Pour Noël, offrez un cadeau fantastique (1954)

Acheté par hasard sur les quais, Heureux les pacifiques, de Raymond Abellio, impressionna beaucoup Bernard Noël. La lecture du roman Les yeux d’Ézéchiel sont ouverts, du même auteur, intensifia cette impression. Aussi, quand Abellio put rentrer en France en 1953, Bernard Noël et son ami Jean Largeault – le futur philosophe – lui demandèrent de les recevoir. À la suite de cette rencontre, les deux jeunes hommes furent amenés à fréquenter le Cercle d’Études Métaphysiques qu’animait Raymond Abellio. L’année suivante, sachant Bernard Noël sans ressources, l’écrivain le recommanda à Louis Pauwels qui cherchait un secrétaire et, en réalité, un “nègre”. Celui-ci dirigeait alors la Bibliothèque Mondiale qui publiait deux livres par mois au format de poche, ce qui était une innovation éditoriale. Chaque parution était accompagnée d’un “cahier” consacré à l’actualité culturelle et scientifique.

Bernard Noël composa tout le cahier du numéro 43, daté de novembre 1954. Il s’agissait d’une présentation de la compagnie Renaud-Barrault. Son nom n’y est pas mentionné.

Dans le cahier du numéro 45, accompagnant Chant de Noël de Charles Dickens (décembre 1954), se trouve le premier article signé de son nom : Pour Noël, offrez un cadeau fantastique. À travers ce texte, on peut déjà reconnaître la langue du futur écrivain et relever son intérêt pour Henri Michaux à qui il consacrera ultérieurement plusieurs textes.

Dans les années 50, Louis Pauwels préparait avec Jacques Bergier ce qui allait devenir son best-seller : Le Matin des magiciens (sous-titré Introduction au réalisme fantastique). Bernard Noël fut chargé d’écouter Bergier et de mettre en forme ses propos qui constitueraient le début du livre, soit une centaine de pages. Malgré les promesses de Pauwels, Bernard Noël ne fut payé ni pour son travail à la Bibliothèque Mondiale ni pour sa contribution au Matin des magiciens

Deux livres de littérature fantastique ont été traduits de l’anglais par Bernard Noël pour les éditions des Deux-Rives, dans la collection “Lumière interdite” que dirigeait Pauwels : Démons et merveilles de Howard Phillips Lovecraft (1955) et L’Homme venu du futur de Lewis Padgett (1957).

Présence de François Lunven

© Calligrammes

“Mince, pas très grand, de constitution plutôt frêle, François Lunven attirait immédiatement par la noblesse de son regard, la qualité candide de son sourire et par son discours persuasif qui emportait sur le champ au galop de la spéculation la plus fascinante”, écrit Ramon Alejandro [1]. C’était un peintre, un dessinateur et un graveur prodigieusement doué, qui maîtrisait toutes les techniques à la perfection. Le 19 octobre 1971, il sauta par la fenêtre de son atelier situé au 6e étage, laissant ses pantoufles avec le talon contre le mur. Il avait 29 ans. Suicide ? Effet secondaire d’un médicament prescrit par son psychiatre ? Imitation de Bernard Réquichot qui se défenestra et qu’il admirait ? Nul ne saurait trancher. Son amitié avec Bernard Noël fut brève (21 mois) mais intense. Depuis sa fin brutale, elle n’aura cessé de hanter l’écrivain. 

 

En 1969, l’éditeur Bruno Roy avait choisi François Lunven pour réaliser la gravure accompagnant le tirage de tête du Château de Cène. Le 20 janvier 1970, le jeune artiste vint offrir le cuivre de sa gravure à “Urbain d’Orlhac” – alias Bernard Noël – et ce cadeau amorça le lien amical.

coll. Bernard Noël

Ramon Alejandro se joignit à cette relation. Ainsi fut constitué un trio dans lequel circulait une grande émulation intellectuelle et artistique. La plupart du temps, les rencontres avaient lieu chez l’artiste cubain. “Parfois, Ramon et moi étions traités en membres d’un corps mystique. François enseignait tout le temps parce que sa pensée était tout le temps le foyer d’une transformation qui avait besoin d’échange et de partage, autant pour se nourrir que pour s’essayer [2]”, raconte Bernard Noël.

Dans leurs discussions, Bernard, François et Ramon abordaient de multiples sujets et il était question tout aussi bien du Nombre d’or que du Grand Jeu, de Rimbaud que de Guénon, de “scathéologie” que d’entropie – nom scientifique de la mort. Lunven faisait preuve d’une insatiable curiosité dans tous les domaines. “[Il] voulait une lucidité folle, et qu’elle porte son four intérieur au «blanc» [3]”, explique Bernard Noël, mais il déplore : “Nous ne mesurions pas le danger pour lui de cet échauffement parce que François avait un comportement de lutin malicieux, qui faisait croire ludiques les envolées de son discours [4].” Les trois amis voulaient fonder une société secrète qui aurait porté le nom d’ “Anatomie”. Ils devaient réaliser ensemble des expositions et des livres d’artiste. La fin tragique du “lutin” annula tous les projets en cours. Elle fut un choc particulièrement violent pour Bernard Noël. “Sa mort fut ma mort [5]”, dit-il. Bien longtemps après cette disparition, il s’adresse ainsi au “jeune mort” dans son Tombeau de Lunven, poème en onze séquences écrit pendant l’été 2015 :

 

Tableau sans titre offert par François Lunven à Bernard Noël

coll. Bernard Noël

En seulement neuf années de création, François Lunven a atteint une maîtrise absolue de son art. Il se désignait comme “morphologue”. Dans ses œuvres, constate Bernard Noël, “tout s’organise selon deux directions principales : l’anatomie et le combat [6].” Les cinq textes que l’écrivain a consacrés à son ami mêlent étude de ses productions et évocation de leur créateur, à la personnalité fascinante : La combine, merci (1970), D’un moment à l’autre (1972), À la recherche de François Lunven (1987), Le Retour de Lunven qui inclut D’un moment à l’autre augmenté d’un long début – (2005), Tombeau de Lunven (2016). Ces textes ont été plusieurs fois réédités pour des catalogues d’expositions (cf. rubrique “Écrits sur l’art et les artistes” du site). Les éditions Fata Morgana viennent de les rassembler sous le titre François Lunven.

En outre, plusieurs livres de Bernard Noël comportent des références à Lunven plus ou moins cryptées : Les Premiers Mots, récit construit autour de la mort d’un ami, contient des citations de FL et l’un de ses souvenirs d’enfance (déguisement en amour) ; Le 19 octobre 1977, dont le titre est une allusion limpide, comporte une scène dans un cimetière avec un “R.” qui est Ramon Alejandro ; Le Château de Hors a été écrit “sous le regard d’un ami mort peu après” à qui l’auteur “doit la scène de coprophagie”. François Lunven est également évoqué dans Le double jeu du tu et dans Treize cases du je. Il est aussi question de lui dans divers entretiens accordés par Bernard Noël. Les premières éditions du Lieu des signes (novembre 1971) et de Souvenirs du pâle (décembre 1971) lui sont dédiées. Le préambule de URSS aller retour et plusieurs achevés d’imprimer sont datés du “19 octobre” : Une messe blanche (1972), D’une main obscure (1980), Bruits de langues (1980), etc.

Ce 19 octobre est d’autant plus marquant pour Bernard Noël qu’il est aussi le jour du décès d’Unica Zürn, artiste amie défenestrée en 1970, et de celui d’Henri Michaux, écrivain cher, en 1984 – comme un signe funeste…

 

Entretien inédit de Bernard Noël quant à François Lunven (1980)

Un triangle écorné, texte de Ramon Alejandro (1988)

Texte de Lunven pour Au château d’Argol de Julien Gracq (1968)

 

Pierre Magré et François Lunven au Lycée Claude-Bernard à Paris en 1960. Ils préparaient le CAPES d’Arts plastiques. Lunven fut reçu premier, Magré deuxième.

© Pierre Magré

 

François Lunven posant pour une publicité de mobilier d’entreprise

© Matéric

Ce numéro de Poèmes de l’année contient le poème Le Jeu du tu nous je de Bernard Noël. Le dessin de couverture est de François Lunven.

 

[1] L’Orgueil de la Vie in François Lunven (Musée de l’Hospice Saint-Roch/Galerie Alain Margaron, 2005).

[2] À la recherche de François Lunven in Lunven, dessins (Calligrammes, 1987).

[3] Le Retour de Lunven in François Lunven (Musée de l’Hospice Saint-Roch/Galerie Alain Margaron, 2005).

[4] Ibidem.

[5] Bernard Noël ou l’éclaircie de Jacques Ancet (Opales, 2002). Notons que dans Le double jeu du tu (Fata Morgana, 1977), BN écrit à Jean Frémon quant à Lunven : “SA mort m’a si intensément touché qu’elle est devenue MA mort” et dans À la recherche de François Lunven (Calligrammes, 1987) : “Sa mort a été ma mort.”

[6] Le Retour de Lunven in François Lunven (Musée de l’Hospice Saint-Roch/Galerie Alain Margaron, 2005).

 

Merci à Jean-Pierre Boyer, Éliane Kirscher, Pierre Magré et David Massabuau pour leurs contributions à la documentation de cet article.

Un fervent partisan de la Commune

© Atelier Bernard Noël

“Le désir de l’union, comme alternative au pouvoir, garde la Commune vivante : on ne lit pas en elle un rêve avorté, on lit la possibilité toujours latente d’un changement dont elle a, pour la première fois, tenté la pratique [1].”

Bernard Noël se présente lui-même comme un “fervent partisan” de la Commune de Paris. C’est à l’âge de 15 ans, après avoir lu L’Enfant, Le Bachelier et L’Insurgé, la trilogie de Jules Vallès, que débute son intérêt pour cette période révolutionnaire de l’Histoire : à l’adolescence, il lui semble qu’elle est “l’organisation de [sa] propre révolte [2]”. Plus tard, dans les années 60, il travaille comme rédacteur d’articles d’encyclopédie, ce qui aura des conséquences sur sa future activité d’écrivain…

Surviennent les événements de Mai 68, et la forte déception qui s’ensuit conduit Bernard Noël à prendre conscience de l’échec généralisé du socialisme, “l’occidental n’ayant cessé de trahir, et l’autre, le Russe, de surcroît qualifié de ‘réel’, ayant à jamais dénaturé la réalité politique [3].” Il entreprend de remonter aux sources du mouvement et plus particulièrement à la Commune. Cherchant quelle fut exactement la théorie communarde de l’État, il s’aperçoit qu’aucun traité n’a été publié à ce sujet, pas même par Marx, Engels ou Lénine. Pour s’en faire une idée précise, il décide de lire intégralement les cent quarante-et-un journaux parus de mars à mai 1871. À partir de cette longue étude et de son ancien emploi de rédacteur d’encyclopédies, il conçoit le Dictionnaire de la Commune, premier dictionnaire historique du XXe siècle. “J’avais un projet politique, qui était, à travers la Commune, d’étudier la coupure qui sépare le socialisme utopique du socialisme scientifique, mais j’avais aussi un projet d’écriture qui était de transformer le ‘dictionnaire’ en écriture [4].” Présentée dans l’ordre alphabétique, l’Histoire n’est plus un récit linéaire imposé. Bernard Noël veut “montrer le chantier à la place du monument – le chantier où chacun reprend l’histoire [5].” C’est au lecteur de la constituer en reliant les différents articles comme il lui convient, à partir des “matériaux de cette histoire dans l’Histoire [6].” “La rédaction du Dictionnaire de la Commune est le travail qui m’a le plus longuement occupé [7]”, indiquera son auteur quelques années plus tard. L’épais volume paraît le 18 mars 1971, pour le centenaire de la Commune.

Un projet d’écriture se dessine alors, celui de faire revivre dans un livre Eugène Varlin, le “Christ rouge” de la Commune. Le texte ne sera finalement pas rédigé.

En 1973, Bernard Noël découvre l’existence de L’État et la Révolution, livre disparu, au titre identique à celui de Lénine mais écrit quarante-et-un ans auparavant par un Communard : Arthur Arnould. C’est enfin “l’introuvable traité [8]” sur la conception de l’État communaliste qui avait motivé toutes ses recherches… Il lit l’ouvrage à la Bibliothèque Nationale puis rassemble des données biographiques sur son auteur. Il met tout ce travail de côté jusqu’en 1977 où il y revient et décide de restituer le livre d’Arnould en l’accompagnant d’une réflexion sur la situation politique française qui remonterait jusqu’à la Commune, mais le projet est partiellement abandonné. Il en subsiste un long texte qui va servir de préface à L’État et la Révolution. Bernard Noël confie l’ensemble, ainsi que Histoire populaire et parlementaire de la Commune de Paris – autre texte d’Arnould – à un jeune éditeur, Jacques-Marie Laffont, croyant lui assurer le succès. Les deux livres paraissent en 1981 mais c’est un échec commercial.

© Gallica/BnF

Aujourd’hui, les livres d’Arnould circulent et le Dictionnaire de la Commune, plusieurs fois réédité, est devenu une référence. Différents ouvrages sur la Commune ont été préfacés par Bernard Noël. Cette période révolutionnaire unique est si vive en lui qu’elle semble “faire partie de [sa] propre mémoire [9].” Il ne cesse d’en souligner les répercussions toujours actuelles : d’une part, l’idéal de société qu’elle a voulu pratiquer est devenu un modèle ; de l’autre, la violence inouïe de la répression versaillaise (entre 20 000 et 35 000 exécutions), les 7496 déportations de Communards et les atrocités commises en plein Paris sont toujours présentes dans l’inconscient collectif. Ainsi, dans son essai majeur La Castration mentale, le texte intitulé La Scène primitive revient sur le geste des bourgeoises qui, avec leurs épingles à chapeau, ont crevé les yeux des prisonniers communards passant près de l’Opéra, “sous les applaudissements et les rires”. Bernard Noël constate que ce geste barbare n’en finit pas de se répéter, mais insidieusement : de nos jours, le pouvoir commet “un meurtre du regard” en aveuglant les révoltés avec des images, “ce qui a l’avantage de n’être ni salissant ni douloureux”

 

[1] Textuel d’A.A. in Le Sens la Sensure (Talus d’approche, 1985).

[2Bernard Noël ou l’éclaircie de Jacques Ancet (Opales, 2002).

[3] Préface de la troisième édition du Dictionnaire de la Commune (Mémoire du livre, 2001).

[4] Entretien avec Jean-Marie Le Sidaner in La Place de l’autre, Œuvres III (P.O.L, 2013).

[5] Préface de la première édition du Dictionnaire de la Commune (Fernand Hazan, 1971).

[6] Ibidem.

[7] L’Histoire, une lecture in L’Outrage aux mots, Œuvres II (P.O.L, 2011).

[8Ibidem.

[9Ibidem.

Trois documents

Un regard nouveau, préface des “Pétroleuses” d’É. Thomas (extrait)

Entretien inédit de Bernard Noël sur la Commune (1971)

Le Dictionnaire de la Commune, un poème (par Luc Grand-Didier)

Merci à L’Amourier et à Luc Grand-Didier pour leurs aimables autorisations.

Le rayon ‘Commune’ dans la bibliothèque de Bernard Noël 

© Atelier Bernard Noël

Bibliographie des textes sur la Commune

1971

Dictionnaire de la Commune, Hazan, Paris. Cette édition comporte 800 articles et 92 illustrations. La préface est de BN.

Le magazine Politique hebdo n° 23 (11 mars) reprend douze articles du Dictionnaire de la Commune.

Le magazine Elle n° 1321 (12 avril) reprend dix articles du Dictionnaire de la Commune concernant les femmes.

1978

Dictionnaire de la Commune en deux volumes, édition non illustrée, augmentée de 73 articles, d’un index thématique et d’une nouvelle préface de BN, Champs/Flammarion, Paris.

1981

Quatrième de couverture de Histoire populaire et parlementaire de la Commune de Paris de Arthur Arnould, Jacques-Marie Laffont, Lyon.

Arthur Arnould ou la vie d’un mort est toujours fictive, préface à L’État et la Révolution de Arthur Arnould, Jacques-Marie Laffont, Lyon. La quatrième de couverture est également rédigée par BN.

1985

La préface de 1981 est reprise dans Le Sens la Sensure (Talus d’approche, Le Rœulx) sous le titre Textuel d’A.A. Elle est accompagnée d’un deuxième texte sur la Commune : La vie d’un mort est toujours fictive.

1994

La scène primitive dans La Castration mentale, Ulysse fin de siècle, Plombières-les-Dijon.

1998

Le Trésor perdu, préface à La Commune, Paris 1871, Photo poche Histoire/Nathan, Paris. BN est également l’auteur des légendes qui accompagnent les photographies.

2001

Dictionnaire de la Commune, avec une nouvelle préface de BN, Le Grand Livre du mois/Mémoire du livre, Paris.

2009

Arthur Arnould ou la vie d’un mort est toujours fictive, préface à L’État et la Révolution de Arthur Arnould, Res publica, Gémenos. La quatrième de couverture est également rédigée par BN.

Quatrième de couverture de Histoire populaire et parlementaire de la Commune de Paris de Arthur Arnould, Res publica, Gémenos.

2011

L’Outrage aux mots, Oeuvres II (P.O.L, Paris) comporte un chapitre qui rassemble six textes sur la Commune :  L’Histoire, une lecture (version légèrement remaniée de l’introduction sans titre de la « Partie 1 » de Le Sens la Sensure), Préface à la troisième édition (du Dictionnaire de la Commune), Le Trésor perdu,  La Scène primitive, La vie d’un mort est toujours fictive, Textuel d’A.A.

2015

À propos, préface à Blanqui, l’enfermé de Gustave Geffroy, L’Amourier, Coaraze.

2018

La Commune sur le vif, préface à Histoire populaire et parlementaire de la Commune de Paris de Arthur Arnould, Klincksieck, Paris.

2019

Un regard nouveau, préface à Les “Pétroleuses”, d’Édith Thomas, L’Amourier, Coaraze.

http://www.amourier.com/673-les-petroleuses.php

“Le Château de Cène” a 50 ans

© Atelier Bernard Noël

Un demi-siècle après sa parution, qu’en est-il du Château de Cène ? Le scandale et le procès provoqués par sa publication sont aujourd’hui bien loin : ce brûlot longtemps interdit est devenu l’un des chefs-d’œuvre de la littérature érotique, publié dans huit éditions successives dont la prestigieuse collection “L’Imaginaire” de Gallimard. Mais depuis, constate Bernard Noël, la censure s’est “faite plus subtile en privant de sens – donc de plaisir – aussi bien les excès imaginaires que les valeurs raisonnables. ”

“Longtemps, j’ai porté ce livre comme un péché originel [1]”, dit-il, gêné que des lecteurs associent son nom à ce seul titre et le réduisent ainsi à un objet de consommation. Pourquoi ce texte ? Pendant une dizaine d’années, l’auteur s’était verrouillé dans le silence, effaré par la violence du monde et particulièrement par la guerre d’Algérie et le colonialisme. C’est en traversant l’horreur et la bestialité, par l’écriture qui s’est mise à fuser en lui début 1969, qu’il a osé lever sa censure intérieure. Cette libération jubilatoire en a fait un écrivain à part entière. “Il s’est trouvé que la pornographie et l’érotisme étaient seuls propres à traduire un certain nombre de choses que je ne pouvais dire autrement [2], explique-t-il, lui qui a voulu, sous le régime gaulliste, “parler de ce qui est bas parce que c’est ce qui est encore le moins compromis [3].Le succès rencontré par un tel livre est donc équivoque pour son auteur : ne serait-il pas dû au parfum sulfureux du Château de Cène plutôt qu’à ses qualités littéraires et à son impact politique ?

Il faut en revenir au texte, admirer la splendeur de sa langue – sous-tendue essentiellement par Nerval – et sa force de frappe. La lune y est omniprésente “pour que tout baigne dans le féminin [4]” ; le péché aussi, comme l’indique d’emblée le nom du village où se déroule le roman : Matopecado. Le récit débute, très classiquement, par l’arrivée dans une île, puis son narrateur va traverser différentes épreuves, des ébats les plus tendres à des scènes sexuelles contre nature, à l’issue desquelles il sera admis dans la “Cène”, groupe dont les membres travaillent à “rendre l’esprit tout entier érogène”, dans la jouissance partagée “d’être et de se voir être”.

Bernard Noël entraîne le lecteur dans son exploration des zones sombres de l’humain et le confronte à sa propre part de sauvagerie. “Je cherche un long, immense et raisonné dérèglement de la réalité, car celle en qui l’on croit n’est que la part mesquine qu’il faut faire éclater. La surface.”, dit l’un des personnages du roman, en écho à Rimbaud. La scène avec les molosses représente “tout ce qui viole aujourd’hui l’individu [5].” Répulsion et éblouissement alternent dans ce livre-expérience, qualifié de “diamant” par Michel Leiris. Chaque lecture en renouvelle l’éclat littéraire et poétique mais aussi la portée politique toujours vive, dans notre monde où “le mal est incroyable : il est toujours commis au nom du bien [6].”

Entretien inédit de Bernard Noël sur Le Château de Cène (1977)

Repères chronologiques

“Un auteur et un livre ne sont pas immanquablement les heureux résultats d’un temps calme.” (Georges Bataille)

Bernard Noël naît en 1930. Sa jeunesse est marquée par la violence : la Seconde Guerre mondiale, la découverte des camps, la bombe atomique, les guerres de Corée et d’Indochine. Pendant son service militaire (d’octobre 51 à avril 53), il s’indigne d’entendre les gradés raconter aux jeunes recrues les sévices infligés aux populations asiatiques. Par la suite, histoire personnelle et Histoire collective vont se croiser.

1956

Salle Wagram à Paris, Bernard Noël assiste à un meeting pour la liberté de la presse. Des défenseurs de l’Algérie française entrent : bombes lacrymogènes, chaises cassées, bagarres. La police arrive et attaque les participants à la réunion autorisée au lieu d’assurer leur protection. 2000 personnes sont poussées contre l’un des murs. “Tout à coup, flics et gendarmes crient. Les crosses et les bâtons se lèvent.” Bernard Noël est frappé au front. Il se dit alors “obsédé par les événements d’Algérie”.

1958

En février, il rédige une première version du Château de Cène. “Cent pages en une semaine”, écrira-t-il à Georges Perros en 1965 [7]. Les quatre premiers chapitres serviront de base à la version ultérieure. La scène avec les chiens y est déjà présente. “J’en étais si embarrassé, si gêné moi-même, que je l’ai mise de côté et oubliée pendant près de onze ans”, dit-il à Jean-Pierre Vélis [8]. Des autres chapitres de cette version primitive ne subsistera que l’histoire de Kao, le grand singe. En 1973, Bernard Noël confie à Jean Frémon : “Un soir en écrivant la première version du Château, je me suis vu devenir fou, et ça ne ressemblait pas du tout à ce que j’aurais cru. Aucune explosion. Le contraire. Ma tête était un tourbillon qui se précipitait vers le dedans – qui implosait [9].”

Il s’engage dans le réseau Curiel qui agit en faveur de l’indépendance algérienne. Comme il habite rue du Dragon, il est désigné sous le nom de “Mao”. “J’ai participé à quelques actions : transport de fonds et de courrier, évasions, hébergement, mais ce ne furent jamais que de piètres pansements sur la blessure que je ressentais à l’excès”, dit-il à Jacques Ancet [10].

1961

Pendant la nuit du 17 octobre, une vaste opération policière est menée  dans les rues de Paris sur ordre de Maurice Papon, suite à une manifestation pacifique contre les mesures racistes de couvre-feu appliquées aux Algériens. Des dizaines de morts, des centaines de blessés : les historiens parleront de “pogrom”. Cette nuit-là, Bernard Noël traverse la ville dans un taxi. Le véhicule est arrêté à un barrage de police. Examinant le visage du passager, un agent déclare : “Laissez passer, ce n’en est pas !” “Humiliation. Le racisme, c’est un regard qui vous classe sans appel”, écrira plus tard Bernard Noël dans L’Outrage aux mots.

En décembre, il a rendez-vous dans un café de la rue du Four avec un contact du FLN pour y réceptionner du courrier. Les deux hommes ont tout juste le temps de cacher les papiers dans la banquette avant d’être arrêtés : “Marcel” – un Algérien à qui Bernard Noël avait procuré un hébergement – l’a dénoncé sous la torture qui causera sa mort. “Mao” est incarcéré au Dépôt du Parquet de Paris dont les cellules du premier étage n’avaient plus servi depuis la Gestapo. Il est mis au secret pendant deux semaines avec “promenade” d’une demi-heure par jour dans une étroite cour cellulaire. Les autres détenus sont tous des Algériens torturés au Fort d’Ivry puis emprisonnés là, le temps qu’ils redeviennent “présentables”. Parmi eux se trouve le camarade arrêté dans le café. Un jour où les gardiens ont relâché leur surveillance en raison du froid, deux prisonniers algériens racontent à Bernard Noël les violences qu’ils ont subies.

1968

Il participe activement aux événements de mai. Leur échec entraîne une forte déception politique et, dans le même temps, la fin d’un “long attachement” amoureux. “Ce fut une insurrection intime à la fois suicidaire et libératoire.”

1969

Dans un “état d’exaltation et de détresse”, fin janvier, Bernard Noël s’enferme chez lui pendant trois semaines et rédige Le Château de Cène, “avec la volonté d’écrire un chapitre par jour et d’aller jusqu’à onze, dit-il à Dominique Sampiero [11]. Cette décision fut à peu près tenue pour les neuf premiers chapitres.” Dans L’Outrage aux mots, il déclare : “Pour la première fois de ma vie, j’écris vite, comme émergeant enfin de ces années où je comptais mes mots.” Début février, le général de Gaulle prononce en Bretagne des discours dont “l’insupportable bonne conscience” déclenche la violence verbale du dixième chapitre.
Le livre terminé en comporte bien onze et il paraît aux éditions Jérôme Martineau le 27 juin, sous le nom d’Urbain d’Orlhac : “Urbain” est le premier prénom de l’auteur (renié à quinze ans), “Orlhac” fait à la fois référence au roman Au-dessous du volcan de Malcolm Lowry (le personnage du consul est obsédé par le film Les Mains d’Orlac) et à Orlhaguet, village de l’Aveyron natal.

Le Château de Cène est dédié à Pierre Morion, pseudonyme d’André Pieyre de Mandiargues : en 1967, celui-ci avait encouragé Bernard Noël à publier les poèmes de La Face de silence.

Une gravure de François Lunven accompagne le tirage de tête édité par Fata Morgana à 50 exemplaires.

Le 22 septembre, Le Nouvel Observateur publie un texte d’Emmanuelle Arsan (l’auteure de la série Emmanuelle) qui constituera la préface de la deuxième édition datée du 5 octobre.

À l’automne, le livre est frappé de trois interdictions : affichage, publicité et vente aux mineurs.

Mandiargues vote en faveur du Château de Cène pour la “Plume d’or” du Figaro littéraire.

La même année, “autre effet de 1968”, Bernard Noël se lance dans la rédaction du Dictionnaire de la Commune, “l’autre face du Château”. “Dans les deux cas, j’affrontais l’impensable : en moi, par la fiction ; dans la collectivité, par le travail historique”, écrit-il à Serge Fauchereau.

1970

Bernard Noël décide de se consacrer entièrement à l’écriture. “Le Château de Cène, en levant ma propre censure, a fait de moi un écrivain.”, affirme-t-il.

Fin septembre, l’édition Martineau est saisie. Plus aucun exemplaire ne circule.

1971

Le 18 mars, le Dictionnaire de la Commune paraît aux éditions Fernand Hazan.

Le 23 novembre, Le Château de Cène paraît chez Jean-Jacques Pauvert dans une version remaniée. Il est désormais signé du nom de “Bernard Noël”. L’auteur est convoqué peu après à la Brigade mondaine. Il reconnaît être “Urbain d’Orlhac” et il est inculpé pour “outrage aux bonnes mœurs”.

1973

Le 25 juin, il comparaît devant la 17e chambre correctionnelle. Devant un public nombreux, Raymond Abellio, Jacques Derrida, Pierre Dumayet, Claude Gallimard, Pierre Madaule, Claude Roy et Philippe Sollers témoignent en sa faveur. L’un de ses avocats est Robert Badinter qui le défend bénévolement au nom des “principes”.

Compte rendu du procès dans Le Monde

Le 9 juillet, Le Château de Cène est jugé “contraire aux bonnes mœurs” : tous les exemplaires devront être saisis et détruits. L’auteur est condamné à payer une amende de 3000 francs.

Article du Monde sur le jugement

Bernard Noël fait appel de son jugement, ce qui suspend l’application de la peine.

1975

Le 4 janvier, il comparaît devant la 11e chambre de la Cour d’appel. Il doit assurer seul sa défense car cette fois, Me Badinter et son confrère ne se sont pas déplacés.

Finalement, Bernard Noël bénéficie de la loi d’amnistie consécutive à l’élection d’un nouveau président de la République.

Le Château de Cène est republié le 30 avril chez Jean-Jacques Pauvert, augmenté cette fois de L’Outrage aux mots, contre-offensive à l’accusation d’outrage aux bonnes mœurs écrite du 13 au 20 février, à la demande de l’éditeur. Ce premier texte ouvertement politique est capital parce qu’il définit pour la première fois la “sensure”, mot créé par Bernard Noël pour caractériser un pouvoir qui fait croire à la liberté d’expression mais qui “violente la langue en la dénaturant”. “La privation de sens est la forme la plus subtile du lavage de cerveau, car elle s’opère à l’insu de sa victime.”

1977

Le livre est autorisé à reparaître.

1979

Le Château de Cène devait être le premier opus d’une trilogie qui aurait compris Le Château de Hors et Le Château de Dans. Elle restera inachevée. Seul un premier chapitre du Château de Hors paraît cette année-là aux éditions Fata Morgana.

1986

Patrick Brunie réalise un court-métrage intitulé L’Outrage aux mots dans lequel Jean-Louis Trintignant lit le texte de Bernard Noël en voix off.

1990

Le Château de Cène, adapté par Patrick Brunie, est représenté à Paris, au Bataclan, avec Philippe Léotard dans le rôle principal.

Article du Nouvel Observateur

2004

Bernard Noël adapte Le Château de Cène avec le metteur en scène Wissam Arbache. La pièce est jouée à Paris, au Théâtre du Rond-Point, puis au CDN d’Orléans.

*

[1] En présence…, entretien avec Jean-Luc Bayard (L’Amourier, 2008).

[2] et [7] Répliques à Jean-Pierre Vélis in Treize cases du je (Textes/Flammarion, 1975).

[3] Les Premiers Mots (Textes/Flammarion, 1973).

[4] Correspondance privée, 2019.

[5] Entretien avec Jacques Jaubert (Le Figaro, 23 juin 1973).

[6] Le Sens la Sensure (Talus d’approche, 1989).

[8]Correspondances, avec Georges Perros (Unes, 1998).

[9 Le Double Jeu du tu, avec Jean Frémon (Fata Morgana, 1977).

[10] Bernard Noël ou l’éclaircie, entretien avec Jacques Ancet (Opales, 2002).

[11] L’Espace du poème, entretien avec Dominique Sampiero (P.O.L, 1998).

Les autres citations sont issues de L’Outrage aux mots et de La Pornographie (L’Imaginaire/Gallimard, 1993).

Bibliographie

Les différentes éditions du Château de Cène sont répertoriées dans la bibliographie du site, y compris une édition pirate. L’ouvrage a été traduit dans plusieurs pays étrangers (cf. textes traduits à l’étranger).

© Atelier Bernard Noël

Jean Frémon a constitué un dossier très complet sur Le Château de Cène, particulièrement sur sa partie judiciaire. Il est intitulé L’Outrage et a été publié en 2008 dans l’ouvrage collectif, Bernard Noël : le corps du verbe (actes du colloque de Cerisy, ENS éditions).

Le Château de Cène et L’Outrage aux mots ont fait l’objet de nombreuses analyses littéraires et politiques. On pourra, entre autres, consulter :

  • Bernard Noël de Pierre Dhainaut (Ubacs, 1977).
  • Bernard Noël de Hervé Carn (Poètes d’aujourd’hui/Seghers, 1986).
  • L’Arbre de non de Jean-Luc Bayard (Aires, 1995).
  • L’épreuve des c/sensures, les c/sensures à l’épreuve d’Anne Malaprade (Seli Arslan, 2003).

Nos remerciements vont à Bernard Noël pour toutes les précisions qu’il a bien voulu apporter à cet article.

 

 

“Saint-Denis, roman”, un film de Claudine Bories (1986)

© Claudine Bories/ Les Films du Parotier

 

En 1986, Bernard Noël s’installe pour quelques mois à Saint-Denis (93) avec le projet d’écrire un roman (cf. article La “Résidence Basilique”). La réalisatrice Claudine Bories le suit dans sa découverte des lieux et ses rencontres avec les habitants. Son film s’intitule Saint-Denis, roman. On y croise Christian Jaccard et Robert Doisneau. En voix off, comme un monologue intérieur, Bernard Noël raconte sa quête de l’écriture, tout au long de ses déambulations dans la ville du saint à la tête coupée.

Au cours du film de Thésée Dans la peau des livres (2009), il revient sur ce projet de roman :

“J’avais rêvé d’écrire un énorme roman parce que je pense que tant que je n’aurai pas écrit un grand roman, je n’aurai pas écrit. Il commence à se faire tard dans ma vie pour que j’écrive ce grand roman…

J’en avais un en chantier, c’était l’histoire d’un personnage qui avait 1700 ans puisqu’il s’agissait de Saint Denis. Je voulais faire un roman sur Denis et la ville de Saint-Denis, avec la basilique, les tombeaux des rois, le temps enterré dans les cryptes, etc., mais je n’en ai écrit qu’un chapitre où je pars de Montmartre avec le saint qui a sa tête à la main et qui fait tout le trajet depuis le haut de Montmartre jusqu’à Saint-Denis. Un jour, j’ai fait ce trajet à pied et puis ça s’est arrêté là…”

Ce roman, qui se voulait un “frottement du passé et du présent”, n’a donc pas vu le jour mais son premier chapitre, intitulé Chemin d’acéphale, a été publié dans l’ouvrage collectif initié par Jacques Lacarrière, Flâner en France, sur les pas de dix-huit écrivains d’aujourd’hui (Christian Pirot, 1987).

Finalement, la résidence d’écriture aboutira à la rédaction de Portrait du Monde (P.O.L, 1988), texte sur le journal Le Monde dont les locaux de Saint-Denis étaient alors sur le point de fermer.

Le film Saint-Denis, roman a été diffusé sur Arte en 1990, ainsi que dans plusieurs festivals. Il a été projeté en juillet 2005 lors du colloque de Cerisy-la-Salle consacré à Bernard Noël.

Voir le film Saint-Denis, roman (45’30)

(mot de passe : acéphale)

Lire la transcription de la voix off

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Entretien avec Claudine Bories 

“Comment Bernard Noël va-t-il s’inspirer du réel pour écrire? Comment rendre compte de cette élaboration, de cette naissance de l’écriture avec des images? Il faut convoquer la force narrative du cinéma tout en construisant un univers à partir d’éléments concrets : la plume qui grince sur la feuille de papier, une usine désertée, les gisants de la cathédrale, des cris de mouettes. Et jouer de la frontière entre le possible et l’artifice,” écrit Claudine Bories. Pour l’Atelier Bernard Noël, elle a bien voulu répondre à quelques questions :

  • En quelles circonstances avez-vous été choisie pour faire ce film sur Bernard Noël ?

La municipalité de Saint-Denis m’a demandé d’imaginer un film autour de la résidence de Bernard Noël dans cette ville. J’ai écrit un scénario et l’ai proposé à Arte qui l’a accepté. Le film a donc été co-produit par Arte et la Ville de Saint-Denis. Il a ensuite été diffusé sur Arte et dans de nombreux festivals.

  • En quoi a consisté la participation de Bernard Noël ?

Je lui ai raconté comment je pensais procéder : en “tournant autour” de lui et de son écriture, sans l’interviewer, par “touches”, par rencontres avec des personnages liés à l’histoire de la ville. Je lui ai demandé d’être comme un “acteur” dans ce film, de se laisser filmer dans ses déambulations, ses observations, ses moments d’écriture. Mon idée était qu’on ne peut pas filmer la création directement, frontalement, qu’on ne peut le faire que “poétiquement” – intuitivement.

  • Avez-vous construit le scénario ensemble ? 

Le scénario du film, non. Mais il était convenu que ce serait Bernard qui raconterait son histoire avec Saint-Denis en voix off. C’est après le tournage et le visionnage des rushes qu’il a écrit ce qu’avait représenté pour lui l’expérience de cette résidence.

Bio-filmographie de Claudine Bories

“Abracadavra”, quant à “Louve basse” de Denis Roche (1976)

 

Bernard Delvaille, Bernard Noël, Denis Roche et Emmanuel Hocquard, le 14 juin 1978, au musée d’Art Moderne de la Ville de Paris

© ARC

 

Après avoir clos son œuvre poétique en 1972 par Le Mécrit, Denis Roche publie en 1976 un roman écrit “dans une langue de vent violent” : Louve basse. À cette époque, Bernard Noël écrit des recensions pour La Quinzaine littéraire depuis 1971 ; il proposera de rédiger celle de Louve basse, qui paraîtra donc dans le numéro 228 de mars 1976.

Son titre Abracadavra fait notamment référence à la dernière partie du livre, où Denis Roche anticipe sa mort et décrit son propre cadavre. L’amitié entre les deux écrivains aboutira, on le sait, à l’édition par Bernard Noël, dans la collection “Textes” qu’il dirigeait chez Flammarion, du premier livre de photographies de Denis Roche : Notre Antéfixe.

Lire Abracadavra et son apparat critique

Cet apparat critique a été constitué avec Bertrand Verdier auxquels vont nos remerciements, ainsi qu’à Michel Surya et à Bernard Noël.

 

“Mourir de rire et rire de mourir”

La phrase de Georges Bataille qui conclut Abracadavra a été plusieurs fois reprise par Bernard Noël :

  • Dans L’in-fini de Bataille, en 1973 : “Il semble que l’homme ait toujours agi, produit, pensé en vue d’une fin qui lui était extérieure, et qui tout à tour s’appelait Dieu, le Bien, la Société, etc. alors que tous ces mots n’étaient que les avatars d’un seul : le Salut. Bataille, lui, place cette finalité en l’homme, et c’est ce renversement qui permet l’expérience intérieure en la libérant de toute transcendance. Ainsi conçue, l’expérience, en effet, n’a d’autre fin qu’elle-même. Elle est libre. Elle peut rire de mourir et mourir de rire.”
  • En 1980 dans En tête, texte introductif aux Bruits de langues : “La poésie a trop chanté ; il faut qu’elle déchante et trouve là le véritable chant. Quelqu’un disait : Mourir de rire et rire de mourir…”
  • Dans sa pièce de 2004, Le Retour de Sade, où le Divin Marquis s’exprime ainsi : “Quelque chose n’a pas de sens. C’est la vie, bien sûr, à moins que tout à coup elle n’en ait trop. Mais cela revient au même, et j’en ris. Eh oui, je meurs de rire (il rit longuement). D’où vient cette bizarre expression ? Mourir de rire me projette au sommet de moi […]”
  • Dans Le Bien du mal, sa préface de 2008 à L’Archangélique de Bataille : “La représentation de l’instant tragique fait mourir de rire puis rire de mourir.”

Michel Surya, dans La Mort à l’oeuvre, sa biographie de Georges Bataille, écrit :  “Seul le rire répond de la farce divine et de la transe inutile où elle jette : le rire que Bataille a signifié d’un mot emprunté à William Blake qui est comme un postiche posé sur le nez de Dieu : Nobodaddy.”

De Nobodaddy à Nonoléon

Entre Blake, Bataille, Roche et Noël, les passerelles s’avèrent multiples. À la page 85 de Louve basse, Denis Roche évoque le “Noboddady” du poète anglais. Or ce “Papapersonne” joue un rôle important pour Bernard Noël. Il l’a découvert dans les années 70, grâce à Pierre Leyris qui traduisait alors les poèmes de Blake et il s’en inspire en se créant un double littéraire : Nonoléon. Cet alter ego “papoète” se moque du Noël pratiquant la “belle poésie”. Un texte intitulé Nonoléon, écrit aux environs de 1975, paraît en 1979 dans la revue Haine de la poésie, chez Christian Bourgois. Il est ensuite repris dans différentes éditions et ouvre le volume III des Œuvres, La Place de l’autre (P.O.L). “Nonoléon, mon cop’ à la mort dans la vie / transmutante, qui toujours criait : vers avant !”, ironise Bernard Noël dans l’un de ses Bruits de langues

Bernard Noël parle de Nonoléon

Bernard Noël lit le début de Nonoléon

 

© Bernard Noël

Envoi de Denis Roche à Bernard Noël, le 2 septembre 1973

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Cette lecture se complète de celle qu’en propose le site 

Axolotl-cahiers Denis Roche.

La Chartreuse, résidence idéale

© CIRCA

En 1981, Bernard Noël fut le premier écrivain accueilli en résidence à la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon. De cette expérience, il dit, dans un entretien avec Alain Veinstein :

“J’ai vécu deux ans à la Chartreuse. J’étais très sensible d’une part, à la présence du temps, et d’autre part, à l’architecture de ce monument. Vous savez, les chartreuses sont des ermitages collectifs, c’est-à-dire que chaque Chartreux dispose d’une maison avec un petit jardin et l’ensemble de ces ermitages donne sur un cloître. Il me semble que c’est la figure même de l’habitat idéal : cette possibilité à la fois de retrait et de collectivité.”

Sa voisine était Hélène Cingria, la plus ancienne habitante de la Chartreuse, dont la cellule fut, pendant la seconde guerre mondiale, un foyer de résistance autour de Louis Aragon, d’Elsa Triolet et de Pierre Seghers.

© CIRCA

En 1994, c’est à Bernard Noël que le compositeur Ahmed Essyad demanda d’écrire le livret de L’Exercice de l’amour, sorte d’oratorio en neuf chants, dont chacun correspond à une partie de la Chartreuse. L’œuvre devait accompagner de manière sonore la visite du monument mais hélas, le projet n’aboutit pas. Radio France a réalisé un CD de cet “opéra lumière” lors d’un concert public.

Écouter un extrait de L’Exercice de l’amour (2′ 28)

Lire le livret de l’extrait musical

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Voici l’introduction que Bernard Noël écrivit en 1983, à l’occasion des dix ans du CIRCA, pour la plaquette Mémoire d’une Chartreuse qui présente l’histoire et les activités culturelles du lieu :

“La vraie mémoire, c’est l’oubli. Pour la raison très simple que nous sommes faits de tout ce qui est inscrit dans l’épaisseur obscure. Et qu’à côté de cela le petit catalogue de nos souvenirs n’est rien. Juste quelques étiquettes, quelques repères.

Mais l’histoire, dira-t-on. L’histoire est un point de vue qui change à mesure que changent les positions. L’histoire est uniquement ce qui nous promet la mort, tout comme à son extrémité la mémoire. La chronologie, le classement, la mise en ordre n’ont qu’une seule orientation : la fin. Ce sont des instruments pour en finir.

Une simple promenade parmi les couloirs et les cloîtres de la Chartreuse vous dira la même chose. Mais doucement. Mais en silence. Surtout quand la lumière de la demi-saison paraît suinter des pierres au lieu de les couvrir.

Tout ici est lieu de passage et non d’arrêt. Lieu qui toujours appelle un autre lieu, comme si le volume visible des formes réfléchissait le volume invisible des cœurs et des têtes. Toujours ce renversement de l’Un dans l’Autre à la faveur d’un espace qui est celui de la circulation.

Alors, Mémoire de la Chartreuse, qu’est-ce à dire ?

Il n’est, dans la Chartreuse, rien de fixe, pas même l’immobile, pas même les pierres. Tous ces bâtiments, et les siècles dessus ou dessous, et ces passants, qui furent les Chartreux et qui sont Nous, tout cela constitue un appareil d’espace et de temps qui produit quelque chose – une chose qu’on pourrait appeler le sens.

La Mémoire de la Chartreuse, c’est un sens. Et ce sens est manifeste à travers des événements, un esprit, une manière d’habiter, des actions, une volonté. La Mémoire de la Chartreuse ne se réduit pas à une histoire, même si elle passe par elle : elle est un tissu avec des figures suggestives.

Et la richesse intérieure de ce tissu est faite d’oubli. De l’oubli surgit tout à coup ce qui nous inspire ou bien nous illumine. L’oubli est à la fois notre terre profonde et cette puissance de surgissement.

Autrefois, le sens décrivait un cercle : de Dieu à l’homme et de l’homme à Dieu. Aujourd’hui, il est sans limite vers l’avant. Et nous éprouvons, dans cette Ouverture, la difficulté de l’infini. Mémoire de la Chartreuse, c’est mémoire de l’Ouvert et surgissement à travers des ponctuations multiples de ce qui anime le lieu. De ce qui le ranime.”

(in “Mémoire d’une Chartreuse” © CIRCA)