonie de Colette Peignot. Après avoir fait la connaissance de Diane Bataille, Bernard Noël pense que Laure est probablement le personnage central de L’Arrêt de mort, livre de Maurice Blanchot sur une femme qui va mourir : “[J’avais] la quasi-certitude que L’Arrêt de mort rapportait l’histoire de Bataille et Laure… Que son arrière-plan était nourri de cette relation Bataille/Laure et de sa fin tragique… Il ne s’agissait pas d’une intuition personnelle mais d’une confidence de Diane Bataille… Ai-je ou non reçu cette confidence ? Nul ne la confirme. J’ai posé par lettre la question à Blanchot qui, bien sûr, ne m’a pas répondu [5]…” Quand paraît le tome V des Œuvres complètes de Bataille, en 1973, une note en marge du Coupable et de L’Expérience intérieure semble conforter l’impression de Bernard Noël. En effet, Georges Bataille écrit :

“11 octobre : Pendant l’agonie de Laure, je trouvai dans le jardin alors délabré, au milieu des feuilles mortes et des plantes flétries, une des plus jolies fleurs que j’aie vue : une rose «couleur d’automne», à peine ouverte. Malgré mon égarement, je la cueillis et la portai à Laure. Laure était alors perdue en elle-même, perdue dans un délire indéfinissable. Mais quand je lui donnai la rose, elle sortit de son étrange état, elle me sourit et prononça une de ses dernières phrases intelligibles : «Elle est ravissante», me dit-elle. Puis elle porta la fleur à ses lèvres et l’embrassa avec une passion insensée comme si elle avait voulu retenir tout ce qui lui échappait.

12 octobre : Laure achevait de mourir dans l’instant où elle éleva l’une des roses qu’on venait d’étendre devant elle, elle l’éleva devant elle avec un mouvement excédé et elle cria presque d’une voix absente et infiniment douloureuse : «La rose !». (Je crois que ce furent ses derniers mots.) Dans le bureau et pendant une partie de la soirée, la rose élevée et le cri restèrent longuement dans mon cœur. La voix de Laure n’était peut-être pas douloureuse, elle était peut-être simplement déchirante [6].”

Dans L’Arrêt de mort de Maurice Blanchot, il est également question d’une rose :

“Je lui avais fait apporter, dans la journée, des fleurs très rouges, mais déjà trop épanouies, et je ne suis pas sûr qu’elle les ait beaucoup aimées. Elle les regardait de temps à autre d’un air assez froid. Pour la nuit, on les plaça dans le couloir, presque devant la porte qui resta quelque temps ouverte. C’est alors qu’elle donna ce nom de «rose par excellence» à quelque chose qu’elle voyait se déplacer à travers la chambre, à une certaine hauteur, me sembla-t-il. Je crus que cette image de rêve lui venait des fleurs qui peut-être l’incommodaient. Je fermai donc la porte. À ce moment, elle s’assoupit vraiment, d’un sommeil presque calme, et je la regardais vivre et dormir, quand tout à coup elle dit avec une grande angoisse : «Vite, une rose par excellence» tout en continuant à dormir mais maintenant avec un léger râle [7].”

La similitude entre la mourante à la rose de Bataille et celle de Blanchot est frappante. Mais pour Bernard Noël, c’est finalement secondaire : “Il serait au fond rassurant de pouvoir donner une identité au personnage de Blanchot, mais je crois que cette incarnation est le contraire de sa démarche, toute pudeur et discrétion – ou, comme il apparaît maintenant, toute vouée à la dissimulation [8]…” Et il ajoute : “Je m’interdis de rapporter à une biographie quelconque ce qui me trouble dans ce passage, pensant que la biographie doit servir de matériau à l’expression, à l’écriture, mais jamais n’en être le sujet. […] Ce qui est en jeu dans L’Arrêt de mort c’est la mort en général, c’est le rapport d’un homme et d’une femme à travers la mort mais qui, grâce à l’anonymat, devient le récit de tous [9].”

Colette Peignot sur son lit de mort, 1938, coll. particulière, D.R.

[1] Laure, Écrits, 10/18, 1978, p. 19.

[2] Michel Leiris, Frêle bruit, L’Imaginaire/Gallimard, 1992, p. 345.

[3] Michel Surya, Georges Bataille, la mort à l’oeuvre, Gallimard, 1992, pp. 247 et 313.

[4] Bernard Noël et Paul Buck, “Penser avec Laure” in Cahiers Laure 2, éd. Les Cahiers, 2019, pp. 13-14.

[5] Bernard Noël, En présence…, L’Amourier, 1992, p. 13.

[6] Georges Bataille, Œuvres complètes V, Gallimard, 1973, p. 512.

[7] Maurice Blanchot, L’Arrêt de mort, L’Imaginaire/Gallimard, 1977, pp. 43-44.

[8] “Penser avec Laure”, op. cit., p. 17.

[9] Entretien de Bernard Noël avec Jérôme Peignot, Écrits et fragments de Laure (4), France Culture, 24/03/1977. La totalité de la série est disponible sur Youtube. La partie concernant Bernard Noël se situe de 2h 15′ 08” à 2h 54′ 40”. Les autres intervenants de la série de Jérôme Peignot sont Jacques Sojcher, Jean-Pierre Faye, Mitsou Ronat et Florence Delay.

Laure et Bernard Noël

Le texte Laure dédoublée, de Bernard Noël, a été publié dans Les Nouvelles littéraires n° 2539 (01/07/1976) puis dans le n° 6 de la revue Cée (septembre 1978).

Le texte “La dent malade” paru dans Treize cases du je puis dans La Place de l’autre, Œuvres III, évoque Laure.

Lorsqu’il dirigeait la collection “Textes” chez Flammarion, Bernard Noël a édité en 1978 L’Amour de Laure de Jean Bernier, l’un des compagnons de Colette Peignot.

En 1987, il a publié les Écrits retrouvés de Laure dans la collection “Comme” qu’il dirigeait alors aux Cahiers des Brisants. Pour cette édition, il a rédigé une note liminaire.

Nos vifs remerciements vont à Michel Surya ainsi qu’à la librairie Vignes et Jean-Sébastien Gallaire.

“Dictionnaire de la Commune”

   Le Dictionnaire de la Commune de Bernard Noël paraît le 18 mars 1971, à l’occasion du centenaire de l’insurrection. Il deviendra vite une référence et sera réédité en 1978, 2001 et 2021. En laissant le lecteur libre de construire l’Histoire, il est en soi une façon révolutionnaire de rendre compte d’une révolution. Ce Dictionnaire a la particularité d’être écrit par un grand nom de la littérature, ce qui confère à ses articles une force et une beauté tout à fait uniques. Lorsqu’il l’a conçu, Bernard Noël a voulu créer “un nouveau genre littéraire [1]”. Pourquoi et comment a-t-il rédigé ce gros volume ? Il nous faut revenir en mai 1968…

Fernand Hazan, 1971

    “Comme l’amour, la révolution est ce qui fait tomber le ghetto qui existe entre les êtres [2]”, dit Bernard Noël. Son désir de fraternité est comblé lors des événements de mai 68, qui ouvrent la perspective d’un changement de vie : “Je me souviens d’un soir, boulevard Saint-Germain, où tous les gens s’arrêtaient et parlaient entre eux sans problème, même s’ils avaient des opinions extrêmement contraires, c’est-à-dire que des gaullistes discutaient calmement avec ce qu’on appelle maintenant des gauchistes [3]”, raconte-t-il. Mais la fraternité sera de courte durée…
À titre personnel, Bernard Noël vit aussi une rupture amoureuse, liée à l’échec des événements de mai. Cette double crise, à la fois intime et idéologique, le conduit d’abord à écrire, en janvier 1969, Le Château de Cène, un roman érotique comportant des scènes très violentes. Parallèlement, il s’interroge sur la faillite généralisée de l’utopie socialiste dans le monde et il entreprend des recherches sur la Commune qui représente à ses yeux un modèle inachevé “dont l’énergie demeur[e] latente et prête à fuser [4]”, mais se terminant par un massacre. Le Château de Cène et le Dictionnaire de la Commune sont pour lui inséparables : “Dans le Château, la violence est restituée dans sa crudité à travers l’individu ; dans le Dictionnaire de la Commune, elle est saisie à travers l’Histoire. Dans les deux cas, j’affrontais l’impensable : en moi par la fiction ; dans la collectivité par le travail historique [5]”, écrit-il à Serge Fauchereau.

Champs/Flammarion, 1978

   Quelle pouvait bien être la conception communaliste de l’État ? se demande Bernard Noël. Pour le savoir, il entreprend la lecture des 141 journaux de mars, avril et mai 1871 à la Bibliothèque Nationale. Il est aidé en cela par une amie, Maud Sissung, qui se charge des titres qui n’ont eu qu’un ou deux numéros. “Très vite, dès que les fiches commencèrent à s’accumuler, la forme tant recherchée s’imposa avec une évidence indiscutable : le dictionnaire, et lui seul, donnerait à son lecteur le rôle que l’auteur rêvait de lui confier. Le dictionnaire, en effet, a l’avantage de ne fixer que des matériaux en laissant le lecteur libre de leur assemblage. […] Tout en allant de A vers Z, [il] ne va nulle part, il n’impose aucune continuité. […] C’est un texte sans hiérarchie, sans chronologie et, par nature, pluriel [6].”
Dans un entretien avec Michel Camus, Bernard Noël ajoute : “C’était extrêmement pratique puisque dans l’ordre alphabétique, on peut classer très facilement tout ce qu’on veut. En plus, c’était très économique parce que cela me débarrassait de toutes les liaisons et considérations inutiles qu’il faut pour passer d’un chapitre à l’autre et d’un fait à un autre [7].” En 2008, il précise : “Mon Dictionnaire de la Commune a été écrit dans l’ordre. Dans l’ordre des articles. Parce que ça me reposait de passer du coq à l’âne. Si j’avais dû, par exemple, écrire à la suite tout ce qui relevait de la philosophie, de Proudhon à Marx, cela m’aurait épuisé, je crois… Tandis que traiter de Proudhon et du proudhonisme entre prostitution et providence me donnait de l’air [8]!”

   Le choix d’une présentation alphabétique s’explique également par le fait que Bernard Noël a travaillé pendant une dizaine d’années pour les dictionnaires Laffont-Bompiani, où il fut l’un des rédacteurs les plus actifs. Élaborer un dictionnaire pour rendre compte de la Commune est donc logique à ses yeux. Cela constitue, au début des années 70, une façon novatrice de présenter les événements historiques : “Les hommes, les faits, les sentiments, les idées, sont les matériaux de ce Dictionnaire : il les situe sans les insérer dans une construction qui les empêcherait de jouer [9].” C’est au lecteur d’écrire l’Histoire, en circulant d’un article à l’autre pour se faire sa propre opinion. Il est intéressant de noter que de 1967 à 1970, Bernard Noël travaille chez les éditions Delpire où il contribue à créer la collection “Actibom”, constituée d’albums de jeunesse qui invitent les enfants à être “interactifs” [10], comme les lecteurs de son Dictionnaire.

Mémoire du Livre, 2001

   Dix-huit mois de travail seront nécessaires à la rédaction du Dictionnaire de la Commune. Bernard Noël précise que c’est le travail qui l’a “le plus longuement occupé [11]”. C’est Fernand Hazan qui va l’éditer. “Si j’ai pu convaincre Hazan de publier le Dictionnaire de la Commune, c’est qu’il avait édité une série de dictionnaires remarquables, notamment un dictionnaire de la civilisation égyptienne rédigé par les meilleurs spécialistes. Il y avait un dictionnaire de la Grèce antique… un dictionnaire de Rome, un dictionnaire, dont je m’étais un peu occupé, des civilisations africaines, dirigé par Balandier[12]…”

   En 1970, il confie à une amie : “J’écris un gros livre sur la Commune de Paris. Ce sera mon travail politique – un peu mon devoir. Chaque jour j’ai des occasions de révolte : les flics partout, les arrestations arbitraires, etc. Il faut serrer les dents et penser à quelque chose de plus efficace que la révolte. Tout notre siècle, plus tard, semblera une interminable histoire de flics, de prisons, d’absurdité. Nous ne communiquons plus qu’au niveau de la blessure, le simple spectacle de la rue nous met à vif. Et quel fossé, entre ce spectacle et cela que nous poursuivons avec des mots. Quel désespoir auquel, finalement, il ne faut pas céder [13].”

   Le Dictionnaire de la Commune comporte près de 900 entrées mais pour la première édition, Bernard Noël doit retirer 72 articles parce que le chef de fabrication a acheté une quantité de papier insuffisante ! “Ce retrait fut une aberration éditoriale comme il en arrive de temps en temps ; j’avais bien sûr retiré des articles peu importants [14]”, explique-t-il. Dans les éditions suivantes, les articles sont au complet. L’entrée Avènement est rebaptisée Autre chose. Le dictionnaire commence par un article consacré à Pierre Eugène Aab, un briquetier condamné à la déportation, que l’auteur a découvert dans le Maitron [15]. Cela lui permet “d’ouvrir avec le nom d’un communard anonyme, de faire revivre un de ces disparus qui n’ont jamais eu de voix [16].” De nombreux articles sont constitués de citations. Bernard Noël a voulu ainsi prolonger l’esprit des slogans de Mai 68. C’est le cas du dernier article, Zone, tiré de Gustave Tridon : “Il y a dans chaque peuple de grandes zones d’ombre et de sang, mais c’est toujours du côté où poindra le soleil de l’avenir.” Beaucoup d’articles laissent entrevoir la langue poétique de l’écrivain, loin du style habituellement neutre des dictionnaires classiques, ainsi dans ces quelques extraits :

Affiche noire : “Les Allemands campèrent dans un quartier vide, auquel Paris, drapé de noir, tournait le dos.”

Déportation : “Les évasions échouèrent toutes, les forçats qui arrivaient à gagner la brousse étant repris par les Canaques, ravis qu’il existât des Blancs sur lesquels ils avaient le droit de se venger de leurs humiliations.”

Rimbaud : “Il est communard, non seulement d’opinion, mais d’être, car il partage aussi bien la révolte que l’idée.”

L’Amourier, 2021

   À propos de l’ouvrage de Bernard Noël, Luc Grand-Didier écrit : “Cette négation du dictionnaire comme autorité, sa transformation en livre de livres et lecture de lectures a directement à voir avec ce qui animait la Commune et en fondait l’originalité : la liberté, l’autonomie, la libre association [17].” L’auteur du Dictionnaire aura donc réussi à traiter de la Commune en pratiquant les valeurs communardes, dans un parfait accord entre la forme et le fond.

[1] Entretien avec Chantal Colomb-Guillaume in Europe n° 981-982, janvier-février 2011, p. 11 ; repris dans La Place de l’autre, Œuvres III, P.O.L, 2013, p. 194.

[2] Les mythes de l’amour, entretien avec Jérôme Peignot, France Culture, 22/07/1972.

[3] Mutations et vie quotidienne, entretien avec Harold Portnoy, France Culture, 26/06/1971.

[4] Préface de Dictionnaire de la Commune, édition Mémoire du Livre, 2001, p. 11 ; reprise dans L’Outrage aux mots, Œuvres II, P.O.L, 2011, pp. 62-63.

[5] “La Pornographie” in L’Outrage aux mots, Œuvres II, P.O.L, 2011, p. 48.

[6] Préface de Dictionnaire de la Commune, op. cit., p. 11 ; reprise dans L’Outrage aux mots, Œuvres II, op. cit., p. 63.

[7] À voix nue, entretien avec Michel Camus, France Culture, 24/10/1991.

[8] En présence…, L’Amourier, 2008, p. 57.

[9]Préface de Dictionnaire de la Commune, édition Champs/Flammarion, 1978, pp. 5-6.

[10] Voici ce qu’on peut lire en page de titre des albums Actibom : “Actibom (acti comme actif et bom comme album) est un livre dont il ne suffit pas de tourner les pages. Regarde-le bien : il peut faire ce que tu veux. Une histoire ? Voilà, il la raconte. Une image ? À toutes les pages, il y en a plein la page. Des images très belles en noir, mais que tu peux aussi colorier, enluminer, découper, détacher, accrocher, offrir. Ainsi, chaque image, tu la refais à ta façon, et quand elle te satisfait, tu la détaches, tu l’encadres, et c’est un tableau de toi. Maintenant, à toi de jouer.”

[11] “L’Histoire, une lecture” in L’Outrage aux mots, Œuvres II, P.O.L, 2011, p. 55.

[12] En présence…, op. cit., p. 17.

[13] Correspondance avec Pia Candinas, lettre du 27 juin 1970.

[14] Correspondance avec Nicole Martellotto, e-mail du 11 août 2019.

[15] Jean Maitron, Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français en 44 volumes, les Éditions Ouvrières, 1964 à 1997.

[16] Revue NU(e) n° 49, novembre 2011, p. 9.

[17] Luc Grand-Didier, Le Dictionnaire de la Commune, un poème”, in revue Europe n° 981-982, janvier-février 2011, p. 102 ; republié dans Un fervent partisan de la Commune”, Atelier Bernard Noël, octobre 2019.

Documents annexes

“Le Monument aux Morts de la Commune de Paris”
(Texte de Bernard Noël paru en 1987 dans Lithiques n° 4 aux éditions Créaphis)

Entretien de Bernard Noël avec la revue Solidaritat (2014)

 

Merci à Pia Candinas, à Pierre Gaudin, à Luc Grand-Didier
et à Frédéric Miler.

 

 

 

 

 

“Jeu du tu” avec Jean Frémon

   Le parcours de Jean Frémon est jalonné, depuis son jeune âge, par des rencontres déterminantes qui l’ont amené à devenir à la fois un écrivain fécond et un galeriste de renom. “Jean a toujours eu besoin d’une activité sociale prenante, voire intense, mais son métier de galeriste, puis ses écrits sur la peinture, lui ont permis de réunir les deux faces de sa personnalité, et peut-être de concilier des vocations apparemment contradictoires [1]”, écrit son ami Gérard Macé qui le connaît depuis la classe de seconde.

Jean Frémon, 2015 © Éditions P.O.L

Des rencontres marquantes

   Né en 1946, Jean Frémon se lie d’amitié, dès ses 14 ans, avec l’écrivain Pierre Morhange qui enseigne la philosophie dans son lycée, à Courbevoie. Il lui montre ses premiers textes et Morhange le met très vite en contact avec des auteurs importants comme Michel Leiris, Eugène Guillevic ou Henri Michaux. En 1963, le jeune homme crée, avec d’autres lycéens, une revue intitulée Strophes qui comportera neuf numéros. L’année suivante, il s’installe à Paris. Il suit des cours de Langues orientales et simultanément des études de droit à la faculté d’Assas, où il rencontre Paul Otchakovsky-Laurens qui devient un ami proche, dans une passion partagée pour la littérature.

   C’est à cette époque que Jean Frémon achète Extraits du corps au “Pont traversé”, une librairie de la rue Saint-Séverin tenue par le poète Marcel Béalu. L’ouvrage de Bernard Noël a paru quelques années plus tôt, en 1958. La couverture au liseré bleu et à l’étoile attire sans doute le regard de l’étudiant car les éditions de Minuit publient aussi Samuel Beckett, un auteur qui le passionne. “Extraits du corps a fait l’effet d’un détonateur. Un détonateur secret, je ne me souviens pas en avoir partagé la déflagration avec mes amis d’alors [2]”, écrira-t-il. Dans ces années-là, Bernard Noël est aussi le nom d’un comédien célèbre que Jean Frémon croit être l’auteur des Extraits, ce qui le lui rend sympathique… Le quiproquo est vite dissipé.

   Lorsqu’en 1967 Bernard Noël publie chez Flammarion La Face de silence, Jean Frémon voit dans ce recueil de poèmes un écho à l’écriture de Beckett – alors qu’aujourd’hui, il le rapprocherait plutôt de Michaux. Lors des événements de Mai 68, il fait la connaissance de Bruno Roy qui vient de publier un recueil de Bernard Noël, À vif enfin la nuit, dans sa toute jeune maison d’édition, Fata Morgana. Jean Frémon obtient sa licence de droit – comme son ami Paul – et il prépare un doctorat en Sciences politiques. Il travaille également aux éditions du Seuil (au service des droits étrangers) où il publie son premier livre, Le Miroir, les Alouettes, en 1969. Cette année-là, Le Château de Cène paraît en juin sous le nom d’Urbain d’Orlhac. Comme quelques autres, Jean Frémon sait qui se cache derrière le pseudonyme. Il achète plusieurs exemplaires du roman érotique pour les offrir à ses amies. L’écrivain Claude Fournet l’emmène chez Bernard Noël, impasse Saint-Denis. Claude Fournet repart peu après mais Jean Frémon reste jusqu’au lendemain. Cette première rencontre avec l’auteur admiré s’avère déterminante : “Instantanément, j’ai ressenti qu’une sorte de pacte venait d’être passé entre nous. Rien, jamais, depuis, n’a pu me laisser penser qu’il en était autrement [3],” se souvient Jean Frémon.

   En 1970, il présente Bernard Noël à Paul Otchakovsky qui vient d’entrer comme lecteur aux éditions Flammarion. Ce sera le début d’un trio amical très actif puisque Paul deviendra l’un des éditeurs majeurs de Jean et de Bernard (voir notre article sur P.O.L). Bernard Noël et Jean Frémon se rendent ensemble aux réunions préparatoires d’un nouveau magazine, Politique hebdo, pour lequel ils écriront quelques articles. Vient en 1971 le temps du service militaire pour Jean Frémon. Il l’effectue à Paris, ce qui lui laisse une certaine liberté.  Le soir de son retour dans la vie civile, il se rend à un vernissage rue Dauphine. Bernard Noël est là, en compagnie de Jean-Jacques Pauvert. La conversation s’engage et l’éditeur propose d’embaucher le jeune homme qui cherche du travail. Le voilà “directeur littéraire” des éditions Pauvert. En réalité, il fait surtout office de factotum et de coordinateur.

   1971 est également l’année où Pauvert publie deux titres importants de Bernard Noël : Le Lieu des signes et Le Château de Cène, sous le vrai nom de l’auteur cette fois. Celui-ci est très vite convoqué à la préfecture de police, dans les bureaux de la brigade mondaine. Il est inculpé d’outrage aux bonnes mœurs. Son procès est prévu pour le 25 juin 1973. Jean Frémon et Paul Otchakovsky-Laurens se chargent de préparer sa défense. Au mois de mai, les deux jeunes gens organisent un comité de soutien à Bernard Noël. Ils parviennent à réunir plusieurs centaines de témoignages en sa faveur et ils contactent la presse. Grâce à un avocat de leur connaissance, Robert Badinter accepte de défendre l’accusé gratuitement. En dépit de cette mobilisation, l’écrivain est condamné (voir notre article sur Le Château de Cène).

Écrire ensemble

   Le procès terminé, Jean Frémon et Bernard Noël décident d’écrire un livre à deux, sur le principe d’un échange de lettres. Cette correspondance se déroule d’août 1973 à février 1975. Fata Morgana la publie sous le titre Le Double Jeu du tu. “Cet échange m’a donné envie d’un travail que nous ferions ensemble, que nous signerions, mais où la part de chacun ne serait pas signée [4]”, propose Bernard Noël dans sa lettre de conclusion. Grâce à Jacques Dupin et encouragé par Jean-Jacques Pauvert, Jean Frémon a rejoint en 1974 la galerie Maeght en tant que directeur adjoint. En 1975, Bernard Noël et lui rédigent en commun, pour Les Nouvelles littéraires, un article sur Le Sourire de Jonas, un roman de Jean Demélier que tous deux ont aimé.

   Le désir germe alors d’écrire un poème ensemble . “Plus encore que l’échange de lettres, cet échange de poème – au singulier – fut écrit dans une grande exaltation. Nous étions convenus de répondre tout de suite, c’est à dire que si le moment ne s’y prêtait pas, il fallait différer la lecture du fragment reçu pour ne le découvrir qu’au moment où nous pourrions répondre [5]”, note Jean Frémon. Ce long poème en trois chants, Partout des voix, est basé sur un fragment de Wittgenstein placé en acrostiche.

   Il est ensuite question de créer un récit à deux voix mais le projet échoue car les auteurs ont une conception de l’écriture trop différente, ainsi que Bernard Noël l’explique à Jean Frémon : “Tu m’as assuré maintes fois construire tes romans et récits à partir de notes accumulées longuement qui se fondent dans le courant du récit. Pour moi, qui écris toujours de la première ligne vers la dernière, ta méthode est à peu près inimaginable [6].”

   Dans les années 80, les projets littéraires communs prennent une autre forme. Jean Frémon demande à Bernard Noël d’écrire pour quelques catalogues de sa galerie, qui deviendra “Maeght-Lelong” après la mort d’Aimé Maeght puis “Lelong” tout court en 1987. Pendant que Bernard Noël dirige la collection “Textes” chez Flammarion, il édite Échéance de Jean Frémon. Chacun est toujours attentif aux livres de l’autre qui vont paraître au fil des années. À propos des monologues publiés par Bernard Noël, Jean Frémon écrit en 2001 : “Comment et pourquoi Bernard Noël s’adresse à moi, à vous, nous parle, nous touche, ce fil-là, ce flux-là, qui est passé dans notre première poignée de mains, s’est prolongé dans deux tentatives communes qui n’ont pas beaucoup d’autre intérêt que d’avoir porté ce désir sans l’épuiser, c’est le même qui parle dans les monologues d’aujourd’hui [7].”
Plus de cinquante ans après la première rencontre, ce courant fraternel continue de circuler entre eux, irrémissiblement…

Lecture organisée par les éditions Unes, à l’occasion d’un vernissage de Muriel Modr, le 12 avril 1988 au Muy (photos de Fabienne Vallin)

Bibliographie croisée

De Jean Frémon sur Bernard Noël
  • “Dégager la vertèbre” (sur La Peau et les Mots de Bernard Noël), La Quinzaine littéraire n° 144, 1er juillet 1972.
  • “Lire Blanchot” (sur Deux lectures de Maurice Blanchot de Bernard Noël & Roger Laporte), La Quinzaine littéraire n° 166, 16 juillet 1973 ; repris dans L’Année littéraire 1973 (choix d’articles de La Quinzaine littéraire).
  • Fiche sur Bernard Noël pour l’encyclopédie Littérature de notre temps, fichier V, Casterman, 1974.
  • “Fable”, in Bernard Noël, Givre n° 2-3, 1977.
  • “Inventaire des rythmes”, in Bernard Noël, la moitié du geste, Cahiers Collectifs n° 8, 1984.
  • “Une autre fable”, préface à la réédition de Extraits du corps, Unes, 1988. (“Fable”, “Une autre fable” et “L’Inventaire des rythmes” ont été repris dans Le Singe mendiant, P.O.L, 1991.)
  • “So fing es heimlich an”, in Dossier Bernard Noël, Fusées n° 5, Carte Blanche, 2001.
  • “L’Outrage”, in Bernard Noël : le corps du verbe, ENS éditions, 2008.

De Bernard Noël sur Jean Frémon

(cliquer sur l’image pour lire l’article)
  • “Au bord du fiasco” (sur Ce qui n’a pas de visage de Jean Frémon), Les Nouvelles Littéraires n° 2529, 22 avril 1976.
  • “Lettre à Jean”, in Dossier Jean Frémon, CCP n° 32, 2016.
Jean Frémon & Bernard Noël
  • Éloge du pavé” (sur Le Sourire de Jonas, de Jean Demélier), La Quinzaine littéraire n° 208, 16 avril 1975.
  • Le Double jeu du tu, Fata Morgana, 1977.
  • Partout des voix”, poème à deux inédit, 1976 ou 1977.

Textes de Bernard Noël écrits à la demande de Jean Frémon

  • Chillida, Derrière le miroir n° 242, Galerie Maeght, Paris, 1980.
  • Klapheck, avec José Pierre, Galerie Maeght, Paris, 1980.
  • Jim Dine, monotypes et gravures, Galerie Maeght-Lelong, Paris, 1983.
  • Markus Lüpertz, Galerie Lelong, Paris, 1989.

En 1983, Bernard Noël a publié Échéance de Jean Frémon chez Textes/Flammarion.

 

[1] Gérard Macé, “Lettres à Jean Frémon” in Dossier Jean Frémon, CCP n° 32, cipM, 2016.

[2] Jean Frémon, “So fing es heimlich an”, in Dossier Bernard Noël, Fusées n° 5, 2001.

[3] Ibid.

[4] Bernard Noël, lettre du 9 février 1975 in Le Double Jeu du tu, Fata Morgana, 1977.

[5] Jean Frémon, “So fing es heimlich an”, op. cit.

[6] Bernard Noël, « Lettre à Jean » in Dossier Jean Frémon, CCP n° 32, cipM, 2016.

[7] Jean Frémon, “So fing es heimlich an”, op. cit.

 

Nos vifs remerciements vont à Jean Frémon pour sa disponibilité et sa confiance, ainsi qu’à Jean-Pierre Boyer pour la documentation de cet article.

Le goût de l’archéologie

“Ceux qui marchent sur maintenant essaient d’apercevoir les signes du jadis qui pourraient éclairer le sens de leur chemin [1].”  

“L’archéologue a longtemps fait mine de chercher des objets alors qu’il voulait trouver le temps d’avant le temps compté [2].”

Une longue passion 

L’archéologie a depuis longtemps passionné Bernard Noël : “Mon adolescence a été obsédée par l’exploration des souterrains médiévaux, raconte-t-il. J’avais une passion. Je me rappelle qu’à quinze ou seize ans, j’ai situé avec un pendule l’emplacement d’un souterrain, puis creusé pendant des jours un puits pour atteindre le souterrain qui, en effet, se trouvait bien exactement là. […] Un effondrement l’obstruait au bout d’une trentaine de mètres. Je me souviens que le soir où mon puits a crevé la voûte du souterrain, tout le village est accouru. On m’a passé une corde sous les épaules et je suis descendu avec une lampe électrique. L’eau s’était accumulée dans le passage : j’en avais jusqu’à la ceinture. Je n’en menais pas large mais j’ai tout de même essayé d’avancer entre les parois luisantes. Ça glissait beaucoup et je n’y voyais pas grand-chose. Je suis remonté et j’ai installé un siphon qui a vidé l’eau dans la nuit [3].” Plus tard, Bernard Noël écrira son plaisir de déambuler dans un village antique de Syrie ou dans les ruines du Mont Athos.

André Leroi-Gourhan

Dans les années 60, il découvre les livres de l’archéologue André Leroi-Gourhan (1911-1986) dont il dit : “C’est un homme que j’admire particulièrement parce qu’à la différence de tous les autres philosophes contemporains, il a réfléchi sur l’instrument qui nous sert à penser, sur la formation du cerveau [4]”. Dans les travaux de Leroi-Gourhan, Bernard Noël trouve des réponses à ses propres questionnements sur les origines de la pensée et de l’écriture. “J’ai une obsession qui n’est pas résolue et qui est de toujours me demander : qu’est-ce qui se passait dans le corps humain avant que l’homme soit capable d’écrire ? Et avec l’idée que si j’arrivais à pratiquer cette archéologie sur moi-même, puisque je n’ai pas d’autre sujet de fouille, j’arriverais à projeter ce qui se passe dans le rapport de la vie et de l’écriture [5]”, explique-t-il à Alain Veinstein. L’écrivain considère comme “capital” Le Geste et la Parole, un ouvrage de Leroi-Gourhan qui propose une analyse paléontologique du langage. Il le mentionne à de multiples reprises dans des entretiens.

© Raoul Sangla/France 3

1989 est décrétée “Année de l’archéologie” par le ministère de la Culture. À cette occasion, Raoul Sangla tourne pour FR3 un documentaire sur une douzaine de sites de fouilles : L’archéologie, une idée à creuser. Bernard Noël lit un texte en voix off et il est l’enquêteur du reportage. Il se rend sur place pour interviewer les archéologues procédant à des investigations terrestres, maritimes ou aériennes. L’une des séquences du film se déroule à Pincevent, dernier site fouillé par Leroi-Gourhan avant sa mort. Celui-ci a révolutionné l’archéologie en inventant une nouvelle pratique : le “décapage horizontal” des sols d’habitat. Contrairement à la technique classique de fouille verticale des couches géologiques, le procédé mis au point par Leroi-Gourhan consiste à dégager avec soin une zone plane afin d’étudier la disposition des vestiges. “C’est à plat qu’il faut mettre l’Histoire afin de sentir la bonne épaisseur de terreau de temps et d’humanité qui en est la chair [6]”, écrira Bernard Noël.

De la présence qui prend forme

Arrivé dès le matin à Pincevent, l’écrivain se rend seul sur le site magdalénien pendant que l’équipe du film se prépare. Devant la “page de terre”, il éprouve un choc plus bouleversant pour lui que la vision des pyramides ou de l’Acropole : “La fouille a dégagé les traces laissées là par un campement de chasseurs de rennes, il y a dix mille ans. Ces traces maintenant sont ici les signes de leur propre écriture : elles apparaissent en relief comme les lettres dont on bosselle une page afin que les doigts des aveugles puissent les lire. Je vois, qui font pareillement signe sous le toucher des yeux, les restes d’un foyer, quelques pierres et les os qu’elles ont rompus pour en tirer la moelle, plus loin un jet de cendres. […] Mon corps accueille et ressent une émotion qui brusquement le marque à jamais du sens de tout cela tandis qu’il voit, et déjà ne voit plus, s’élever les ombres de ceux qui mangèrent la viande et cassèrent les os. De toute page réellement écrite comme de toute peau réellement caressée monte la même fumée à figures, et c’est de la présence qui prend forme [7].” Par la suite, Bernard Noël évoquera fréquemment l’apparition des hommes de Pincevent comme métaphore de l’écriture.

Cette perception de présences émanant du sol apparaît déjà, comme une prémonition, dans un poème écrit en 1981 : “nous / sur notre pierre / et parallèles à l’en-dessous / nous sentons nos os / et autour d’eux cette émotion / qui est la terre des dieux / l’invisible terre / où fume / la présence / ils sont morts / eux aussi et maintenant / la pensée se lève et garde / en son lever / l’imminence [8]”.

Le forteresse de Salses

Dans les années 2000, la productrice Anne-Marie Clais initie pour FR3 le tournage de treize documentaires sur des sites du patrimoine. Cette série, intitulée “Lieux de mémoire”, a pour principe de mêler interventions d’historiens et textes d’écrivains rédigés spécialement pour chaque film. Bernard Noël est chargé d’écrire sur la forteresse de Salses, située dans les Pyrénées-Orientales. Le réalisateur Laurent Bouit conçoit son film à partir du texte sur la “gigantesque machine de pierres et de briques couchée au milieu de son trou”. Les mots de Bernard Noël, lus en voix off par le comédien Hubert Saint-Macary, cherchent à faire ressurgir les “ombres privées de corps” qui ont guerroyé dans la forteresse.

Écrire et fouiller

Les textes noëliens fourmillent d’allusions à l’archéologie. “Écrire et fouiller se ressemblent [9]”, constate Bernard Noël. En effet, il considère la page blanche comme un territoire sur lequel vont surgir les mots. C’est ce qu’il appelle “l’espace du poème”. Il le borne par un nombre de lignes prédéterminé et par le choix d’une métrique, comme Leroi-Gourhan délimitant sa zone de fouilles. Il s’agit ensuite de laisser monter à la surface les signes ensevelis, en essayant de capter en soi ce que Bernard Noël nomme “l’oublié” et Rabelais “les paroles gelées”. “L’exercice de l’écriture, pour peu qu’il soit débarrassé d’intentions, fait surgir et s’exprimer des éclats de l’immense dépôt commun que notre langue recueille depuis toujours. Aucune parole n’est perdue mais toutes sont oubliées en attendant que nous reviennent par l’écriture des parties impersonnelles de ce que nous savons sans le savoir [10]…” Lorsque le poème advient, il est un “événement spatio-temporel”. Au lecteur ensuite d’être l’archéologue déchiffrant les traces laissées par l’auteur…

Textes accompagnant les documentaires

L’archéologie, une idée à creuser

© Raoul Sangla/France 3

La forteresse de Salses

Le film est disponible en dvd (éditions Montparnasse).

[1] Jean-Paul Philippe : archéologies intérieures, avec Antonio Prete, Fonds Mercator, Bruxelles.

[2] “Écrire = Penser”, in Le Nouveau Recueil n° 82, Champ-Vallon, 2007 ; repris dans La Place de l’autre, Œuvres III, P.O.L, 2013.

[3] L’Espace du poème, entretiens avec Dominique Sampiero, P.O.L, 1998.

[4] Ibid.

[5] Bernard Noël, du jour au lendemain, entretiens avec Alain Veinstein, L’Amourier, 2017.

[6] Texte écrit pour le documentaire de Laurent Bouit sur la forteresse de Salses, 2003.

[7] Le Tu et le Silence, Fata Morgana, 1998 ; repris dans Les Plumes d’Éros, Œuvres I, P.O.L, 2010.

[8] L’Été langue morte (Chant II), Fata Morgana, 1982 ; repris dans La Chute des temps, Poésie/Gallimard, 1993, puis dans Les Plumes d’Éros, Œuvres I, P.O.L, 2010.

[9] Texte écrit pour le documentaire de Raoul Sangla sur l’archéologie, 1989.

[10] Le Livre de l’oubli (4e de couverture), P.O.L, 2012.

En complément de cet article, on pourra lire :

Focus sur “Le 19 octobre 1977”

Les trois éditions du livre : 1979, 1998 et 2006

Une date pour titre

Le 19 octobre 1977, de Bernard Noël, paraît en mai 1979 chez Textes/Flammarion. “Je crois qu’on n’avait jamais mis de date comme titre d’un roman[1],” remarque l’auteur. André Pieyre de Mandiargues présente ainsi ce livre : “[Le 19 octobre 1977], sur les quais, un «personnage de récit» qui s’exprime à la première personne et qui évoque assez l’auteur pour que je l’appelle B.N. ouvre un livre à la reliure aveugle dont s’échappe une photographie qui, un instant, le bouleverse sans que vraiment il l’ait vue et pour laquelle il achète le livre. Puis B.N. s’en va dans le présent qui tourbillonne, confuse actualité, flocons d’amitié ou d’amour, d’humour et d’érotisme, de labeur et de paresse, de politique et d’histoire, flocons qui sont sa (notre) vie, fleurie parfois d’un sexe nu, tourmentée par l’annonce de la torture ou de la mort des autres, en attendant ce que nous ne savons que trop…

Le livre où est la photo, B.N. l’a scellé de bandelettes de papier. Un an plus tard, le 19 octobre 1978, B.N. reçoit d’une amie un paquet qui contient le récit fatidique de Maurice Blanchot, L’Arrêt de mort, dont il relit quelques pages. Avec une sorte de colère, alors, il prend le livre qui attendait depuis douze mois d’être découvert et rompt les sceaux. Il s’agit d’Arrêt de mort de Vicki Baum, et des pages exagérément romancées jaillit la terrible image, photo d’un corps fracassé, mutilé, supplicié probablement, une femme : Carmen Juana Cisneros, que falleciò en octubre [2].” D’un Arrêt de mort à l’autre, un étrange effet se répète : en découvrant la photo glissée dans le livre de Vicki Baum, B.N. est pris de malaise, comme ce fut le cas dans un train, des années auparavant, pendant la lecture du livre de Blanchot au titre similaire[3].

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Du matériau pour la pensée

Bernard Noël s’explique sur ce livre qu’il a qualifié de “premier monologue extérieur[4]”: “À partir du moment où j’ai commencé à travailler sur le visible, je me suis rendu compte que la vie intérieure ne contient rien que du visible : la pensée abstractise mais toujours à partir de données réelles. Tout se passe comme si nous transformions sans cesse, mais toujours par ressemblance, des éléments empruntés au réel, des images. La pensée est un monologue associant des images extérieures qui peu à peu se transforment : l’image réelle devient métaphore et celle-ci devient un concept. Mon désir était de faire sentir, à travers des choses assez simples, comment elles deviennent pensée, et pensée jouissante [5].”

Des extraits de conversations et de lettres, l’ombre d’une grille, des citations d’ouvrages, une pétition reçue, une liste de courses, voilà, parmi tant d’autres, les “choses simples” qui servent pour Bernard Noël de “matériau à la pensée [6]”. “La pensée est un phénomène physique dans lequel le corps trouve un plaisir [7]”, dit-il. Cette jubilation passe par le regard. “Dans les trois parties du livre, le regard est le liant de tout ce qu’il se passe : tout est regardé et interrogé à travers le regard. Ce qui sous-tend et entraîne le récit est la volonté d’écrire sous forme d’instantanés, comme on prend des photographies. […] C’est l’écriture mise au service du rapport que l’on peut avoir avec le réel : comment exprimer le réel, comment tenter d’inventer une forme de réalisme très direct, très brut[8] ?” 

Coupure de journal non identifiée

Denis Roche a lu Le 19 octobre 1977 : “C’est un livre où j’ai constamment l’impression d’une circulation – au sens propre du terme – de mots, de phrases, de dialogues ; je suis frappé par l’importance des dialogues. Il y a une espèce d’opacité des personnages qui fait qu’on ne les voit pas, on ne les regarde pas vraiment et qu’on a l’impression, en tant que lecteur, d’être toujours occupé à regarder les mots qu’ils sont en train d’échanger, les dialogues qui sont en train d’avoir lieu. En plus Bernard établit une circulation (escaliers, pièces, objets qui sont sur la table et autres choses comme ça) et on est tout le temps soumis à cette circulation tantôt très lente ou très rapide, très vibratile. C’est un livre qui m’a beaucoup frappé par un sensualisme très fort qui fait que l’écriture n’est vécue ni par l’écrivain ni par le lecteur comme une notion abstraite ou théorique mais comme quelque chose qui est constamment en relation avec les corps humains, sans que les corps soient les sujets du livre. C’est ce qui se passe entre eux, ce qui circule entre eux sans arrêt qui me paraît être absolument le sujet du livre[9].”

Quelques clefs

Omniprésence du 19

Le 19 est un nombre majeur pour Bernard Noël : il est né un 19 novembre. Cette date-anniversaire est celle de nombreux achevés d’imprimer : Souvenirs du pâle, Le Livre de Coline, Le tu et le silence, Un livre de fables, etc. Quant au “19 octobre”, il jalonne tragiquement la vie personnelle de l’écrivain : c’est le jour de 1971 où le peintre François Lunven, l’un de ses amis les plus proches, s’est défenestré [10], comme précédemment Unica Zürn (19 octobre 1970). En 1984, Henri Michaux, cher à Bernard Noël, meurt également un 19 octobre. Plusieurs achevés d’imprimer sont datés de ce jour funeste : D’une main obscure, Le Château de Hors, Bruits de langues, etc.

À la page 25 du roman, on retrouve le 19 : “J’ai noté le passage du temps au moyen de barres ou bâtons tracés par rangées de 19, selon une manière de compter à laquelle j’ai donné le nom de maya-moins-un.” De même page 26 : “Je m’oblige […] chaque matin à ouvrir quelques-uns de mes livres à la page 19.”

DES PERSONNAGES Masqués

Des amis de Bernard Noël apparaissent dans le roman, sous une forme plus ou moins cryptée. On pourra deviner les noms de Ramon Alejandro, François Lunven, Louis Aragon, Denis Roche, Peter Handke, Jan Voss et quelques autres. Des propos de Jacques Sojcher sont repris par le “philosophe” de la troisième partie. Page 20, on reconnaît Roland Barthes derrière “B., un écrivain à la mode”. Celui-ci vient alors de publier Fragments d’un discours amoureux.

Est évoquée aussi, page 135, la “Petite Âme”, figure féminine troublante présente dans deux autres textes de Bernard Noël. C’est au début des années 60 que l’écrivain a rencontré cette comédienne. Elle s’est ensuite éloignée mais n’a pas manqué d’envoyer chaque année une lettre à B.N. pour son anniversaire, en lui précisant : “Ne cherche pas à me répondre, je suis introuvable…” Sachant que son amie lit tous les livres qu’il publie, Bernard Noël a l’idée de lui faire signe à travers Le 19 octobre 1977 pour lui exprimer son désir de la revoir. Il raconte, dissimulé derrière la 2e personne du singulier : “Tu as écrit un roman et cité, dans le cours du récit, quelques passages de lettres reçues, en soulignant ton désespoir d’être réduit au silence quand un échange serait si nécessaire. Ce roman est sorti au printemps. La réponse est arrivée, ponctuellement, pour ton anniversaire, à la fin de l’automne. La Petite Âme était heureuse de ton signe, mais elle ne changerait pas d’attitude. Jamais [11].”

À propos des messages glissés dans Le 19 octobre à l’intention de cette femme, B.N. révèle : “C’était […] une solution désespérée parce que mon livre, tout aussi discrètement, s’adressait à une autre femme dont j’aimais tellement le regard, et derrière lui le corps qu’il fleurissait de lumière, que cet amour aurait dû lui crever les yeux [12].” Carmen Juana Cisneros, la femme torturée aux yeux crevés, serait donc le double monstrueux de l’amante au beau regard…

Des clefs énigmatiques, des citations secrètes, des mises en abyme, de vraies ou fausses confidences, des réflexions philosophiques et poétiques, tout ces ingrédients littéraires font du 19 octobre 1977 une expérience jouissive pour la pensée de ses lecteurs.

[1] “À voix nue”, entretien n° 3 avec Michel Camus, France Culture, 23/10/1991.

[2] Bernard Noël aujourd’hui, plaquette publiée par les éditions Flammarion en 1979 pour accompagner la parution du roman. La couverture comporte un extrait du manuscrit. Le texte d’André Pieyre de Mandiargues constitue la préface de l’édition Gallimard de 2006.

[3] Voir à ce propos le texte de Bernard Noël D’une main obscure” in Deux lectures de Maurice Blanchot, Fata Morgana, 1973 ; ce texte a été édité séparément chez Fata Morgana en 1980.

[4] Quatrième de couverture du roman.

[5] Émission “Un livre, des voix” consacrée au 19 octobre 1977, France Culture, 04/07/1979.

[6] Quatrième de couverture, op. cit.

[7] Émission “Un livre, des voix”, op. cit.

[8] Entretien n° 2 avec Irène Lichtenstein, France Culture, 20/02/1982.

[9] Émission “Bruits de pages” d’Alain Veinstein, France Culture, 20/06/1979.

[10] Voir notre article de novembre 2019.

[11] La Petite Âme, lithographies de Daniel Nadaud, Fata Morgana, 2003 ; repris dans Les Plumes d’Éros, Œuvres I, P.O.L, 2010.

[12] Le tu et le silence, Fata Morgana, 1998 ; repris dans Les Plumes d’Éros, Œuvres I, P.O.L, 2010.

Un extrait d’une version primitive du 19 octobre 1977 a été publié dans le n° 1 de la revue La Répétition daté du 2e trimestre 1978.

Dédicace à Jean-Pierre Sintive 

© Jean-Pierre Sintive

 

Nos remerciements vont à Jean-Pierre Sintive et à Bertrand Verdier qui ont permis d’enrichir la documentation de cet article.

Les signes d’Olivier Debré

Bernard Vargaftig, Olivier Debré et Bernard Noël, 1986 © Pierre Verny

 

“Les signes n’ont de sens que dans la mesure où ils contiennent la vie même.”

Olivier Debré (entretien radiophonique avec Bernard Noël, 1993)

DU LIVRE DE L’OUBLI À L’ESPACE DU SOURIRE

C’est par l’intermédiaire de la revue Clivages et de son directeur, Jean-Pascal Léger, que Bernard Noël rencontre Olivier Debré en 1975. En 1979, il écrit le premier volet de ce qui devait constituer une trilogie comprenant Le Livre de l’oubli, Le Livre de la nuit et Le Livre de la mort. Seul Le Livre de l’oubli sera écrit. Il paraît chez André Dimanche en 1985 avec huit gravures d’Olivier Debré.

© Textimage

Melina Balcázar, docteure en littérature, retrace l’itinéraire de cette œuvre à deux [1] : Au moment de la réédition du [Livre de l’oubli] en 2012, chez P.O.L, Bernard Noël racontait dans ces termes la lente gestation du projet : “Ce livre était resté en panne, par la faute d’un éditeur qui nous avait commandé à Olivier et à moi un ouvrage qui était sans titre à l’époque. Mais j’avais envie que ce livre avec Olivier m’entraîne dans un travail grave, donc j’avais écrit ce Livre de l’oubli pour le donner à Olivier […]  À l’époque, c’était pour moi le départ d’un travail assez long et important. Je pensais à partir du Livre de l’oubli écrire une trilogie […]. Mais j’ai été découragé par le premier éditeur qui nous avait commandé ce livre et puis qui a reculé devant la taille des gravures d’Olivier Debré alors que cette taille correspondait à ce qu’il avait demandé […] Et ensuite ce livre a mis assez longtemps à paraître, bref, ce fut très compliqué, ce qui m’a dégoûté et découragé de mon entreprise [2].”

Malgré ces difficultés, Le Livre de l’oubli reste ce précieux témoignage de leur collaboration, fondée sur l’adresse à l’autre et une interrogation commune sur le langage. Car l’une des ambitions d’Olivier Debré est justement de constituer un langage, comme il y eut, dit-il, un langage perspectiviste, impressionniste, cubiste, comme chaque génération a eu le sien. Chez lui, le langage, dans ses règles, ses conventions fixes, ne s’oppose pas au sentiment ; au contraire, lui seul rend possible l’expression du sentiment le plus intime et le plus spontané [3]. Et c’est ce qui captive Bernard Noël : «Le signe-surface d’Olivier Debré va dans le sens de ce désir. Il fonde une langue qui ne repose plus sur l’articulation, mais sur la saisie immédiate. Rien à lire en lui parce qu’il est entièrement visuel. Pour la première fois, l’intériorité s’exprime à travers quelque chose qui n’est pas une image tout en étant une visualisation ; mais, nouveauté sans précédent, cette visualisation s’effectue directement à l’extérieur, et sans l’intermédiaire du lisible [4].»

Le Livre de l’oubli a été répertorié comme l’un des cinquante plus beaux livres du XXe siècle lors de l’exposition “50 livres illustrés depuis 1947”, organisée à la Bibliothèque Nationale en 1988.

Portraits de Bernard Noël par Olivier Debré

Bernard Noël cite souvent une phrase d’Olivier Debré qui l’a marqué : “Mon corps va jusqu’où vont mes yeux.” Dans un entretien avec Dominique Sampiero, il raconte : “J’ai toujours été frappé, dans mes discussions avec Olivier Debré, par sa conception particulière de l’espace. Il faudrait qu’il écrive un livre, un jour, à ce sujet. J’étais avec lui au Yémen, et tout à coup il est tombé en extase devant la ruine d’une hutte bédouine. Il venait de voir là ce dont il me parle souvent, une architecture informelle. Il m’a expliqué que, malgré tous nos acquis scientifiques, nous vivions toujours dans la hutte néolithique de la découverte de l’horizontale, de la verticale et de l’angle droit. Et lui recherche une nouvelle architecture, une architecture informelle, c’est-à-dire un espace qui ne serait plus réglé par l’angle droit [5].”

Olivier Debré et Bernard Noël au Yémen lors des repérages de “La Bataille navale”, film de Patrick Brunie

Ma’Rib, 1994 © Samer Mohdad

Les ouvrages réunissant Bernard Noël et Olivier Debré sont multiples : livres d’artistes, catalogues, poèmes illustrés, monographies. L’ultime livre à deux s’intitule Espace du sourire (1998). Il comporte 21 gravures d’Olivier Debré et autant de poèmes de Bernard Noël. Le sourire, ce “signe qui change l’expression du visage sans être distinct de la surface qu’il transforme [6]”, est cher à Olivier Debré ; il en a dessiné, peint et gravé durant toute sa vie. “Olivier a rêvé, non, a pensé à une exposition qui rassemblerait tous les aspects de son travail autour du sourire : elle n’a pas eu lieu. Le sourire est le signe par excellence de la relation humaine : il dit la présence et il la diffuse vers l’autre à travers l’espace. Il représente, entre Olivier et nous, une réserve d’avenir [7].”

Bernard Noël lisant Espace du sourire

Image du film Dans la peau des livres © Thésée, 2009

Olivier Debré disparaît brutalement le 1er juin 1999. “Il était le plus vivant : il est mort. Ce choc, qui l’a mis tout entier au passé, n’a pas seulement déchiré le temps, ni l’amitié, c’est un trou dans la vie [8]”, écrit Bernard Noël. Le 9 juin, un hommage officiel est rendu à l’artiste à la Comédie-Française dont il a peint le rideau de scène. Lors de la cérémonie, Bernard Noël prononce un bref discours qu’il note dans son journal :

© Atelier Bernard Noël

(Ce texte a été publié dans l’ouvrage collectif Pour Olivier Debré.)

 

[1] Melina Balcázar, “L’«obsession du visuel» dans les livres d’artiste de Bernard Noël”, revue en ligne Textimage.

[2] Bernard Noël, du jour au lendemain, entretiens avec Alain Veinstein, L’Amourier, 2017.

[3] Emmanuel Pernoud, Olivier Debré : les estampes et les livres illustrés, 1945-1991, Publications de la Sorbonne, 1993.

[4] Bernard Noël, Olivier Debré, Flammarion, 1994.

[5] L’Espace du poème, entretiens avec Dominique Sampiero, P.O.L, 1998.

[6] Journal personnel de Bernard Noël.

[7] Ibid.

[8] Bernard Noël, “Le Signe et le Sourire”, in Espace du sourire, Médiathèque du Mans, 2000.

Bernard Noël au Centre de Création Contemporaine Olivier Debré 

Tours, 2019 © EK

ENTRETIENS DE BERNARD NOËL AVEC OLIVIER DEBRÉ

Entretien pour le n° 242 La Quinzaine littéraire (16 octobre 1976)

Entretien pour le n° 2 de la revue Apsara (juin 1984)

Notons qu’en 1993, Bernard Noël a conduit cinq entretiens avec Olivier Debré pour l’émission « À voix nue » de France Culture.

DE BERNARD NOËL SUR OU AVEC OLIVIER DEBRÉ

(Cliquer sur les titres pour voir les ouvrages)

Merci à Melina Balcázar, Marguerite Ballèvre, Jean-Pierre Boyer, Hervé Carn, Éliane Kirscher et à Thésée.