Deux contes pour enfants

   Bernard Noël a écrit, traduit ou adapté plusieurs textes destinés à la jeunesse, essentiellement pour les éditions Delpire et pour L’École des Loisirs (voir notre bibliographie). Les deux contes présentés ici sont parus dans Renard Magazine en 1977. On y retrouvera des thèmes chers à l’écrivain qui, cette même année, publiait Bruits de langues.

LES MOTS ET LES CHOSES

   Il y avait une fois un petit garçon qui s’appe­lait Henri et qui n’aimait pas les mots. « Les mots, » disait-il, « ça ne sert qu’à ap­prendre l’orthographe ! » Et bien entendu, il détestait l’orthographe. Quand son papa ou sa maman essayaient de lui expliquer que notre tête est pleine de mots parce que le monde est plein de choses, et qu’il faut un mot pour chaque chose, Henri se fâchait tout rouge, en criant : « Moi, j’appelle les choses par leur nom ! » Ses parents ne voulaient pas le contrarier, mais son papa finit par lui demander :
– Comment sais-tu leur nom ?
– Elles me le disent à l’oreille.
– Tu sais bien que les choses ne parlent pas.
– Oh ! dit Henri, il n’y a qu’aux grandes personnes qu’elles ne parlent pas.

   Le père n’insista pas, mais une fois seul, Henri se mit à réfléchir. D’abord, il se reposa la question « Comment sais-tu le nom des choses ? » et il s’expliqua à lui-même que tout le monde connaît le nom des choses… « Mais, se dit-il tout à coup, puisque les choses ne parlent pas, elles ne peuvent pas dire com­ment elles s’appellent, alors qui les a appelées comme ça ? » Il réfléchit encore un bon moment, puis pensa : « Mais si elles ne savent pas comment elles s’appellent, on peut les appeler comme on veut… » Et tout à trac, il décida que désormais sa table s’appellerait pédale ; sa chaise, escalier ; sa chambre, pendule ; son cahier, tapis et son stylo, omelette. Aussitôt dit, en guise de récapitulation, il appela chaque chose par son nouveau nom, et elles ne bougèrent pas plus que d’habitude. Il était aussi facile d’ouvrir son tapis que son cahier.

   Ce soir-là, tout content de lui, il mangea sans faire d’histoires, et soudain déclara :
– J’ai mis mon escalier devant ma pédale, et je vais écrire avec mon omelette sur mon tapis.
– Ne fais pas ça, dit maman, il est salis­sant.
– Mais non, protesta-t-il, ce n’est pas celui de ma pendule !
Papa et maman le regardèrent avec un peu d’inquiétude, puis :
– Au lit, mon chéri, tu es fatigué, dit ma­man.

   Henri alla se coucher sans grogner, car il voulait donner d’autres noms aux choses, et ça devenait amusant. Il baptisa donc son lit, garniture ; la nuit, poussière et le drap, caillou. Le matin, quand sa maman vint le réveiller en l’embrassant, il lui raconta :
– J’ai dormi entre mes cailloux toute la poussière dans ma garniture.
– Mais tu es malade, dit maman.
– Pas du tout, seulement, à présent, c’est moi qui donne des noms aux choses.
– Très bien, mais les choses ne le savent pas.
– Elles ne le savaient pas davantage aupara­vant.
– Comment fais-tu ?
– Hé bien, j’appelle la chaise, escalier ; le drap, caillou ; le cahier, tapis ; le lit, garniture… C’est très amusant.
– Bien sûr, reconnut maman, mais si tu me demandes ton tapis, comment veux-tu que je t’apporte ton cahier ?
– Je t’apprendrai les nouveaux noms des choses.
– Et les autres, comment sauront-ils ce dont tu parles ?
– Les autres, murmura Henri, les autres, je ne sais pas.
– Les choses, dit maman, n’ont pas besoin d’être appelées, mais nous avons, nous, besoin qu’elles aient un nom afin de pouvoir en parler, et nous les dire, et nous en servir, tu comprends ?
– Oui, dit Henri, mais les mots qu’on change de chose deviennent si jolis. Je les aime mieux comme ça…

(in Renard Magazine n° 3, L’École des Loisirs, 1977)

LES MOTS DANS LES MOTS

   Il y avait une fois un petit garçon qui s’appelait Henri, et qui jouait avec les mots. Ce goût lui était venu, un matin, en écoutant sa maman. Elle criait : « Henri, Henri ! » et perdait patience en voyant que l’heure d’aller à l’école appro­chait sans que Henri se décide à sortir de sa chambre. Tout à coup, Henri n’avait plus entendu son nom, mais an rit, puis en riz, puis en rit, et il s’était successivement vu comme une année joyeuse, comme un tas de riz, comme un faiseur de rire, et il avait éclaté de rire.

   Quand maman l’avait enfin vu arriver, elle s’était écriée : « Quelle paresse ! » Mais lui avait compris : quelle part est-ce ? Et elle avait été bien étonnée de l’entendre répondre : « Ma part est-ce que tu la fais ? » Bien sûr, elle avait entendu : ma paresse, tu la fais, et elle s’était fâchée tout rouge en trai­tant Henri d’insolent. Henri avait compris hein ! sot lent, et il lui avait paru tout à fait injuste d’être traité de sot et de lent

   Ce même soir, quand maman vint embrasser Henri dans son lit pour lui dire bonsoir, Henri demanda :
– C’est un soir bon que tu me souhaites, n’est-ce pas maman ?
– Mais oui, Henri, comme chaque soir.
– D’habitude, bonsoir n’était qu’un mot, mais c’est beaucoup mieux d’entendre le bon et le soir. Depuis ce matin, j’entends les mots qui sont dans les mots.
– Dors, maintenant, souffla maman.
Et Henri s’endormit en pensant à l’or que, dans une main le tenant, il voyait briller doucement.

   Le lendemain, il dit bon jour à ses parents en insistant sur le bon et sur le jour, et il se mit à table en riant :
– Ma faim est sans fin, dit-il.
– Ah ! fit papa, tu ne feins pas la faim ?
– Qui feint la faim n’y trouve fin, répliqua Henri.
– Bravo, s’exclama maman, tu sais même faire des proverbes ce matin.
– Je ne l’ai pas fait exprès, avoua Henri, tout fier quand même de sa trouvaille.

   Puis il s’inquiéta :
– Ce matin, j’ai orthographe, mais or et tôt et gras et feu, il n’y a rien à faire avec ce mot-là.
– C’est, dit papa, que les mots ne sont pas seulement fait de sonorités, ni d’une addition de petits mots d’une syllabe, mais parfois de mots empruntés à d’autres langues. Ainsi orthographe est fait de deux mots grecs : orthos, qui veut dire droit, et graphein, qui veut dire écrire. L’orthographe t’apprend à écrire droit, c’est-à-dire correctement.
– Alors, demanda Henri, il y a des langues étrangères dans notre langue ?
– Oui, du grec, du latin, de l’anglais et même du persan.
– Et il faut savoir tout cela ?
– Sois un ange et mange l’or de ton orange, dit papa, car dans tout cela il y a des jeux de mots qui chatouillent la langue, tant et si bien que c’est amusant de devenir savant…

(in Renard Magazine n° 4, L’École des Loisirs, 1977)

Merci à Jean-François Bory.

Une réflexion sur «         Deux contes pour enfants »

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