Un fervent partisan de la Commune

© Atelier Bernard Noël

“Le désir de l’union, comme alternative au pouvoir, garde la Commune vivante : on ne lit pas en elle un rêve avorté, on lit la possibilité toujours latente d’un changement dont elle a, pour la première fois, tenté la pratique [1].”

Bernard Noël se présente lui-même comme un “fervent partisan” de la Commune de Paris. C’est à l’âge de 15 ans, après avoir lu L’Enfant, Le Bachelier et L’Insurgé, la trilogie de Jules Vallès, que débute son intérêt pour cette période révolutionnaire de l’Histoire : à l’adolescence, il lui semble qu’elle est “l’organisation de [sa] propre révolte [2]”. Plus tard, dans les années 60, il travaille comme rédacteur d’articles d’encyclopédie, ce qui aura des conséquences sur sa future activité d’écrivain…

Surviennent les événements de Mai 68, et la forte déception qui s’ensuit conduit Bernard Noël à prendre conscience de l’échec généralisé du socialisme, “l’occidental n’ayant cessé de trahir, et l’autre, le Russe, de surcroît qualifié de ‘réel’, ayant à jamais dénaturé la réalité politique [3].” Il entreprend de remonter aux sources du mouvement et plus particulièrement à la Commune. Cherchant quelle fut exactement la théorie communarde de l’État, il s’aperçoit qu’aucun traité n’a été publié à ce sujet, pas même par Marx, Engels ou Lénine. Pour s’en faire une idée précise, il décide de lire intégralement les cent quarante-et-un journaux parus de mars à mai 1871. À partir de cette longue étude et de son ancien emploi de rédacteur d’encyclopédies, il conçoit le Dictionnaire de la Commune, premier dictionnaire historique du XXe siècle. “J’avais un projet politique, qui était, à travers la Commune, d’étudier la coupure qui sépare le socialisme utopique du socialisme scientifique, mais j’avais aussi un projet d’écriture qui était de transformer le ‘dictionnaire’ en écriture [4].” Présentée dans l’ordre alphabétique, l’Histoire n’est plus un récit linéaire imposé. Bernard Noël veut “montrer le chantier à la place du monument – le chantier où chacun reprend l’histoire [5].” C’est au lecteur de la constituer en reliant les différents articles comme il lui convient, à partir des “matériaux de cette histoire dans l’Histoire [6].” “La rédaction du Dictionnaire de la Commune est le travail qui m’a le plus longuement occupé [7]”, indiquera son auteur quelques années plus tard. L’épais volume paraît le 18 mars 1971, pour le centenaire de la Commune.

Un projet d’écriture se dessine alors, celui de faire revivre dans un livre Eugène Varlin, le “Christ rouge” de la Commune. Le texte ne sera finalement pas rédigé.

En 1973, Bernard Noël découvre l’existence de L’État et la Révolution, livre disparu, au titre identique à celui de Lénine mais écrit quarante-et-un ans auparavant par un Communard : Arthur Arnould. C’est enfin “l’introuvable traité [8]” sur la conception de l’État communaliste qui avait motivé toutes ses recherches… Il lit l’ouvrage à la Bibliothèque Nationale puis rassemble des données biographiques sur son auteur. Il met tout ce travail de côté jusqu’en 1977 où il y revient et décide de restituer le livre d’Arnould en l’accompagnant d’une réflexion sur la situation politique française qui remonterait jusqu’à la Commune, mais le projet est partiellement abandonné. Il en subsiste un long texte qui va servir de préface à L’État et la Révolution. Bernard Noël confie l’ensemble, ainsi que Histoire populaire et parlementaire de la Commune de Paris – autre texte d’Arnould – à un jeune éditeur, Jacques-Marie Laffont, croyant lui assurer le succès. Les deux livres paraissent en 1981 mais c’est un échec commercial.

© Gallica/BnF

Aujourd’hui, les livres d’Arnould circulent et le Dictionnaire de la Commune, plusieurs fois réédité, est devenu une référence. Différents ouvrages sur la Commune ont été préfacés par Bernard Noël. Cette période révolutionnaire unique est si vive en lui qu’elle semble “faire partie de [sa] propre mémoire [9].” Il ne cesse d’en souligner les répercussions toujours actuelles : d’une part, l’idéal de société qu’elle a voulu pratiquer est devenu un modèle ; de l’autre, la violence inouïe de la répression versaillaise (entre 20 000 et 35 000 exécutions), les 7496 déportations de Communards et les atrocités commises en plein Paris sont toujours présentes dans l’inconscient collectif. Ainsi, dans son essai majeur La Castration mentale, le texte intitulé La Scène primitive revient sur le geste des bourgeoises qui, avec leurs épingles à chapeau, ont crevé les yeux des prisonniers communards passant près de l’Opéra, “sous les applaudissements et les rires”. Bernard Noël constate que ce geste barbare n’en finit pas de se répéter, mais insidieusement : de nos jours, le pouvoir commet “un meurtre du regard” en aveuglant les révoltés avec des images, “ce qui a l’avantage de n’être ni salissant ni douloureux”

 

[1] Textuel d’A.A. in Le Sens la Sensure (Talus d’approche, 1985).

[2Bernard Noël ou l’éclaircie de Jacques Ancet (Opales, 2002).

[3] Préface de la troisième édition du Dictionnaire de la Commune (Mémoire du livre, 2001).

[4] Entretien avec Jean-Marie Le Sidaner in La Place de l’autre, Œuvres III (P.O.L, 2013).

[5] Préface de la première édition du Dictionnaire de la Commune (Fernand Hazan, 1971).

[6] Ibidem.

[7] L’Histoire, une lecture in L’Outrage aux mots, Œuvres II (P.O.L, 2011).

[8Ibidem.

[9Ibidem.

Trois documents

Un regard nouveau, préface des “Pétroleuses” d’É. Thomas (extrait)

Entretien inédit de Bernard Noël sur la Commune (1971)

Le Dictionnaire de la Commune, un poème (par Luc Grand-Didier)

Merci à L’Amourier et à Luc Grand-Didier pour leurs aimables autorisations.

Le rayon ‘Commune’ dans la bibliothèque de Bernard Noël 

© Atelier Bernard Noël

Bibliographie des textes sur la Commune

1971

Dictionnaire de la Commune, Hazan, Paris. Cette édition comporte 800 articles et 92 illustrations. La préface est de BN.

Le magazine Politique hebdo n° 23 (11 mars) reprend douze articles du Dictionnaire de la Commune.

Le magazine Elle n° 1321 (12 avril) reprend dix articles du Dictionnaire de la Commune concernant les femmes.

1978

Dictionnaire de la Commune en deux volumes, édition non illustrée, augmentée de 73 articles, d’un index thématique et d’une nouvelle préface de BN, Champs/Flammarion, Paris.

1981

Quatrième de couverture de Histoire populaire et parlementaire de la Commune de Paris de Arthur Arnould, Jacques-Marie Laffont, Lyon.

Arthur Arnould ou la vie d’un mort est toujours fictive, préface à L’État et la Révolution de Arthur Arnould, Jacques-Marie Laffont, Lyon. La quatrième de couverture est également rédigée par BN.

1985

La préface de 1981 est reprise dans Le Sens la Sensure (Talus d’approche, Le Rœulx) sous le titre Textuel d’A.A. Elle est accompagnée d’un deuxième texte sur la Commune : La vie d’un mort est toujours fictive.

1994

La scène primitive dans La Castration mentale, Ulysse fin de siècle, Plombières-les-Dijon.

1998

Le Trésor perdu, préface à La Commune, Paris 1871, Photo poche Histoire/Nathan, Paris. BN est également l’auteur des légendes qui accompagnent les photographies.

2001

Dictionnaire de la Commune, avec une nouvelle préface de BN, Le Grand Livre du mois/Mémoire du livre, Paris.

2009

Arthur Arnould ou la vie d’un mort est toujours fictive, préface à L’État et la Révolution de Arthur Arnould, Res publica, Gémenos. La quatrième de couverture est également rédigée par BN.

Quatrième de couverture de Histoire populaire et parlementaire de la Commune de Paris de Arthur Arnould, Res publica, Gémenos.

2011

L’Outrage aux mots, Oeuvres II (P.O.L, Paris) comporte un chapitre qui rassemble six textes sur la Commune :  L’Histoire, une lecture (version légèrement remaniée de l’introduction sans titre de la « Partie 1 » de Le Sens la Sensure), Préface à la troisième édition (du Dictionnaire de la Commune), Le Trésor perdu,  La Scène primitive, La vie d’un mort est toujours fictive, Textuel d’A.A.

2015

À propos, préface à Blanqui, l’enfermé de Gustave Geffroy, L’Amourier, Coaraze.

2018

La Commune sur le vif, préface à Histoire populaire et parlementaire de la Commune de Paris de Arthur Arnould, Klincksieck, Paris.

2019

Un regard nouveau, préface à Les “Pétroleuses”, d’Édith Thomas, L’Amourier, Coaraze.

http://www.amourier.com/673-les-petroleuses.php

“Le Château de Cène” a 50 ans

© Atelier Bernard Noël

Un demi-siècle après sa parution, qu’en est-il du Château de Cène ? Le scandale et le procès provoqués par sa publication sont aujourd’hui bien loin : ce brûlot longtemps interdit est devenu l’un des chefs-d’œuvre de la littérature érotique, publié dans huit éditions successives dont la prestigieuse collection “L’Imaginaire” de Gallimard. Mais depuis, constate Bernard Noël, la censure s’est “faite plus subtile en privant de sens – donc de plaisir – aussi bien les excès imaginaires que les valeurs raisonnables. ”

“Longtemps, j’ai porté ce livre comme un péché originel [1]”, dit-il, gêné que des lecteurs associent son nom à ce seul titre et le réduisent ainsi à un objet de consommation. Pourquoi ce texte ? Pendant une dizaine d’années, l’auteur s’était verrouillé dans le silence, effaré par la violence du monde et particulièrement par la guerre d’Algérie et le colonialisme. C’est en traversant l’horreur et la bestialité, par l’écriture qui s’est mise à fuser en lui début 1969, qu’il a osé lever sa censure intérieure. Cette libération jubilatoire en a fait un écrivain à part entière. “Il s’est trouvé que la pornographie et l’érotisme étaient seuls propres à traduire un certain nombre de choses que je ne pouvais dire autrement [2], explique-t-il, lui qui a voulu, sous le régime gaulliste, “parler de ce qui est bas parce que c’est ce qui est encore le moins compromis [3].Le succès rencontré par un tel livre est donc équivoque pour son auteur : ne serait-il pas dû au parfum sulfureux du Château de Cène plutôt qu’à ses qualités littéraires et à son impact politique ?

Il faut en revenir au texte, admirer la splendeur de sa langue – sous-tendue essentiellement par Nerval – et sa force de frappe. La lune y est omniprésente “pour que tout baigne dans le féminin [4]” ; le péché aussi, comme l’indique d’emblée le nom du village où se déroule le roman : Matopecado. Le récit débute, très classiquement, par l’arrivée dans une île, puis son narrateur va traverser différentes épreuves, des ébats les plus tendres à des scènes sexuelles contre nature, à l’issue desquelles il sera admis dans la “Cène”, groupe dont les membres travaillent à “rendre l’esprit tout entier érogène”, dans la jouissance partagée “d’être et de se voir être”.

Bernard Noël entraîne le lecteur dans son exploration des zones sombres de l’humain et le confronte à sa propre part de sauvagerie. “Je cherche un long, immense et raisonné dérèglement de la réalité, car celle en qui l’on croit n’est que la part mesquine qu’il faut faire éclater. La surface.”, dit l’un des personnages du roman, en écho à Rimbaud. La scène avec les molosses représente “tout ce qui viole aujourd’hui l’individu [5].” Répulsion et éblouissement alternent dans ce livre-expérience, qualifié de “diamant” par Michel Leiris. Chaque lecture en renouvelle l’éclat littéraire et poétique mais aussi la portée politique toujours vive, dans notre monde où “le mal est incroyable : il est toujours commis au nom du bien [6].”

Entretien inédit de Bernard Noël sur Le Château de Cène (1977)

Repères chronologiques

“Un auteur et un livre ne sont pas immanquablement les heureux résultats d’un temps calme.” (Georges Bataille)

Bernard Noël naît en 1930. Sa jeunesse est marquée par la violence : la Seconde Guerre mondiale, la découverte des camps, la bombe atomique, les guerres de Corée et d’Indochine. Pendant son service militaire (d’octobre 51 à avril 53), il s’indigne d’entendre les gradés raconter aux jeunes recrues les sévices infligés aux populations asiatiques. Par la suite, histoire personnelle et Histoire collective vont se croiser.

1956

Salle Wagram à Paris, Bernard Noël assiste à un meeting pour la liberté de la presse. Des défenseurs de l’Algérie française entrent : bombes lacrymogènes, chaises cassées, bagarres. La police arrive et attaque les participants à la réunion autorisée au lieu d’assurer leur protection. 2000 personnes sont poussées contre l’un des murs. “Tout à coup, flics et gendarmes crient. Les crosses et les bâtons se lèvent.” Bernard Noël est frappé au front. Il se dit alors “obsédé par les événements d’Algérie”.

1958

En février, il rédige une première version du Château de Cène. “Cent pages en une semaine”, écrira-t-il à Georges Perros en 1965 [7]. Les quatre premiers chapitres serviront de base à la version ultérieure. La scène avec les chiens y est déjà présente. “J’en étais si embarrassé, si gêné moi-même, que je l’ai mise de côté et oubliée pendant près de onze ans”, dit-il à Jean-Pierre Vélis [8]. Des autres chapitres de cette version primitive ne subsistera que l’histoire de Kao, le grand singe. En 1973, Bernard Noël confie à Jean Frémon : “Un soir en écrivant la première version du Château, je me suis vu devenir fou, et ça ne ressemblait pas du tout à ce que j’aurais cru. Aucune explosion. Le contraire. Ma tête était un tourbillon qui se précipitait vers le dedans – qui implosait [9].”

Il s’engage dans le réseau Curiel qui agit en faveur de l’indépendance algérienne. Comme il habite rue du Dragon, il est désigné sous le nom de “Mao”. “J’ai participé à quelques actions : transport de fonds et de courrier, évasions, hébergement, mais ce ne furent jamais que de piètres pansements sur la blessure que je ressentais à l’excès”, dit-il à Jacques Ancet [10].

1961

Pendant la nuit du 17 octobre, une vaste opération policière est menée  dans les rues de Paris sur ordre de Maurice Papon, suite à une manifestation pacifique contre les mesures racistes de couvre-feu appliquées aux Algériens. Des dizaines de morts, des centaines de blessés : les historiens parleront de “pogrom”. Cette nuit-là, Bernard Noël traverse la ville dans un taxi. Le véhicule est arrêté à un barrage de police. Examinant le visage du passager, un agent déclare : “Laissez passer, ce n’en est pas !” “Humiliation. Le racisme, c’est un regard qui vous classe sans appel”, écrira plus tard Bernard Noël dans L’Outrage aux mots.

En décembre, il a rendez-vous dans un café de la rue du Four avec un contact du FLN pour y réceptionner du courrier. Les deux hommes ont tout juste le temps de cacher les papiers dans la banquette avant d’être arrêtés : “Marcel” – un Algérien à qui Bernard Noël avait procuré un hébergement – l’a dénoncé sous la torture qui causera sa mort. “Mao” est incarcéré au Dépôt du Parquet de Paris dont les cellules du premier étage n’avaient plus servi depuis la Gestapo. Il est mis au secret pendant deux semaines avec “promenade” d’une demi-heure par jour dans une étroite cour cellulaire. Les autres détenus sont tous des Algériens torturés au Fort d’Ivry puis emprisonnés là, le temps qu’ils redeviennent “présentables”. Parmi eux se trouve le camarade arrêté dans le café. Un jour où les gardiens ont relâché leur surveillance en raison du froid, deux prisonniers algériens racontent à Bernard Noël les violences qu’ils ont subies.

1968

Il participe activement aux événements de mai. Leur échec entraîne une forte déception politique et, dans le même temps, la fin d’un “long attachement” amoureux. “Ce fut une insurrection intime à la fois suicidaire et libératoire.”

1969

Dans un “état d’exaltation et de détresse”, fin janvier, Bernard Noël s’enferme chez lui pendant trois semaines et rédige Le Château de Cène, “avec la volonté d’écrire un chapitre par jour et d’aller jusqu’à onze, dit-il à Dominique Sampiero [11]. Cette décision fut à peu près tenue pour les neuf premiers chapitres.” Dans L’Outrage aux mots, il déclare : “Pour la première fois de ma vie, j’écris vite, comme émergeant enfin de ces années où je comptais mes mots.” Début février, le général de Gaulle prononce en Bretagne des discours dont “l’insupportable bonne conscience” déclenche la violence verbale du dixième chapitre.
Le livre terminé en comporte bien onze et il paraît aux éditions Jérôme Martineau le 27 juin, sous le nom d’Urbain d’Orlhac : “Urbain” est le premier prénom de l’auteur (renié à quinze ans), “Orlhac” fait à la fois référence au roman Au-dessous du volcan de Malcolm Lowry (le personnage du consul est obsédé par le film Les Mains d’Orlac) et à Orlhaguet, village de l’Aveyron natal.

Le Château de Cène est dédié à Pierre Morion, pseudonyme d’André Pieyre de Mandiargues : en 1967, celui-ci avait encouragé Bernard Noël à publier les poèmes de La Face de silence.

Une gravure de François Lunven accompagne le tirage de tête édité par Fata Morgana à 50 exemplaires.

Le 22 septembre, Le Nouvel Observateur publie un texte d’Emmanuelle Arsan (l’auteure de la série Emmanuelle) qui constituera la préface de la deuxième édition datée du 5 octobre.

À l’automne, le livre est frappé de trois interdictions : affichage, publicité et vente aux mineurs.

Mandiargues vote en faveur du Château de Cène pour la “Plume d’or” du Figaro littéraire.

La même année, “autre effet de 1968”, Bernard Noël se lance dans la rédaction du Dictionnaire de la Commune, “l’autre face du Château”. “Dans les deux cas, j’affrontais l’impensable : en moi, par la fiction ; dans la collectivité, par le travail historique”, écrit-il à Serge Fauchereau.

1970

Bernard Noël décide de se consacrer entièrement à l’écriture. “Le Château de Cène, en levant ma propre censure, a fait de moi un écrivain.”, affirme-t-il.

Fin septembre, l’édition Martineau est saisie. Plus aucun exemplaire ne circule.

1971

Le 18 mars, le Dictionnaire de la Commune paraît aux éditions Fernand Hazan.

Le 23 novembre, Le Château de Cène paraît chez Jean-Jacques Pauvert dans une version remaniée. Il est désormais signé du nom de “Bernard Noël”. L’auteur est convoqué peu après à la Brigade mondaine. Il reconnaît être “Urbain d’Orlhac” et il est inculpé pour “outrage aux bonnes mœurs”.

1973

Le 25 juin, il comparaît devant la 17e chambre correctionnelle. Devant un public nombreux, Raymond Abellio, Jacques Derrida, Pierre Dumayet, Claude Gallimard, Pierre Madaule, Claude Roy et Philippe Sollers témoignent en sa faveur. L’un de ses avocats est Robert Badinter qui le défend bénévolement au nom des “principes”.

Compte rendu du procès dans Le Monde

Le 9 juillet, Le Château de Cène est jugé “contraire aux bonnes mœurs” : tous les exemplaires devront être saisis et détruits. L’auteur est condamné à payer une amende de 3000 francs.

Article du Monde sur le jugement

Bernard Noël fait appel de son jugement, ce qui suspend l’application de la peine.

1975

Le 4 janvier, il comparaît devant la 11e chambre de la Cour d’appel. Il doit assurer seul sa défense car cette fois, Me Badinter et son confrère ne se sont pas déplacés.

Finalement, Bernard Noël bénéficie de la loi d’amnistie consécutive à l’élection d’un nouveau président de la République.

Le Château de Cène est republié le 30 avril chez Jean-Jacques Pauvert, augmenté cette fois de L’Outrage aux mots, contre-offensive à l’accusation d’outrage aux bonnes mœurs écrite du 13 au 20 février, à la demande de l’éditeur. Ce premier texte ouvertement politique est capital parce qu’il définit pour la première fois la “sensure”, mot créé par Bernard Noël pour caractériser un pouvoir qui fait croire à la liberté d’expression mais qui “violente la langue en la dénaturant”. “La privation de sens est la forme la plus subtile du lavage de cerveau, car elle s’opère à l’insu de sa victime.”

1977

Le livre est autorisé à reparaître.

1979

Le Château de Cène devait être le premier opus d’une trilogie qui aurait compris Le Château de Hors et Le Château de Dans. Elle restera inachevée. Seul un premier chapitre du Château de Hors paraît cette année-là aux éditions Fata Morgana.

1986

Patrick Brunie réalise un court-métrage intitulé L’Outrage aux mots dans lequel Jean-Louis Trintignant lit le texte de Bernard Noël en voix off.

1990

Le Château de Cène, adapté par Patrick Brunie, est représenté à Paris, au Bataclan, avec Philippe Léotard dans le rôle principal.

Article du Nouvel Observateur

2004

Bernard Noël adapte Le Château de Cène avec le metteur en scène Wissam Arbache. La pièce est jouée à Paris, au Théâtre du Rond-Point, puis au CDN d’Orléans.

*

[1] En présence…, entretien avec Jean-Luc Bayard (L’Amourier, 2008).

[2] et [7] Répliques à Jean-Pierre Vélis in Treize cases du je (Textes/Flammarion, 1975).

[3] Les Premiers Mots (Textes/Flammarion, 1973).

[4] Correspondance privée, 2019.

[5] Entretien avec Jacques Jaubert (Le Figaro, 23 juin 1973).

[6] Le Sens la Sensure (Talus d’approche, 1989).

[8]Correspondances, avec Georges Perros (Unes, 1998).

[9 Le Double Jeu du tu, avec Jean Frémon (Fata Morgana, 1977).

[10] Bernard Noël ou l’éclaircie, entretien avec Jacques Ancet (Opales, 2002).

[11] L’Espace du poème, entretien avec Dominique Sampiero (P.O.L, 1998).

Les autres citations sont issues de L’Outrage aux mots et de La Pornographie (L’Imaginaire/Gallimard, 1993).

Bibliographie

Les différentes éditions du Château de Cène sont répertoriées dans la bibliographie du site, y compris une édition pirate. L’ouvrage a été traduit dans plusieurs pays étrangers (cf. textes traduits à l’étranger).

© Atelier Bernard Noël

Jean Frémon a constitué un dossier très complet sur Le Château de Cène, particulièrement sur sa partie judiciaire. Il est intitulé L’Outrage et a été publié en 2008 dans l’ouvrage collectif, Bernard Noël : le corps du verbe (actes du colloque de Cerisy, ENS éditions).

Le Château de Cène et L’Outrage aux mots ont fait l’objet de nombreuses analyses littéraires et politiques. On pourra, entre autres, consulter :

  • Bernard Noël de Pierre Dhainaut (Ubacs, 1977).
  • Bernard Noël de Hervé Carn (Poètes d’aujourd’hui/Seghers, 1986).
  • L’Arbre de non de Jean-Luc Bayard (Aires, 1995).
  • L’épreuve des c/sensures, les c/sensures à l’épreuve d’Anne Malaprade (Seli Arslan, 2003).

Nos remerciements vont à Bernard Noël pour toutes les précisions qu’il a bien voulu apporter à cet article.

 

 

“Saint-Denis, roman”, un film de Claudine Bories (1986)

© Claudine Bories/ Les Films du Parotier

 

En 1986, Bernard Noël s’installe pour quelques mois à Saint-Denis (93) avec le projet d’écrire un roman (cf. article La “Résidence Basilique”). La réalisatrice Claudine Bories le suit dans sa découverte des lieux et ses rencontres avec les habitants. Son film s’intitule Saint-Denis, roman. On y croise Christian Jaccard et Robert Doisneau. En voix off, comme un monologue intérieur, Bernard Noël raconte sa quête de l’écriture, tout au long de ses déambulations dans la ville du saint à la tête coupée.

Au cours du film de Thésée Dans la peau des livres (2009), il revient sur ce projet de roman :

“J’avais rêvé d’écrire un énorme roman parce que je pense que tant que je n’aurai pas écrit un grand roman, je n’aurai pas écrit. Il commence à se faire tard dans ma vie pour que j’écrive ce grand roman…

J’en avais un en chantier, c’était l’histoire d’un personnage qui avait 1700 ans puisqu’il s’agissait de Saint Denis. Je voulais faire un roman sur Denis et la ville de Saint-Denis, avec la basilique, les tombeaux des rois, le temps enterré dans les cryptes, etc., mais je n’en ai écrit qu’un chapitre où je pars de Montmartre avec le saint qui a sa tête à la main et qui fait tout le trajet depuis le haut de Montmartre jusqu’à Saint-Denis. Un jour, j’ai fait ce trajet à pied et puis ça s’est arrêté là…”

Ce roman, qui se voulait un “frottement du passé et du présent”, n’a donc pas vu le jour mais son premier chapitre, intitulé Chemin d’acéphale, a été publié dans l’ouvrage collectif initié par Jacques Lacarrière, Flâner en France, sur les pas de dix-huit écrivains d’aujourd’hui (Christian Pirot, 1987).

Finalement, la résidence d’écriture aboutira à la rédaction de Portrait du Monde (P.O.L, 1988), texte sur le journal Le Monde dont les locaux de Saint-Denis étaient alors sur le point de fermer.

Le film Saint-Denis, roman a été diffusé sur Arte en 1990, ainsi que dans plusieurs festivals. Il a été projeté en juillet 2005 lors du colloque de Cerisy-la-Salle consacré à Bernard Noël.

Voir le film Saint-Denis, roman (45’30)

(mot de passe : acéphale)

Lire la transcription de la voix off

*

Entretien avec Claudine Bories 

“Comment Bernard Noël va-t-il s’inspirer du réel pour écrire? Comment rendre compte de cette élaboration, de cette naissance de l’écriture avec des images? Il faut convoquer la force narrative du cinéma tout en construisant un univers à partir d’éléments concrets : la plume qui grince sur la feuille de papier, une usine désertée, les gisants de la cathédrale, des cris de mouettes. Et jouer de la frontière entre le possible et l’artifice,” écrit Claudine Bories. Pour l’Atelier Bernard Noël, elle a bien voulu répondre à quelques questions :

  • En quelles circonstances avez-vous été choisie pour faire ce film sur Bernard Noël ?

La municipalité de Saint-Denis m’a demandé d’imaginer un film autour de la résidence de Bernard Noël dans cette ville. J’ai écrit un scénario et l’ai proposé à Arte qui l’a accepté. Le film a donc été co-produit par Arte et la Ville de Saint-Denis. Il a ensuite été diffusé sur Arte et dans de nombreux festivals.

  • En quoi a consisté la participation de Bernard Noël ?

Je lui ai raconté comment je pensais procéder : en “tournant autour” de lui et de son écriture, sans l’interviewer, par “touches”, par rencontres avec des personnages liés à l’histoire de la ville. Je lui ai demandé d’être comme un “acteur” dans ce film, de se laisser filmer dans ses déambulations, ses observations, ses moments d’écriture. Mon idée était qu’on ne peut pas filmer la création directement, frontalement, qu’on ne peut le faire que “poétiquement” – intuitivement.

  • Avez-vous construit le scénario ensemble ? 

Le scénario du film, non. Mais il était convenu que ce serait Bernard qui raconterait son histoire avec Saint-Denis en voix off. C’est après le tournage et le visionnage des rushes qu’il a écrit ce qu’avait représenté pour lui l’expérience de cette résidence.

Bio-filmographie de Claudine Bories

“Abracadavra”, quant à “Louve basse” de Denis Roche (1976)

 

Bernard Delvaille, Bernard Noël, Denis Roche et Emmanuel Hocquard,       le 14 juin 1978, au musée d’Art Moderne de la Ville de Paris

© ARC

 

Après avoir clos son œuvre poétique en 1972 par Le Mécrit, Denis Roche publie en 1976 un roman écrit “dans une langue de vent violent” : Louve basse. À cette époque, Bernard Noël écrit des recensions pour La Quinzaine littéraire depuis 1971 ; il proposera de rédiger celle de Louve basse, qui paraîtra donc dans le numéro 228 de mars 1976.

Son titre Abracadavra fait notamment référence à la dernière partie du livre, où Denis Roche anticipe sa mort et décrit son propre cadavre. L’amitié entre les deux écrivains aboutira, on le sait, à l’édition par Bernard Noël, dans la collection “Textes” qu’il dirigeait chez Flammarion, du premier livre de photographies de Denis Roche : Notre Antéfixe.

Lire Abracadavra et son apparat critique

Cet apparat critique a été constitué avec Bertrand Verdier auxquels vont nos remerciements, ainsi qu’à Michel Surya et à Bernard Noël.

 

“Mourir de rire et rire de mourir”

La phrase de Georges Bataille qui conclut Abracadavra a été plusieurs fois reprise par Bernard Noël :

  • Dans L’in-fini de Bataille, en 1973 : “Il semble que l’homme ait toujours agi, produit, pensé en vue d’une fin qui lui était extérieure, et qui tout à tour s’appelait Dieu, le Bien, la Société, etc. alors que tous ces mots n’étaient que les avatars d’un seul : le Salut. Bataille, lui, place cette finalité en l’homme, et c’est ce renversement qui permet l’expérience intérieure en la libérant de toute transcendance. Ainsi conçue, l’expérience, en effet, n’a d’autre fin qu’elle-même. Elle est libre. Elle peut rire de mourir et mourir de rire.”
  • En 1980 dans En tête, texte introductif aux Bruits de langues : “La poésie a trop chanté ; il faut qu’elle déchante et trouve là le véritable chant. Quelqu’un disait : Mourir de rire et rire de mourir…”
  • Dans sa pièce de 2004, Le Retour de Sade, où le Divin Marquis s’exprime ainsi : “Quelque chose n’a pas de sens. C’est la vie, bien sûr, à moins que tout à coup elle n’en ait trop. Mais cela revient au même, et j’en ris. Eh oui, je meurs de rire (il rit longuement). D’où vient cette bizarre expression ? Mourir de rire me projette au sommet de moi […]”
  • Dans Le Bien du mal, sa préface de 2008 à L’Archangélique de Bataille : “La représentation de l’instant tragique fait mourir de rire puis rire de mourir.”

Michel Surya, dans La Mort à l’oeuvre, sa biographie de Georges Bataille, écrit :  “Seul le rire répond de la farce divine et de la transe inutile où elle jette : le rire que Bataille a signifié d’un mot emprunté à William Blake qui est comme un postiche posé sur le nez de Dieu : Nobodaddy.”

De Nobodaddy à Nonoléon

Entre Blake, Bataille, Roche et Noël, les passerelles s’avèrent multiples. À la page 85 de Louve basse, Denis Roche évoque le “Noboddady” du poète anglais. Or ce “Papapersonne” joue un rôle important pour Bernard Noël. Il l’a découvert dans les années 70, grâce à Pierre Leyris qui traduisait alors les poèmes de Blake et il s’en inspire en se créant un double littéraire : Nonoléon. Cet alter ego “papoète” se moque du Noël pratiquant la “belle poésie”. Un texte intitulé Nonoléon, écrit aux environs de 1975, paraît en 1979 dans la revue Haine de la poésie, chez Christian Bourgois. Il est ensuite repris dans différentes éditions et ouvre le volume III des Œuvres, La Place de l’autre (P.O.L). “Nonoléon, mon cop’ à la mort dans la vie / transmutante, qui toujours criait : vers avant !”, ironise Bernard Noël dans l’un de ses Bruits de langues

Bernard Noël parle de Nonoléon

Bernard Noël lit le début de Nonoléon

 

© Bernard Noël

Envoi de Denis Roche à Bernard Noël, le 2 septembre 1973

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Cette lecture se complète de celle qu’en propose le site 

Axolotl-cahiers Denis Roche.

La Chartreuse, résidence idéale

© CIRCA

En 1981, Bernard Noël fut le premier écrivain accueilli en résidence à la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon. De cette expérience, il dit, dans un entretien avec Alain Veinstein :

“J’ai vécu deux ans à la Chartreuse. J’étais très sensible d’une part, à la présence du temps, et d’autre part, à l’architecture de ce monument. Vous savez, les chartreuses sont des ermitages collectifs, c’est-à-dire que chaque Chartreux dispose d’une maison avec un petit jardin et l’ensemble de ces ermitages donne sur un cloître. Il me semble que c’est la figure même de l’habitat idéal : cette possibilité à la fois de retrait et de collectivité.”

Sa voisine était Hélène Cingria, la plus ancienne habitante de la Chartreuse, dont la cellule fut, pendant la seconde guerre mondiale, un foyer de résistance autour de Louis Aragon, d’Elsa Triolet et de Pierre Seghers.

© CIRCA

En 1994, c’est à Bernard Noël que le compositeur Ahmed Essyad demanda d’écrire le livret de L’Exercice de l’amour, sorte d’oratorio en neuf chants, dont chacun correspond à une partie de la Chartreuse. L’œuvre devait accompagner de manière sonore la visite du monument mais hélas, le projet n’aboutit pas. Radio France a réalisé un CD de cet “opéra lumière” lors d’un concert public.

Écouter un extrait de L’Exercice de l’amour (2′ 28)

Lire le livret de l’extrait musical

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Voici l’introduction que Bernard Noël écrivit en 1983, à l’occasion des dix ans du CIRCA, pour la plaquette Mémoire d’une Chartreuse qui présente l’histoire et les activités culturelles du lieu :

“La vraie mémoire, c’est l’oubli. Pour la raison très simple que nous sommes faits de tout ce qui est inscrit dans l’épaisseur obscure. Et qu’à côté de cela le petit catalogue de nos souvenirs n’est rien. Juste quelques étiquettes, quelques repères.

Mais l’histoire, dira-t-on. L’histoire est un point de vue qui change à mesure que changent les positions. L’histoire est uniquement ce qui nous promet la mort, tout comme à son extrémité la mémoire. La chronologie, le classement, la mise en ordre n’ont qu’une seule orientation : la fin. Ce sont des instruments pour en finir.

Une simple promenade parmi les couloirs et les cloîtres de la Chartreuse vous dira la même chose. Mais doucement. Mais en silence. Surtout quand la lumière de la demi-saison paraît suinter des pierres au lieu de les couvrir.

Tout ici est lieu de passage et non d’arrêt. Lieu qui toujours appelle un autre lieu, comme si le volume visible des formes réfléchissait le volume invisible des cœurs et des têtes. Toujours ce renversement de l’Un dans l’Autre à la faveur d’un espace qui est celui de la circulation.

Alors, Mémoire de la Chartreuse, qu’est-ce à dire ?

Il n’est, dans la Chartreuse, rien de fixe, pas même l’immobile, pas même les pierres. Tous ces bâtiments, et les siècles dessus ou dessous, et ces passants, qui furent les Chartreux et qui sont Nous, tout cela constitue un appareil d’espace et de temps qui produit quelque chose – une chose qu’on pourrait appeler le sens.

La Mémoire de la Chartreuse, c’est un sens. Et ce sens est manifeste à travers des événements, un esprit, une manière d’habiter, des actions, une volonté. La Mémoire de la Chartreuse ne se réduit pas à une histoire, même si elle passe par elle : elle est un tissu avec des figures suggestives.

Et la richesse intérieure de ce tissu est faite d’oubli. De l’oubli surgit tout à coup ce qui nous inspire ou bien nous illumine. L’oubli est à la fois notre terre profonde et cette puissance de surgissement.

Autrefois, le sens décrivait un cercle : de Dieu à l’homme et de l’homme à Dieu. Aujourd’hui, il est sans limite vers l’avant. Et nous éprouvons, dans cette Ouverture, la difficulté de l’infini. Mémoire de la Chartreuse, c’est mémoire de l’Ouvert et surgissement à travers des ponctuations multiples de ce qui anime le lieu. De ce qui le ranime.”

(in “Mémoire d’une Chartreuse” © CIRCA)

 

Le premier “roman d’œil” (1983)

© Roger Oleszczak

En 1982, les verriers de Saint-Just-sur-Loire (42) voulaient sauvegarder leurs emplois menacés et la haute qualité de leur production. Le Comité d’entreprise décida de faire appel à l’association “Travail et Culture” dont la vocation est, depuis 1945, de diffuser la culture dans le monde du travail en organisant spectacles, expositions ou ateliers artistiques.

Une exposition intitulée La Danse du verre eut lieu l’année suivante dans le but de montrer au grand public que le savoir-faire des verriers s’inscrivait dans l’histoire ouvrière et faisait partie du patrimoine collectif. Une plaquette éponyme fut publiée à cette occasion. Lucien Marchal, qui dirigeait l’équipe d’action culturelle au plan national de “ Travail et Culture ”, souhaitait qu’un écrivain participe au projet. Ce fut Bernard Noël. Après avoir visité l’usine, celui-ci rédigea Le Roman du verre qui montre la relation sensuelle unissant le verrier au matériau qu’il façonne. Le texte figure dans la plaquette aux côtés de celui d’une ethnologue, d’un exposé technique et de phrases des ouvriers, le tout formant une “chronique plurielle”.

Ce Roman du verre inaugura la longue série des “romans d’œilconsacrés à des plasticiens, forme très vivante dans laquelle Bernard Noël mêle analyse picturale, propos de l’artiste et description de sa gestuelle pendant la création.

“Un roman d’œil est le récit du regard tourné vers le corps au travail, écrit-il. Parfois tout est en gestes, postures, déplacements ; parfois tout se passe derrière le visage. Mais ce qu’on voit n’est-il pas fait de tout ce qu’on ne voit pas ? Il y a de la peau partout, c’est sous elle que la pensée pratique ses tatouages, devant et sur elle que nos yeux dessinent des images tandis que, mot à mot, la langue y prend son plaisir…” (Onze romans d’oeil, P.O.L)

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Le Roman du verre 

(Quatre séquences de ce texte qui en comporte onze )

1

– Maman ! C’est comme de l’air qui aurait gelé !

Tu savais et tu ne savais pas ce que c’était. Il y avait alors en toi plus d’images que de mots.

Ce jour-là un oiseau est entré dans ta chambre. Vite, tu as fermé la fenêtre. L’oiseau s’est jeté violemment contre une vitre. Tu as dit :

– Il s’est cassé la tête. Il a cru qu’il n’y avait rien.

Une boule de plumes. Tu détournes les yeux. Tu vois des ailes, tu vois le rien qu’elles ont remué, tu vois les fleurs de givre qu’on trouve là, en hiver, au matin. Tout cela est à la fois dans ton regard, et à la fois tu es devant la fenêtre. Et il y a le ciel.

– Est-ce qu’on fait le verre avec de l’air ?

 

2

Plus tard. Beaucoup plus tard, tu es assis devant une table. Tu lèves la tête parce que tu te souviens. Les vitres, ici, sont tellement grandes qu’on pourrait croire qu’il n’y a pas de mur, pas de fenêtre. Mais je sais, te dis-tu.  Et tu sens que le savoir est en toi comme une vitre, seulement tu ne vois rien à travers. Tu as envie de crier :

– Qu’est-ce que l’irréparable ?

Un bruit terrible secoue tes oreilles. Ce n’est qu’un souvenir. Tu étais en train de noter : « Pot n° 3 / sable 150 /soude 52 / potasse 64 / chaux 94 / dolomie 104 » quand ce bruit a retenti : un ouvrier verse une brouettée de débris de verre et c’est une casse à tout casser dans ta tête. Comment dire un bruit qui n’est pas que bruyant : un bruit qui crie ?

 

5

Il y a un lieu et des mots. Tu entres dans le vaste et l’intime. Cet espace si grand, avec ses fours, ses cornues, ses fosses, ses étenderies, ses dépôts, devient une demeure autour de chacun des hommes qui travaillent là. Il s’ensuit une étrangeté dans l’air, comme un accouplement de la violence et de la douceur. C’est le chaud et le froid, le gris et l’éblouissant, l’élémentaire et le maîtrisé. C’est l’usine et le privé.

Tu as maintenant les yeux plus grands que la tête. Mais la démarche d’un homme, qui va et vient d’un pas rapide et mécanique fixe tout à coup ton regard.

– Il fait la poste, t’explique-t-on, c’est le posteur.

L’homme tient à deux mains une canne. Il va vers le four. Il y plonge l’extrémité de la canne et l’emporte alourdie à son extrémité d’une boule rouge. Il refroidit un instant le manche de sa canne sous de petits jets d’eau, puis malaxe la boule qui bleuit en la faisant tourner dans le creux ménagé à la surface d’un bloc.

Peu à peu, tu comprends ceci :

La petite boule, c’est la « poste » et c’est de l’émail. Le posteur la travaille, puis il la passe à un cueilleur, qui va l’enrober de verre en fusion, et qui la passera ensuite à un souffleur. Si l’émail a été bien préparé, le souffle du souffleur l’étirera sur toute la surface intérieure du manchon de verre, et celui-ci s’en trouvera indissociablement doublé de sa couleur, donc coloré.

Un manchon est la pièce cylindrique que produit le souffleur. Sa dimension est de trente centimètres de diamètre et de quatre-vingts à cent trente centimètres de longueur. Chaque souffleur doit produire cinquante et un manchons par jour.

– Il faut bien travailler la poste, dit le posteur, sinon l’émail ne s’étire pas régulièrement, et il va tout au bout, ou tout derrière ou tout d’un côté. Faire percer, on appelle comme ça le travail, faire percer ne dépend pas d’un coup de main. Pas uniquement. Dans notre métier, tout est remis en question à tout moment.

Tu regardes la boule que le posteur façonne. Tu ne vois rien. Tu ne remarques rien.

La transparence est le comble du secret.

 

11

Tu t’arrêtes devant un four dont l’ouverture carrée est béante. En bas, tout le long de cette ouverture, une rangée de petites flammes danse : on dirait autant de bougies célébrant une présence inconnue. À l’intérieur du four, il n’y a qu’une rangée de vases. Mais voici le posteur : il a de gros gants et tient par le col un vase de verre qu’il pose à l’entrée du four, juste derrière la rampe de flammes ; puis il le pousse à côté des autres avec une tige de fer.

Tu suis cet homme, mais t’arrêtes un instant pour observer, sur la gauche du four, un gros tuyau d’où coule une flamme pressée.

Le posteur se dirige vers le coin des verriers. Il prend une canne, s’avance vers la gueule du four et cueille une boule de verre. Très vite, il souffle, tourne, tourne la canne, monte sur un escabeau aux marches épaisses, balance canne et verre devant lui dans le vide. Et le verre pend comme une gomme flasque, mais déjà le souffle et le balancement l’ont étiré et tu distingues l’embryon d’un col et d’une panse.

Le posteur redescend, va au four, chauffe un moment, puis, tout à coup, il tourne vers en haut sa canne.

Et il souffle comme s’il visait le ciel, et son souffle monte à travers l’âme de la canne pour gonfler exactement la pâte à sa forme et la changer en cet oiseau…

la changer désormais en cette chose parfaite, où le travail du verrier s’affirme, envers et contre tout, comme un élan vers la beauté.

 octobre 1983

Écrire sans être écrivain

Après la parution d’Extraits du corps en 1958, Bernard Noël n’écrivit plus de livres pendant dix ans. Il gagna sa vie en travaillant comme rédacteur pour les dictionnaires des éditions Laffont-Bompiani. Il s’exprima à propos de cette période où il “écrivait sans être écrivain” :

“L’écriture des articles était soutenue par deux contraintes : un sujet, une longueur. Je respectais strictement la seconde, et elle jouait comme un défi à l’égard de la première. Par exemple, rendre compte de Lumière d’août en cinquante lignes de quarante-cinq signes était une tâche a priori impossible, dont je m’acquittais en m’efforçant d’insuffler dans l’espace de l’article quelque chose de l’air du livre, et pas seulement un compte rendu. Je dirais aujourd’hui que j’essayais de reproduire l’empreinte laissée en moi par la lecture du livre, et que le respect de la longueur impartie m’y aidait en créant une tension propice au transfert.

J’ignore ce qu’il en est du résultat, qui en tout cas m’a valu une rapide reconnaissance de la part de mes employeurs et un travail assuré pendant une dizaine d’années. À présent, avec la distance, je me demande où est la continuité entre cette longue période d’écriture privée du soutien des valeurs littéraires qui d’habitude la justifient, et la période suivante placée au contraire sous leur signe jusque dans leur contestation.” (L’Espace du poème, P.O.L, 1998)

Après ce long silence littéraire, Bernard Noël concevra et publiera en 1971 son propre dictionnaire, le Dictionnaire de la Commune.

Il est donc intéressant de connaître la teneur de ces articles d’encyclopédie qui forgèrent une écriture. Sont proposés ici cinq extraits du Dictionnaire des personnagesgros volume paru en 1960 dans lequel les articles sont signés des initiales de chaque rédacteur. Dans ceux de “B.N.”, on trouve les thèmes de la représentation et de la présence qui sous-tendront l’œuvre à venir. Et la touche noëlienne est déjà très perceptible…

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Aurélia

Personnage de l’œuvre de Gérard de Nerval Aurélia ou le rêve et la vie (1865). On peut s’interroger sur les visages dont elle est la somme, dénombrer les mythes qui, en elle, se sont cristallisés, dire quels instants elle a transfigurés, mais rien n’est épuisé et il semble, au contraire, que tout effort pour approcher de son secret ne fasse qu’en approcher la présence rayonnante au plus profond de l’être. Singulière et multiple, elle invite sans cesse à de nouvelles métamorphoses à moins qu’elle ne se fixe soudain dans une immobilité si absolue qu’aucun mot ne peut en rendre compte ; mais l’instant éternel où elle se pose alors n’est qu’un “passage” au-delà duquel commence un autre monde qu’elle habite à tel point qu’elle en est la substance. Le visage s’estompe dans une ombre que jettent des milliers de visages et l’esprit tombe à travers mille corps, cherchant parmi tant de squelettes le chemin du Salut, ou l’extrême, l’ultime regard d’Aurélia. […]

Dans un entretien radiophonique avec Jean Daive de 1977, B.N. parle de son admiration pour Nerval : “Ce qui me paraît le comble du transparent c’est la prose de Nerval et elle a été longtemps pour moi le modèle. Elle l’est peut-être d’ailleurs toujours…”

Compson

Nom de famille des principaux personnages du roman de William Faulkner Le Bruit et la Fureur (1929). Ils sont sept, répartis sur trois générations. […] Ils ne sont pas décrits mais présents à travers les monologues de certains d’entre eux ; ils ne sont pas, non plus, exactement présents : on les devine derrière les mots, et derrière le silence qu’il y a entre les mots et derrière la conscience de qui parle ces mots et ce silence. Ils viennent à nous comme des suggestions, des suggestions qui finiraient par se transformer en obsessions. “Les hommes, fait dire Faulkner à l’un deux, ne sont que des poupées bourrées de son puisé au tas de détritus où ont été jetées toutes les poupées du passé.” C’est ce “son”, le leur et tout ce qui, dans ce “leur”, n’est pourtant pas eux, qui flotte de phrase en phrase, tantôt nous étouffant et tantôt faisant lever en nous ce qui, aussi, est “nous” sans être nous. […] Toutes leurs voix s’accordent, se mêlent, s’opposent, se déchirent pour composer cette symphonie de “bruit” et de “fureur” où leur famille se décompose lentement dans une atmosphère de folie et de catastrophe. Pas de progression, vraiment, dans leur caractère mais une sorte d’implacable déchirement qui, peu à peu, fait voler leur “son” jusqu’à ce que sa poussière obsédante recouvre tout, englue leurs voix, leurs gestes, leurs paroles dans son accablante volée où la vie et la mort deviennent comme une espèce de bruit mat à l’orée de la conscience. Un bruit qui n’en finit plus, qui ne cessera jamais, qui ne peut pas finir tant qu’il demeure un vivant.

Au micro d’Alain Veinstein, en 1994, B.N. dit de Faulkner : “Il se trouve que j’ai lu Faulkner assez jeune pour en être marqué longuement, sans doute parce qu’à partir de la forme qu’il donne au récit, qui est une espèce de forme tournoyante, tous les récits devenaient possibles parce qu’ils étaient directement branchés sur ce fond, cette rumeur, une rumeur orageuse, qui est l’image sous laquelle j’aime bien imaginer toutes ces paroles en l’air.” (Bernard Noël, du jour au lendemain, L’Amourier, 2017)

Deirdre

Personnage de la mythologie irlandaise. […] William Butler Yeats s’est inspiré de cette légende dans sa tragédie Deirdre (1907), qui fait le récit du retour et de la mort de la jeune femme. Sept ans, elle fut cette errante aux lisières du monde dont les aventures inspiraient les ménestrels ; quand elle apparaît, c’est comme si, à force d’avoir été appelée, elle naissait réellement d’un chant. Être tout pétri de mystère, sa brève course au travers du poème tragique est la rencontre parfaite d’un thème ancien, tout nourri de temps, et du verbe unique du poète. Son personnage est d’abord cela, une résonance à l’intérieur des mots, la splendide levée d’une présence qu’inscrit en nous le rythme de la phrase. […] Elle tente de vaincre le temps en ne le laissant pas défaire peu à peu l’absolu de l’amour et, parce qu’elle a le courage de mourir à l’heure voulue, elle gagne, laissant comme elle le désirait la légende d’une femme qui sera jeune pour toujours.

En 1962, passionné par Yeats, B.N. a traduit Deirdre pour le Théâtre de l’Alliance Française qui représentait la pièce. Cette traduction n’a pas été publiée.

Merteuil (la marquise de)

Personnage du roman de Choderlos de Laclos Les Liaisons dangereuses (1782). […] Ce qui fascine, en elle, ce n’est pas le mal (elle ne le recherche pas en lui-même) mais ce pouvoir de se faire, de se jouer constamment avec une maîtrise absolue. Elle est à la fois son propre Auteur et son propre Comédien, et sans dédoublement car le Comédien est agi par le regard de l’Auteur. On dirait que la représentation permanente qu’elle donne d’elle-même, et qu’elle se donne, illustre, en action, le mot de Rimbaud : « Je est un Autre », car, toujours, elle est une Autre en elle, une Autre qui se voit, se parle, se contrôle, se dirige, jouant de son cœur, de son esprit et de son corps en fonction du développement de son « sujet », se créant ainsi dans le rôle et la forme qu’elle a choisis. Elle l’avoue, d’ailleurs : « Je puis dire que je suis mon ouvrage. » Le sort d’objet que son époque réserve à celles de son sexe l’oblige à se tenir constamment sur la défensive : elle sait qu’elle ne peut se permettre aucune défaite, car la moindre lui coûterait sa liberté, d’où une excitation de plus à tenir éveillé le regard de sa conscience. Cela réussi, une fois qu’elle a la certitude de se mener à la perfection, le goût lui vient de mener les autres. Assurée d’elle-même, elle peut passer de la défensive à l’attaque et, grâce à l’acuité acquise maintenant par sa conscience, jouer des autres comme elle joue d’elle-même. L’amour sera le thème de ce jeu-combat, et son arme, parce que l’amour est le moyen qu’utilise la classe adverse des hommes pour assujettir ses semblables : elle aurait pu aussi bien jouer de la politique, de la religion ou de la philosophie si celles-ci eussent été, de son temps, les forces qui secondaient principalement l’oppression. Le comble de son habileté consiste également à goûter l’amour tandis qu’elle s’en joue, à le faire contribuer à la fois à son plaisir et à sa vengeance, double emploi où se satisfont également son érotisme et sa volonté.

[…] Laclos l’exécute, la défigure, la ruine mais il évite de lui rendre la parole, se contentant de nous donner ses dernières nouvelles par la bouche de ses ennemis : simple vengeance d’auteur contre un personnage qui le fascine et dont il doit se débarrasser ! Du moins la laisse-t-il s’échapper, nous permettant de rêver à ce qu’un être aussi bien armé peut encore accomplir pour se relever.

À propos des Liaisons dangereuses qui l’ont marqué, B.N. écrit : “J’ai découvert ce livre vers 15 ou 16 ans grâce aux Belles lectures, un journal qui a paru peu de temps et publiait in extenso des chefs-d’oeuvre…” (correspondance privée, 2018)

Orsino

Personnage de la comédie de Shakespeare La Nuit des Rois (1602). Amoureux de l’amour et “noyé” dans son imagination, il se dupe lui-même en croyant vouer à Olivia une passion qui vise l’infini (“l’esprit de l’amour”), et se préoccupe si peu de son objet réel qu’elle s’accommode d’une cour faite par un intermédiaire. C’est qu’amant mélancolique, Orsino préfère l’analyse de ses propres sentiments, ou leur incantation lyrique, à leur témoignage et qu’il trouve à manier les mots une exaltation plus violente qu’à les traduire en actes et en présence. Mais, au fond, il ne se complaît à ses discours que faute d’avoir été vraiment bouleversé et quand il sera saisi par l’amour de Viola, il n’aura plus besoin de tirades pour lui offrir son royaume et sa vie, l’idéal s’étant désormais incarné dans la réalité.

B.N. est un connaisseur du théâtre de Shakespeare. Il a traduit Timon d’Athènes et La Nuit des Rois.