Zao Wou-Ki, désirs d’espace

                                                                                 “pas de projet une projection
                                          de soi
                                                                                   pas de geste la vie mouvante
                                                                                               soudain visible au bord du pinceau”
                                                                                               (Bernard Noël, “Le Vide et l’Encre”)

Bernard Noël, Le Jardin d’encre, encre de Zao Wou-Ki (photo Patrick Chapuis © éd. Dumerchez)


Le peintre Zao Wou-Ki, d’origine chinoise, appartient à une famille qui descend de la dynastie des Song. Son nom signifie “Song l’Illimité”. Bernard Noël présente ainsi le parcours de l’artiste : “Du côté de l’origine, ce nom est un point de départ : il s’illimite ensuite avec les études, l’expérience, la pratique des Beaux-Arts, puis il se découvre insatisfait et à l’étroit parce que la tradition ne se renouvelle plus et que la vitalité du «Wou-Ki» le pousse à la découverte. Il s’embarque donc pour la France ; trente-six jours de traversée, puis Paris et la recherche obstinée de SA peinture. Visite des musées, découverte de la rue et du bruissement de l’autre langue, rapide acclimatation, voisinage avec Giacometti. Le pinceau tresse des formes chinoises à du Klee, du Cézanne, du fracas cubiste. L’expérimental évolue très vite vers l’invention personnelle qui s’affirme et attire l’attention. Viennent alors les rencontres, les expositions et l’amitié durable et marquante de Henri Michaux [1].”

Zao Wou-Ki et Bernard Noël se sont rencontrés dans les années 70. Lorsqu’en 1987, l’écrivain commence à réaliser des lavis, cela suscite l’intérêt de Zao Wou-Ki. “Un jour, raconte Bernard Noël, j’ai eu la chance que Zao Wou-Ki me donne une leçon de lavis. Et j’ai été très impressionné par la manière dont sa main tenait le pinceau : les Occidentaux tiennent le pinceau dans le prolongement du bras, donc c’est en quelque sorte une prothèse qui permet à la main d’écrire avec de la peinture, tandis que lui le tenait verticalement par rapport au bras, ce qui fait que tout le corps s’exprimait dans le geste parce que ce n’était pas le bras mais, à travers l’épaule, le corps entier qui se portait dans le mouvement, comme si le peintre devenait le moyeu de quelque chose qui se tient dans son dos et qui le traverse et qu’il réalise. Son geste créait un territoire, d’autant que le papier chinois est extrêmement réceptif et réagit à la moindre tache, la moindre goutte, si bien qu’il ne faut pas être attentif à la surface pour qu’elle devienne réceptive au geste qu’on lui adresse [2].”

Bernard Noël a écrit deux textes sur l’œuvre de Zao Wou-Ki : “Le Vide et l’Encre”, quatre fois publié, et “Au bord du visible”, une étude pour la monographie Grands formats, aux éditions du Cercle d’Art. À propos des vastes tableaux du peintre, il écrit : “[Ils] inspirent d’abord une jubilation. Leur taille y a sa part, qui vous délie en mettant l’espace du tableau dans tout l’espace de la vue. Vous êtes sensible à ce débordement avant de l’être à l’atmosphère, c’est-à-dire à tout ce qui est en instance de découverte et qui vibre sur ce fond de liberté extrême – une liberté physique pareille à la respiration d’un air pur [3].”

Zao Wou-Ki, 03.12.74, 1974, huile sur toile, 250 x 260 cm (Centre national des arts plastiques, en dépôt au musée des Beaux-Arts d’Orléans ; inv. FNAC 32248) © Adagp, Paris, 2021

C’est en poète que Bernard Noël évoque les tableaux de Zao Wou-Ki. À propos de 03.12.74, il écrit : “Vous regardez un grand nuage rose et vert et bleu que bordent des bleus profonds. Cette vision est parfaite en soi. Elle vous apaise par l’unisson qu’elle établit en dépit de brisants sombres sur la gauche. Vous les interrogez et finissez par y apercevoir un masque avec deux orbites de ténèbres. […] Pareil tableau, qui est la beauté même, n’a certainement pas été peint en visant la beauté. Il l’a rencontrée à la fin. Sa surface est assez vaste pour qu’il soit difficile de la couvrir d’une poudre aérienne sans risquer l’insignifiance. Le peintre y a donc travaillé dans un état de tension, de concentration qui a chargé d’énergie toute cette masse colorée. En conséquence, vous sentez là de l’être et non du vide [4].”

Le Jardin d’encre (photo de Patrick Chapuis © éd. Dumerchez)

Lorsqu’en 2003, Bernard Dumerchez édite Empreintes, de Catherine Zittoun et Zao Wou-Ki, Bernard Noël est fort impressionné par ce livre d’artiste. L’éditeur a le sentiment qu’il aimerait en réaliser un, lui aussi, avec Zao Wou-Ki, ce qui s’avère exact. Avec l’aide de Françoise Marquet, l’épouse de l’artiste, Bernard Dumerchez fait en sorte que ce désir se concrétise. Zao Wou-Ki propose plusieurs encres de grand format (64 X 37 cm). Pour être en harmonie avec les œuvres, le texte en regard doit occuper un espace substantiel sur la page. Bernard Noël opte pour des poèmes de dix-sept vers, comportant chacun dix-sept pieds, une métrique impaire inhabituelle. Pour des raisons budgétaires, une seule estampe de Zao Wou-Ki est finalement retenue. L’ouvrage s’intitule Le Jardin d’encre.

Lettre de Bernard Noël à Bernard Dumerchez

Bernard Noël a pris goût à ces vers dont il aime “le côté un peu bancal” et il en continue l’écriture, par séquences de sept poèmes de dix-sept vers. Sur ce principe seront également publiés chez Bernard Dumerchez Une colère d’encre avec Erró, D’une main perdue avec Jacques Villeglé et Le Volume des mots avec Antonio Seguí. Le Jardin d’encre se prolonge. La version augmentée est rebaptisée Ce Jardin d’encre puis Le Chemin d’encre. Le projet de Bernard Noël est alors de poursuivre le Chemin jusqu’à sa mort mais, au bout de douze années de rédaction, le texte est devenu pour lui un pensum et il décide d’y mettre fin.
La version définitive comporte dix séquences de sept poèmes et une onzième de cinq. Les éditions Cadastre8zéro ont publié trois états successifs du texte, accompagnés de photographies de François Rouan. De nombreux lecteurs considèrent Le Chemin d’encre en son état final comme le chef-d’œuvre poétique de Bernard Noël.

[1] “La Sortie du temps”, préface de Zao Wou-Ki, Henri Michaux, une amitié de Catherine Zittoun, édition des Crépuscules, 2018, p. 11-12.

[2] Bernard Noël, du jour au lendemain, L’Amourier, 2017, p. 196-197.

[3] Zao Wou-Ki, grands formats, Cercle d’Art, 2001, p. 14-15.

[4] Ibid., p. 21-22.

Entretien de Bernard Noël avec Zao Wou-Ki

Un entretien avec le peintre, intitulé “Désirs d’espace”, a été conduit par Bernard Noël en 1998 pour les éditions du Cherche-Midi. On peut le lire ici.

De Bernard Noël sur Zao Wou-Ki

Nous tenons à remercier chaleureusement Françoise Marquet-Zao, Yann Hendgen, Jean Frémon, Catherine Zittoun et Bernard Dumerchez ainsi que les éditions du Cherche-Midi.

 

Lettre à Claude Ollier

© Flammarion

“L’écriture d’Ollier c’est l’intime sans limite.”
(Bernard Noël, entretien avec Christian Rosset, Europe n° 1105)

Claude Ollier a 38 ans quand il publie son premier livre, La Mise en scène (1958). Il est alors classé parmi les écrivains du Nouveau Roman, mais il se détache vite de ce courant pour créer une œuvre tout à fait singulière, s’apparentant parfois à la littérature fantastique. Pour Bernard Noël, c’est un grand auteur trop méconnu. Christian Rosset décrit ainsi Claude Ollier : “Il se tenait toujours très droit. Comme un militaire au temps des colonies ? Ne faisant jamais de grands gestes, les bras souvent collés au corps, il pouvait être intimidant. Difficile de le prendre en défaut. Homme d’ordre, soucieux de clarté et pourtant grand rêveur, il n’accordait pas grande attention à la manière de s’habiller, usant ses pulls jusqu’à ce qu’ils ne soient plus portables, gardant cependant en bon état un complet  pour les grandes occasions. Il recherchait la paix [1].”

Deux épistoliers

Lorsque Bernard Noël écrit pour le première fois à Claude Ollier, il dirige la collection “Textes” chez Flammarion. Sa lettre accompagne le contrat éditorial pour la publication de Marrakch Medine. Entre les deux écrivains circule une estime réciproque et une amitié va naître, à la fois chaleureuse et respectueuse. Il leur faudra cinq ans pour se tutoyer… Leur correspondance comporte près de deux cent cinquante lettres. Elle cesse en 2008 parce que la santé de Claude Ollier se dégrade. Cette correspondance sera éditée par les éditions P.O.L en 2022.

Lettre de Bernard Noël à Claude Ollier, 21 février 1992

Lire ici la transcription de la lettre.


Claude Ollier,
Mesures de nuit, gravures sur bois de Claude Garanjoud
(La Sétérée, 1988)

Une histoire illisible

Bernard Noël trouve ce titre quelque peu masochiste… Pour Claude Ollier, cette provocation est un jeu. Il explique à Denis Roche l’origine de ce roman : retrouvant une photo de sa fille qu’il avait prise quelques années auparavant entre Marrakech et Essaouira, il l’a scrutée avec une loupe et il y a découvert quantité de détails qui ont déclenché le récit [2].

C’est le roman de Claude Ollier qui a le plus marqué Bernard Noël : “Dans Une histoire illisible, il y a comme un saut brusque qui entraîne un changement de dimension. Cette syncope qui change le récit m’a toujours échappé [3].” Il l’a relu de nombreuses fois sans réussir à élucider la “syncope”. “Tout à coup, on ne sait plus qui parle, parce que c’est «le même» qui parle, mais ce n’est plus le même, il a changé à la fois de personnalité, apparemment de profession et il s’ensuit une espèce d’acuité — enfin d’acuité au présent, mais ce présent on ne sait plus très bien où il est [4].” L’étrangeté du livre écrit en 1985 pourrait se comparer à celle du film Mulholland drive de David Lynch (2001), un cinéaste pour lequel Ollier se passionne dès le milieu des années 80.
Bernard Noël s’est entretenu avec Patrick Roudier à propos de Une histoire illisible :

“Patrick Roudier : À propos de ce livre, j’ai envie d’employer le mot d’autobiographie.

Bernard Noël : Si on parle d’autobiographie, on va fausser immédiatement, je crois, le rapport éventuel du lecteur avec le livre parce qu’à aucun moment Claude Ollier ne raconte sa vie mais je pense qu’à tout moment il la raconte. Dans cette autobiographie, il y a des personnages et il n’y a pas d’auteur. Il y a par exemple une réplique qu’il rapporte quelque part dans le livre où l’un des personnages demande à l’autre : « Qu’est-ce que c’est que l’histoire ? » Et l’autre lui répond : « C’est l’espace entre les personnages. » Il s’agit de savoir ce que raconte un film, me semble-t-il. Ce qui prévaut à la lecture c’est ce sentiment d’un espace entre des personnages qui n’en sont pas mais qui sont les diverses modalités du « je » de l’écrivain. L’autobiographie serait la mise en jeu de ces diverses modalités entre une pluralité de personnages dont la pluralité ne suffit pas à faire l’autobiographie d’un seul, bien que chacun d’eux soit un visage possible parmi une infinité de visages possibles.

P.R. : Cela expliquerait peut-être cette utilisation « forcenée », diraient certains, des coïncidences et des doubles dans l’œuvre d’Ollier en général ?

B.N. : Ce qui est assez fascinant dans ce livre c’est qu’on passe d’un personnage à l’autre sans s’en rendre compte, ces personnages étant toujours le même et étant pourtant complètement différents, exprimant chacun une face de ce qui a été ou de ce qui aurait pu être, ce qui revient au même, l’ensemble de ces démarches – c’est ça qui est unique dans ce livre – constituant peu à peu une sorte de terre de mémoire, laquelle se confond avec l’écriture. Celle-ci engendre quelque chose de perceptible, de matériel, qui est cette terre ou cet espace – mais « terre » c’est plus concret – et chaque partie du livre ajoute un territoire à cette terre. Elle l’ajoute et en même temps elle le découvre. C’est comme si on avançait dans du blanc qui se comblerait au fur et à mesure de territoires nouveaux mais c’est un voyage ou un parcours qui n’est jamais définitif [5].”

Le 9 mars 1987, Bernard Noël écrit à Claude Ollier : “Je crois que tu as écrit l’un des livres majeurs de cette époque, car, outre la qualité exceptionnelle de son écriture, il est fondateur de quelque chose de neuf.”

 

[1] Christian Rosset, Le Dissident secret, un portrait de Claude Ollier, photographies de Camille Rosset, Hippocampe, 2020, p. 63.

[2] Le bon plaisir consacré à Claude Ollier, France Culture, 14/03/1987.

[3] E-mail à Nicole Martellotto, 23/10/2014.

[4] Entretien avec Christian Rosset, Europe n° 1105, 2021, pp. 340-341.

[5] Le bon plaisir, op. cit.

*

Les passerelles entre Bernard Noël et Claude Ollier sont nombreuses :

1979

Bernard Noël publie Marrakch Medine chez Textes/Flammarion. Dans cette collection seront également publiés Nébules, Été indien (tous deux en 1981), Mon double à Malacca (1982) et Une histoire illisible (1986). Flammarion présente l’auteur dans la plaquette Claude Ollier aujourd’hui (1981).

La correspondance Bernard Noël/Claude Ollier débute en mai.

1980

Bernard Noël publie un article (“L’inacceptable”) dans le n° 3 du journal le Narraté libérateur. Claude Ollier est le rédacteur de ce numéro.

1984

Bernard Noël s’entretient avec Claude Ollier pour le n° 213 du Magazine littéraire.

1987

Un article de Bernard Noël sur Une histoire illisible paraît dans le numéro d’avril du mensuel Viva.

Le bon plaisir consacré à Claude Ollier comporte différents intervenants dont Bernard Noël (émission de France Culture diffusée le 14/03/1987) .

1992

Bernard Noël rédige une présentation et réalise une transcription des propos de Claude Ollier pour le n° 2.17 des Lettres françaises.

1995

Claude Ollier interroge Bernard Noël pour L’Œil de la lettre. Ce dialogue a été repris dans La Place de l’autre, Œuvres III (P.O.L, 2013).

Lorsque Outback ou l’Arrière-monde, écrit par Claude Ollier en 1993, est refusé par Flammarion, c’est Bernard Noël qui convainc Paul Otchakovsky-Laurens de publier le livre. Tous les titres ultérieurs de Claude Ollier paraîtront chez P.O.L.

1996

Dans Cité de mémoire ; entretiens avec Alexis Pelletier (P.O.L), Claude Ollier évoque Bernard Noël aux pages 43, 76, 191 et 230.

1997

Bernard Noël s’entretient avec Claude Ollier lors du colloque à la Maison des écrivains (Paris), organisé par Mireille Calle-Gruber. Les actes de ce colloque ont été publiés sous le titre Claude Ollier, passeur de fables (Jean-Michel Place, 1999). L’entretien s’intitule “En dialogue, Bernard Noël et Claude Ollier”.

1998

Dans L’Espace du poème ; entretiens avec Dominique Sampiero (P.O.L), Bernard Noël évoque Claude Ollier à la page 136.

2000

Claude Ollier publie Quartz aux éditions de L’attentive que dirige Éliane Kirscher, qui est alors la compagne de Bernard Noël. Celle-ci réalise une encre noire pour cet ouvrage.

Claude Ollier écrit une Lettre verticale  à Bernard Noël à l’occasion des 70 ans de ce dernier. Ce poème a été publié par les éditions Unes. Il a été réédité en 2001 dans le n° 5 de la revue Fusées.

2005

Claude Ollier participe au colloque de Cerisy consacré à Bernard Noël. Les actes de ce colloque ont été publiés sous le titre Bernard Noël : le corps du verbe (ENS éditions, 2008). La contribution de Claude Ollier s’intitule “Le nom et son contexte”. Elle porte sur Le Syndrome de Gramsci, de Bernard Noël.

2012

À l’occasion des 90 ans de Claude Ollier, Christian Rosset réalise l’émission À la recherche de Claude Ollier, diffusée sur France Culture le 18 décembre. Bernard Noël fait partie des intervenants. L’intégralité de son entretien avec Christian Rosset est publiée dans le n° 1105 de la revue Europe (2021).

 

Merci à Arno Bertina, Stéphane Bikialo, Mireille Calle-Gruber, Jacques Clerc, Jean-Pierre Han et Christian Rosset pour leurs contributions à la documentation de article, ainsi qu’à Ariane Ollier pour son accord chaleureux.

Laure dédoublée

Colette Peignot, 1917, coll. J-L. Froissart

Les écrits exhumés

Colette Peignot, dite “Laure”, grandit dans un milieu bourgeois et conservateur. À l’âge de 13 ans, elle perd son père et ses trois oncles tués lors de la Grande Guerre, et elle contracte la tuberculose. Éduquée dans la religion catholique, elle subit les abus sexuels d’un prêtre, ami de sa mère. “J’ai eu pour berceau un cercueil et puis pour langes un linceul, j’ai eu de l’amour une vision de prêtres lubriques ou de rigolades cyniques [1]”, dit-elle dans son Histoire d’une petite fille. Elle rompt avec son milieu familial et devient une militante révolutionnaire. Elle rencontre les intellectuels de son temps et mène une vie de débauche pour expérimenter les extrêmes. Laure est “une sainte de l’abîme”, selon Michel Leiris [2]. À partir de 1935, elle partage la vie de Georges Bataille. “Cet amour ressemble à une descente à deux dans le fond des mondes ; l’angoisse en est la clé. […] Sans doute étaient-ils d’accord pour qu’il n’y eût que la mort qui les limitât [3]”, écrit Michel Surya. Laure succombe à la tuberculose en 1938, à l’âge de 35 ans. Passant outre l’opposition de la famille Peignot, Bataille et Leiris publient une partie des écrits de Laure découverts après sa mort : Le Sacré en 1939 et Histoire d’une petite fille en 1943. Les exemplaires imprimés sont confidentiels et destinés à leurs amis.

Ces textes tombent dans l’oubli, jusqu’à leur exhumation par Bernard Noël à la fin des années 1960. Il raconte les circonstances de sa découverte à Paul Buck :

“Fin novembre 1967, j’ai publié au Mercure de France La Pratique de la joie devant la mort de Georges Bataille et L’ARCHANGÉLIQUE et autres poèmes ; puis fin février 1968 Documents, qui réunissait l’ensemble des textes publiés par Bataille dans cette revue. Ce travail, qui m’a occupé pas mal de temps, avait nécessité de longues recherches à la Bibliothèque nationale. Un jour, je suis tombé sur deux fiches, mais où classées, je ne m’en souviens pas… À l’époque, une majorité de fiches étaient manuscrites… Ces fiches mentionnaient Le Sacré et Histoire d’une petite fille avec pour nom d’auteur Laure et les noms de Leiris et de Bataille comme éditeurs… Très intrigué, je suis allé lire ces deux petits volumes à la réserve et me suis réjoui d’avoir trouvé là de quoi proposer un nouveau volume de Bataille au Mercure de France… Pas un instant, je n’ai douté alors d’être devant des textes inconnus de Bataille, dissimulés sous le pseudonyme de Laure…

À cette époque, je dînais assez souvent avec Diane Bataille, la veuve de Georges, chez Fernande Schulmann, veuve d’Alfred Métraux. Je lui ai demandé de m’autoriser à publier ces textes signés Laure et, aussitôt, Diane m’a dit que ces textes n’étaient pas de Bataille mais de son grand amour, Colette Peignot. Après quoi, elle m’a expliqué qui était cette Colette et m’a dit qu’à la mort de Georges, elle avait confié tout le dossier de ses écrits à Michel Leiris… Je m’occupais à cette époque des éditions Delpire et, dans les semaines suivantes, j’ai reçu dans mon bureau Jérôme Peignot, qui cherchait de l’aide pour sauver les archives et les poinçons de la fonderie Peignot. Nous avons déjeuné ensemble et, pour relancer la conversation, je lui ai parlé de ma découverte à la Bibliothèque nationale. Il m’a dit que Colette était sa tante, mais sans en faire déjà « sa mère diagonale » puisqu’il ne savait rien de ses écrits, dont je lui ai signalé que Diane les avait confiés à Michel Leiris… Il se peut que j’avance la date de cette rencontre et qu’elle se situe plutôt à l’automne de 68, après la « révolution ». Elle eut pour conséquence que, très vite, Jérôme rendit visite à Michel Leiris qui lui confia les papiers de Laure [4]…”

(On peut lire ici l’intégralité de l’entretien Bernard Noël/Paul Buck.)

Les textes de Laure sont publiés en 1971 par Jean-Jacques Pauvert. Ils connaîtront par la suite plusieurs rééditions.

Une troublante similitude

En 1960, Marcel Moré, ami de Bataille, raconte à Bernard Noël la douloureuse agonie de Colette Peignot. Après avoir fait la connaissance de Diane Bataille, Bernard Noël pense que Laure est probablement le personnage central de L’Arrêt de mort, livre de Maurice Blanchot sur une femme qui va mourir : “[J’avais] la quasi-certitude que L’Arrêt de mort rapportait l’histoire de Bataille et Laure… Que son arrière-plan était nourri de cette relation Bataille/Laure et de sa fin tragique… Il ne s’agissait pas d’une intuition personnelle mais d’une confidence de Diane Bataille… Ai-je ou non reçu cette confidence ? Nul ne la confirme. J’ai posé par lettre la question à Blanchot qui, bien sûr, ne m’a pas répondu [5]…” Quand paraît le tome V des Œuvres complètes de Bataille, en 1973, une note en marge du Coupable et de L’Expérience intérieure semble conforter l’impression de Bernard Noël. En effet, Georges Bataille écrit :

“11 octobre : Pendant l’agonie de Laure, je trouvai dans le jardin alors délabré, au milieu des feuilles mortes et des plantes flétries, une des plus jolies fleurs que j’aie vue : une rose «couleur d’automne», à peine ouverte. Malgré mon égarement, je la cueillis et la portai à Laure. Laure était alors perdue en elle-même, perdue dans un délire indéfinissable. Mais quand je lui donnai la rose, elle sortit de son étrange état, elle me sourit et prononça une de ses dernières phrases intelligibles : «Elle est ravissante», me dit-elle. Puis elle porta la fleur à ses lèvres et l’embrassa avec une passion insensée comme si elle avait voulu retenir tout ce qui lui échappait.

12 octobre : Laure achevait de mourir dans l’instant où elle éleva l’une des roses qu’on venait d’étendre devant elle, elle l’éleva devant elle avec un mouvement excédé et elle cria presque d’une voix absente et infiniment douloureuse : «La rose !». (Je crois que ce furent ses derniers mots.) Dans le bureau et pendant une partie de la soirée, la rose élevée et le cri restèrent longuement dans mon cœur. La voix de Laure n’était peut-être pas douloureuse, elle était peut-être simplement déchirante [6].”

Dans L’Arrêt de mort de Maurice Blanchot, il est également question d’une rose :

“Je lui avais fait apporter, dans la journée, des fleurs très rouges, mais déjà trop épanouies, et je ne suis pas sûr qu’elle les ait beaucoup aimées. Elle les regardait de temps à autre d’un air assez froid. Pour la nuit, on les plaça dans le couloir, presque devant la porte qui resta quelque temps ouverte. C’est alors qu’elle donna ce nom de «rose par excellence» à quelque chose qu’elle voyait se déplacer à travers la chambre, à une certaine hauteur, me sembla-t-il. Je crus que cette image de rêve lui venait des fleurs qui peut-être l’incommodaient. Je fermai donc la porte. À ce moment, elle s’assoupit vraiment, d’un sommeil presque calme, et je la regardais vivre et dormir, quand tout à coup elle dit avec une grande angoisse : «Vite, une rose par excellence» tout en continuant à dormir mais maintenant avec un léger râle [7].”

La similitude entre la mourante à la rose de Bataille et celle de Blanchot est frappante. Mais pour Bernard Noël, c’est finalement secondaire : “Il serait au fond rassurant de pouvoir donner une identité au personnage de Blanchot, mais je crois que cette incarnation est le contraire de sa démarche, toute pudeur et discrétion – ou, comme il apparaît maintenant, toute vouée à la dissimulation [8]…” Et il ajoute : “Je m’interdis de rapporter à une biographie quelconque ce qui me trouble dans ce passage, pensant que la biographie doit servir de matériau à l’expression, à l’écriture, mais jamais n’en être le sujet. […] Ce qui est en jeu dans L’Arrêt de mort c’est la mort en général, c’est le rapport d’un homme et d’une femme à travers la mort mais qui, grâce à l’anonymat, devient le récit de tous [9].”

Colette Peignot sur son lit de mort, 1938, coll. particulière, D.R.

[1] Laure, Écrits, 10/18, 1978, p. 19.

[2] Michel Leiris, Frêle bruit, L’Imaginaire/Gallimard, 1992, p. 345.

[3] Michel Surya, Georges Bataille, la mort à l’oeuvre, Gallimard, 1992, pp. 247 et 313.

[4] Bernard Noël et Paul Buck, “Penser avec Laure” in Cahiers Laure 2, éd. Les Cahiers, 2019, pp. 13-14.

[5] Bernard Noël, En présence…, L’Amourier, 1992, p. 13.

[6] Georges Bataille, Œuvres complètes V, Gallimard, 1973, p. 512.

[7] Maurice Blanchot, L’Arrêt de mort, L’Imaginaire/Gallimard, 1977, pp. 43-44.

[8] “Penser avec Laure”, op. cit., p. 17.

[9] Entretien de Bernard Noël avec Jérôme Peignot, Écrits et fragments de Laure (4), France Culture, 24/03/1977. La totalité de la série est disponible sur Youtube. La partie concernant Bernard Noël se situe de 2h 15′ 08” à 2h 54′ 40”. Les autres intervenants de la série de Jérôme Peignot sont Jacques Sojcher, Jean-Pierre Faye, Mitsou Ronat et Florence Delay.

Laure et Bernard Noël

Le texte Laure dédoublée, de Bernard Noël, a été publié dans Les Nouvelles littéraires n° 2539 (01/07/1976) puis dans le n° 6 de la revue Cée (septembre 1978).

Le texte “La dent malade” paru dans Treize cases du je puis dans La Place de l’autre, Œuvres III, évoque Laure.

Lorsqu’il dirigeait la collection “Textes” chez Flammarion, Bernard Noël a édité en 1978 L’Amour de Laure de Jean Bernier, l’un des compagnons de Colette Peignot.

En 1987, il a publié les Écrits retrouvés de Laure dans la collection “Comme” qu’il dirigeait alors aux Cahiers des Brisants. Pour cette édition, il a rédigé une note liminaire.

Nos vifs remerciements vont à Michel Surya ainsi qu’à la librairie Vignes et Jean-Sébastien Gallaire.

“Dictionnaire de la Commune”

   Le Dictionnaire de la Commune de Bernard Noël paraît le 18 mars 1971, à l’occasion du centenaire de l’insurrection. Il deviendra vite une référence et sera réédité en 1978, 2001 et 2021. En laissant le lecteur libre de construire l’Histoire, il est en soi une façon révolutionnaire de rendre compte d’une révolution. Ce Dictionnaire a la particularité d’être écrit par un grand nom de la littérature, ce qui confère à ses articles une force et une beauté tout à fait uniques. Lorsqu’il l’a conçu, Bernard Noël a voulu créer “un nouveau genre littéraire [1]”. Pourquoi et comment a-t-il rédigé ce gros volume ? Il nous faut revenir en mai 1968…

Fernand Hazan, 1971

    “Comme l’amour, la révolution est ce qui fait tomber le ghetto qui existe entre les êtres [2]”, dit Bernard Noël. Son désir de fraternité est comblé lors des événements de mai 68, qui ouvrent la perspective d’un changement de vie : “Je me souviens d’un soir, boulevard Saint-Germain, où tous les gens s’arrêtaient et parlaient entre eux sans problème, même s’ils avaient des opinions extrêmement contraires, c’est-à-dire que des gaullistes discutaient calmement avec ce qu’on appelle maintenant des gauchistes [3]”, raconte-t-il. Mais la fraternité sera de courte durée…
À titre personnel, Bernard Noël vit aussi une rupture amoureuse, liée à l’échec des événements de mai. Cette double crise, à la fois intime et idéologique, le conduit d’abord à écrire, en janvier 1969, Le Château de Cène, un roman érotique comportant des scènes très violentes. Parallèlement, il s’interroge sur la faillite généralisée de l’utopie socialiste dans le monde et il entreprend des recherches sur la Commune qui représente à ses yeux un modèle inachevé “dont l’énergie demeur[e] latente et prête à fuser [4]”, mais se terminant par un massacre. Le Château de Cène et le Dictionnaire de la Commune sont pour lui inséparables : “Dans le Château, la violence est restituée dans sa crudité à travers l’individu ; dans le Dictionnaire de la Commune, elle est saisie à travers l’Histoire. Dans les deux cas, j’affrontais l’impensable : en moi par la fiction ; dans la collectivité par le travail historique [5]”, écrit-il à Serge Fauchereau.

Champs/Flammarion, 1978

   Quelle pouvait bien être la conception communaliste de l’État ? se demande Bernard Noël. Pour le savoir, il entreprend la lecture des 141 journaux de mars, avril et mai 1871 à la Bibliothèque Nationale. Il est aidé en cela par une amie, Maud Sissung, qui se charge des titres qui n’ont eu qu’un ou deux numéros. “Très vite, dès que les fiches commencèrent à s’accumuler, la forme tant recherchée s’imposa avec une évidence indiscutable : le dictionnaire, et lui seul, donnerait à son lecteur le rôle que l’auteur rêvait de lui confier. Le dictionnaire, en effet, a l’avantage de ne fixer que des matériaux en laissant le lecteur libre de leur assemblage. […] Tout en allant de A vers Z, [il] ne va nulle part, il n’impose aucune continuité. […] C’est un texte sans hiérarchie, sans chronologie et, par nature, pluriel [6].”
Dans un entretien avec Michel Camus, Bernard Noël ajoute : “C’était extrêmement pratique puisque dans l’ordre alphabétique, on peut classer très facilement tout ce qu’on veut. En plus, c’était très économique parce que cela me débarrassait de toutes les liaisons et considérations inutiles qu’il faut pour passer d’un chapitre à l’autre et d’un fait à un autre [7].” En 2008, il précise : “Mon Dictionnaire de la Commune a été écrit dans l’ordre. Dans l’ordre des articles. Parce que ça me reposait de passer du coq à l’âne. Si j’avais dû, par exemple, écrire à la suite tout ce qui relevait de la philosophie, de Proudhon à Marx, cela m’aurait épuisé, je crois… Tandis que traiter de Proudhon et du proudhonisme entre prostitution et providence me donnait de l’air [8]!”

   Le choix d’une présentation alphabétique s’explique également par le fait que Bernard Noël a travaillé pendant une dizaine d’années pour les dictionnaires Laffont-Bompiani, où il fut l’un des rédacteurs les plus actifs. Élaborer un dictionnaire pour rendre compte de la Commune est donc logique à ses yeux. Cela constitue, au début des années 70, une façon novatrice de présenter les événements historiques : “Les hommes, les faits, les sentiments, les idées, sont les matériaux de ce Dictionnaire : il les situe sans les insérer dans une construction qui les empêcherait de jouer [9].” C’est au lecteur d’écrire l’Histoire, en circulant d’un article à l’autre pour se faire sa propre opinion. Il est intéressant de noter que de 1967 à 1970, Bernard Noël travaille chez les éditions Delpire où il contribue à créer la collection “Actibom”, constituée d’albums de jeunesse qui invitent les enfants à être “interactifs” [10], comme les lecteurs de son Dictionnaire.

Mémoire du Livre, 2001

   Dix-huit mois de travail seront nécessaires à la rédaction du Dictionnaire de la Commune. Bernard Noël précise que c’est le travail qui l’a “le plus longuement occupé [11]”. C’est Fernand Hazan qui va l’éditer. “Si j’ai pu convaincre Hazan de publier le Dictionnaire de la Commune, c’est qu’il avait édité une série de dictionnaires remarquables, notamment un dictionnaire de la civilisation égyptienne rédigé par les meilleurs spécialistes. Il y avait un dictionnaire de la Grèce antique… un dictionnaire de Rome, un dictionnaire, dont je m’étais un peu occupé, des civilisations africaines, dirigé par Balandier[12]…”

   En 1970, il confie à une amie : “J’écris un gros livre sur la Commune de Paris. Ce sera mon travail politique – un peu mon devoir. Chaque jour j’ai des occasions de révolte : les flics partout, les arrestations arbitraires, etc. Il faut serrer les dents et penser à quelque chose de plus efficace que la révolte. Tout notre siècle, plus tard, semblera une interminable histoire de flics, de prisons, d’absurdité. Nous ne communiquons plus qu’au niveau de la blessure, le simple spectacle de la rue nous met à vif. Et quel fossé, entre ce spectacle et cela que nous poursuivons avec des mots. Quel désespoir auquel, finalement, il ne faut pas céder [13].”

   Le Dictionnaire de la Commune comporte près de 900 entrées mais pour la première édition, Bernard Noël doit retirer 72 articles parce que le chef de fabrication a acheté une quantité de papier insuffisante ! “Ce retrait fut une aberration éditoriale comme il en arrive de temps en temps ; j’avais bien sûr retiré des articles peu importants [14]”, explique-t-il. Dans les éditions suivantes, les articles sont au complet. L’entrée Avènement est rebaptisée Autre chose. Le dictionnaire commence par un article consacré à Pierre Eugène Aab, un briquetier condamné à la déportation, que l’auteur a découvert dans le Maitron [15]. Cela lui permet “d’ouvrir avec le nom d’un communard anonyme, de faire revivre un de ces disparus qui n’ont jamais eu de voix [16].” De nombreux articles sont constitués de citations. Bernard Noël a voulu ainsi prolonger l’esprit des slogans de Mai 68. C’est le cas du dernier article, Zone, tiré de Gustave Tridon : “Il y a dans chaque peuple de grandes zones d’ombre et de sang, mais c’est toujours du côté où poindra le soleil de l’avenir.” Beaucoup d’articles laissent entrevoir la langue poétique de l’écrivain, loin du style habituellement neutre des dictionnaires classiques, ainsi dans ces quelques extraits :

Affiche noire : “Les Allemands campèrent dans un quartier vide, auquel Paris, drapé de noir, tournait le dos.”

Déportation : “Les évasions échouèrent toutes, les forçats qui arrivaient à gagner la brousse étant repris par les Canaques, ravis qu’il existât des Blancs sur lesquels ils avaient le droit de se venger de leurs humiliations.”

Rimbaud : “Il est communard, non seulement d’opinion, mais d’être, car il partage aussi bien la révolte que l’idée.”

L’Amourier, 2021

   À propos de l’ouvrage de Bernard Noël, Luc Grand-Didier écrit : “Cette négation du dictionnaire comme autorité, sa transformation en livre de livres et lecture de lectures a directement à voir avec ce qui animait la Commune et en fondait l’originalité : la liberté, l’autonomie, la libre association [17].” L’auteur du Dictionnaire aura donc réussi à traiter de la Commune en pratiquant les valeurs communardes, dans un parfait accord entre la forme et le fond.

[1] Entretien avec Chantal Colomb-Guillaume in Europe n° 981-982, janvier-février 2011, p. 11 ; repris dans La Place de l’autre, Œuvres III, P.O.L, 2013, p. 194.

[2] Les mythes de l’amour, entretien avec Jérôme Peignot, France Culture, 22/07/1972.

[3] Mutations et vie quotidienne, entretien avec Harold Portnoy, France Culture, 26/06/1971.

[4] Préface de Dictionnaire de la Commune, édition Mémoire du Livre, 2001, p. 11 ; reprise dans L’Outrage aux mots, Œuvres II, P.O.L, 2011, pp. 62-63.

[5] “La Pornographie” in L’Outrage aux mots, Œuvres II, P.O.L, 2011, p. 48.

[6] Préface de Dictionnaire de la Commune, op. cit., p. 11 ; reprise dans L’Outrage aux mots, Œuvres II, op. cit., p. 63.

[7] À voix nue, entretien avec Michel Camus, France Culture, 24/10/1991.

[8] En présence…, L’Amourier, 2008, p. 57.

[9]Préface de Dictionnaire de la Commune, édition Champs/Flammarion, 1978, pp. 5-6.

[10] Voici ce qu’on peut lire en page de titre des albums Actibom : “Actibom (acti comme actif et bom comme album) est un livre dont il ne suffit pas de tourner les pages. Regarde-le bien : il peut faire ce que tu veux. Une histoire ? Voilà, il la raconte. Une image ? À toutes les pages, il y en a plein la page. Des images très belles en noir, mais que tu peux aussi colorier, enluminer, découper, détacher, accrocher, offrir. Ainsi, chaque image, tu la refais à ta façon, et quand elle te satisfait, tu la détaches, tu l’encadres, et c’est un tableau de toi. Maintenant, à toi de jouer.”

[11] “L’Histoire, une lecture” in L’Outrage aux mots, Œuvres II, P.O.L, 2011, p. 55.

[12] En présence…, op. cit., p. 17.

[13] Correspondance avec Pia Candinas, lettre du 27 juin 1970.

[14] Correspondance avec Nicole Martellotto, e-mail du 11 août 2019.

[15] Jean Maitron, Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français en 44 volumes, les Éditions Ouvrières, 1964 à 1997.

[16] Revue NU(e) n° 49, novembre 2011, p. 9.

[17] Luc Grand-Didier, Le Dictionnaire de la Commune, un poème”, in revue Europe n° 981-982, janvier-février 2011, p. 102 ; republié dans Un fervent partisan de la Commune”, Atelier Bernard Noël, octobre 2019.

Documents annexes

“Le Monument aux Morts de la Commune de Paris”
(Texte de Bernard Noël paru en 1987 dans Lithiques n° 4 aux éditions Créaphis)

Entretien de Bernard Noël avec la revue Solidaritat (2014)

 

Merci à Pia Candinas, à Pierre Gaudin, à Luc Grand-Didier
et à Frédéric Miler.

 

 

 

 

 

“Jeu du tu” avec Jean Frémon

   Le parcours de Jean Frémon est jalonné, depuis son jeune âge, par des rencontres déterminantes qui l’ont amené à devenir à la fois un écrivain fécond et un galeriste de renom. “Jean a toujours eu besoin d’une activité sociale prenante, voire intense, mais son métier de galeriste, puis ses écrits sur la peinture, lui ont permis de réunir les deux faces de sa personnalité, et peut-être de concilier des vocations apparemment contradictoires [1]”, écrit son ami Gérard Macé qui le connaît depuis la classe de seconde.

Jean Frémon, 2015 © Éditions P.O.L

Des rencontres marquantes

   Né en 1946, Jean Frémon se lie d’amitié, dès ses 14 ans, avec l’écrivain Pierre Morhange qui enseigne la philosophie dans son lycée, à Courbevoie. Il lui montre ses premiers textes et Morhange le met très vite en contact avec des auteurs importants comme Michel Leiris, Eugène Guillevic ou Henri Michaux. En 1963, le jeune homme crée, avec d’autres lycéens, une revue intitulée Strophes qui comportera neuf numéros. L’année suivante, il s’installe à Paris. Il suit des cours de Langues orientales et simultanément des études de droit à la faculté d’Assas, où il rencontre Paul Otchakovsky-Laurens qui devient un ami proche, dans une passion partagée pour la littérature.

   C’est à cette époque que Jean Frémon achète Extraits du corps au “Pont traversé”, une librairie de la rue Saint-Séverin tenue par le poète Marcel Béalu. L’ouvrage de Bernard Noël a paru quelques années plus tôt, en 1958. La couverture au liseré bleu et à l’étoile attire sans doute le regard de l’étudiant car les éditions de Minuit publient aussi Samuel Beckett, un auteur qui le passionne. “Extraits du corps a fait l’effet d’un détonateur. Un détonateur secret, je ne me souviens pas en avoir partagé la déflagration avec mes amis d’alors [2]”, écrira-t-il. Dans ces années-là, Bernard Noël est aussi le nom d’un comédien célèbre que Jean Frémon croit être l’auteur des Extraits, ce qui le lui rend sympathique… Le quiproquo est vite dissipé.

   Lorsqu’en 1967 Bernard Noël publie chez Flammarion La Face de silence, Jean Frémon voit dans ce recueil de poèmes un écho à l’écriture de Beckett – alors qu’aujourd’hui, il le rapprocherait plutôt de Michaux. Lors des événements de Mai 68, il fait la connaissance de Bruno Roy qui vient de publier un recueil de Bernard Noël, À vif enfin la nuit, dans sa toute jeune maison d’édition, Fata Morgana. Jean Frémon obtient sa licence de droit – comme son ami Paul – et il prépare un doctorat en Sciences politiques. Il travaille également aux éditions du Seuil (au service des droits étrangers) où il publie son premier livre, Le Miroir, les Alouettes, en 1969. Cette année-là, Le Château de Cène paraît en juin sous le nom d’Urbain d’Orlhac. Comme quelques autres, Jean Frémon sait qui se cache derrière le pseudonyme. Il achète plusieurs exemplaires du roman érotique pour les offrir à ses amies. L’écrivain Claude Fournet l’emmène chez Bernard Noël, impasse Saint-Denis. Claude Fournet repart peu après mais Jean Frémon reste jusqu’au lendemain. Cette première rencontre avec l’auteur admiré s’avère déterminante : “Instantanément, j’ai ressenti qu’une sorte de pacte venait d’être passé entre nous. Rien, jamais, depuis, n’a pu me laisser penser qu’il en était autrement [3],” se souvient Jean Frémon.

   En 1970, il présente Bernard Noël à Paul Otchakovsky qui vient d’entrer comme lecteur aux éditions Flammarion. Ce sera le début d’un trio amical très actif puisque Paul deviendra l’un des éditeurs majeurs de Jean et de Bernard (voir notre article sur P.O.L). Bernard Noël et Jean Frémon se rendent ensemble aux réunions préparatoires d’un nouveau magazine, Politique hebdo, pour lequel ils écriront quelques articles. Vient en 1971 le temps du service militaire pour Jean Frémon. Il l’effectue à Paris, ce qui lui laisse une certaine liberté.  Le soir de son retour dans la vie civile, il se rend à un vernissage rue Dauphine. Bernard Noël est là, en compagnie de Jean-Jacques Pauvert. La conversation s’engage et l’éditeur propose d’embaucher le jeune homme qui cherche du travail. Le voilà “directeur littéraire” des éditions Pauvert. En réalité, il fait surtout office de factotum et de coordinateur.

   1971 est également l’année où Pauvert publie deux titres importants de Bernard Noël : Le Lieu des signes et Le Château de Cène, sous le vrai nom de l’auteur cette fois. Celui-ci est très vite convoqué à la préfecture de police, dans les bureaux de la brigade mondaine. Il est inculpé d’outrage aux bonnes mœurs. Son procès est prévu pour le 25 juin 1973. Jean Frémon et Paul Otchakovsky-Laurens se chargent de préparer sa défense. Au mois de mai, les deux jeunes gens organisent un comité de soutien à Bernard Noël. Ils parviennent à réunir plusieurs centaines de témoignages en sa faveur et ils contactent la presse. Grâce à un avocat de leur connaissance, Robert Badinter accepte de défendre l’accusé gratuitement. En dépit de cette mobilisation, l’écrivain est condamné (voir notre article sur Le Château de Cène).

Écrire ensemble

   Le procès terminé, Jean Frémon et Bernard Noël décident d’écrire un livre à deux, sur le principe d’un échange de lettres. Cette correspondance se déroule d’août 1973 à février 1975. Fata Morgana la publie sous le titre Le Double Jeu du tu. “Cet échange m’a donné envie d’un travail que nous ferions ensemble, que nous signerions, mais où la part de chacun ne serait pas signée [4]”, propose Bernard Noël dans sa lettre de conclusion. Grâce à Jacques Dupin et encouragé par Jean-Jacques Pauvert, Jean Frémon a rejoint en 1974 la galerie Maeght en tant que directeur adjoint. En 1975, Bernard Noël et lui rédigent en commun, pour Les Nouvelles littéraires, un article sur Le Sourire de Jonas, un roman de Jean Demélier que tous deux ont aimé.

   Le désir germe alors d’écrire un poème ensemble . “Plus encore que l’échange de lettres, cet échange de poème – au singulier – fut écrit dans une grande exaltation. Nous étions convenus de répondre tout de suite, c’est à dire que si le moment ne s’y prêtait pas, il fallait différer la lecture du fragment reçu pour ne le découvrir qu’au moment où nous pourrions répondre [5]”, note Jean Frémon. Ce long poème en trois chants, Partout des voix, est basé sur un fragment de Wittgenstein placé en acrostiche.

   Il est ensuite question de créer un récit à deux voix mais le projet échoue car les auteurs ont une conception de l’écriture trop différente, ainsi que Bernard Noël l’explique à Jean Frémon : “Tu m’as assuré maintes fois construire tes romans et récits à partir de notes accumulées longuement qui se fondent dans le courant du récit. Pour moi, qui écris toujours de la première ligne vers la dernière, ta méthode est à peu près inimaginable [6].”

   Dans les années 80, les projets littéraires communs prennent une autre forme. Jean Frémon demande à Bernard Noël d’écrire pour quelques catalogues de sa galerie, qui deviendra “Maeght-Lelong” après la mort d’Aimé Maeght puis “Lelong” tout court en 1987. Pendant que Bernard Noël dirige la collection “Textes” chez Flammarion, il édite Échéance de Jean Frémon. Chacun est toujours attentif aux livres de l’autre qui vont paraître au fil des années. À propos des monologues publiés par Bernard Noël, Jean Frémon écrit en 2001 : “Comment et pourquoi Bernard Noël s’adresse à moi, à vous, nous parle, nous touche, ce fil-là, ce flux-là, qui est passé dans notre première poignée de mains, s’est prolongé dans deux tentatives communes qui n’ont pas beaucoup d’autre intérêt que d’avoir porté ce désir sans l’épuiser, c’est le même qui parle dans les monologues d’aujourd’hui [7].”
Plus de cinquante ans après la première rencontre, ce courant fraternel continue de circuler entre eux, irrémissiblement…

Lecture organisée par les éditions Unes, à l’occasion d’un vernissage de Muriel Modr, le 12 avril 1988 au Muy (photos de Fabienne Vallin)

Bibliographie croisée

De Jean Frémon sur Bernard Noël
  • “Dégager la vertèbre” (sur La Peau et les Mots de Bernard Noël), La Quinzaine littéraire n° 144, 1er juillet 1972.
  • “Lire Blanchot” (sur Deux lectures de Maurice Blanchot de Bernard Noël & Roger Laporte), La Quinzaine littéraire n° 166, 16 juillet 1973 ; repris dans L’Année littéraire 1973 (choix d’articles de La Quinzaine littéraire).
  • Fiche sur Bernard Noël pour l’encyclopédie Littérature de notre temps, fichier V, Casterman, 1974.
  • “Fable”, in Bernard Noël, Givre n° 2-3, 1977.
  • “Inventaire des rythmes”, in Bernard Noël, la moitié du geste, Cahiers Collectifs n° 8, 1984.
  • “Une autre fable”, préface à la réédition de Extraits du corps, Unes, 1988. (“Fable”, “Une autre fable” et “L’Inventaire des rythmes” ont été repris dans Le Singe mendiant, P.O.L, 1991.)
  • “So fing es heimlich an”, in Dossier Bernard Noël, Fusées n° 5, Carte Blanche, 2001.
  • “L’Outrage”, in Bernard Noël : le corps du verbe, ENS éditions, 2008.

De Bernard Noël sur Jean Frémon

(cliquer sur l’image pour lire l’article)
  • “Au bord du fiasco” (sur Ce qui n’a pas de visage de Jean Frémon), Les Nouvelles Littéraires n° 2529, 22 avril 1976.
  • “Lettre à Jean”, in Dossier Jean Frémon, CCP n° 32, 2016.
Jean Frémon & Bernard Noël
  • Éloge du pavé” (sur Le Sourire de Jonas, de Jean Demélier), La Quinzaine littéraire n° 208, 16 avril 1975.
  • Le Double jeu du tu, Fata Morgana, 1977.
  • Partout des voix”, poème à deux inédit, 1976 ou 1977.

Textes de Bernard Noël écrits à la demande de Jean Frémon

  • Chillida, Derrière le miroir n° 242, Galerie Maeght, Paris, 1980.
  • Klapheck, avec José Pierre, Galerie Maeght, Paris, 1980.
  • Jim Dine, monotypes et gravures, Galerie Maeght-Lelong, Paris, 1983.
  • Markus Lüpertz, Galerie Lelong, Paris, 1989.

En 1983, Bernard Noël a publié Échéance de Jean Frémon chez Textes/Flammarion.

 

[1] Gérard Macé, “Lettres à Jean Frémon” in Dossier Jean Frémon, CCP n° 32, cipM, 2016.

[2] Jean Frémon, “So fing es heimlich an”, in Dossier Bernard Noël, Fusées n° 5, 2001.

[3] Ibid.

[4] Bernard Noël, lettre du 9 février 1975 in Le Double Jeu du tu, Fata Morgana, 1977.

[5] Jean Frémon, “So fing es heimlich an”, op. cit.

[6] Bernard Noël, « Lettre à Jean » in Dossier Jean Frémon, CCP n° 32, cipM, 2016.

[7] Jean Frémon, “So fing es heimlich an”, op. cit.

 

Nos vifs remerciements vont à Jean Frémon pour sa disponibilité et sa confiance, ainsi qu’à Jean-Pierre Boyer pour la documentation de cet article.

Le goût de l’archéologie

“Ceux qui marchent sur maintenant essaient d’apercevoir les signes du jadis qui pourraient éclairer le sens de leur chemin [1].”  

“L’archéologue a longtemps fait mine de chercher des objets alors qu’il voulait trouver le temps d’avant le temps compté [2].”

Une longue passion 

L’archéologie a depuis longtemps passionné Bernard Noël : “Mon adolescence a été obsédée par l’exploration des souterrains médiévaux, raconte-t-il. J’avais une passion. Je me rappelle qu’à quinze ou seize ans, j’ai situé avec un pendule l’emplacement d’un souterrain, puis creusé pendant des jours un puits pour atteindre le souterrain qui, en effet, se trouvait bien exactement là. […] Un effondrement l’obstruait au bout d’une trentaine de mètres. Je me souviens que le soir où mon puits a crevé la voûte du souterrain, tout le village est accouru. On m’a passé une corde sous les épaules et je suis descendu avec une lampe électrique. L’eau s’était accumulée dans le passage : j’en avais jusqu’à la ceinture. Je n’en menais pas large mais j’ai tout de même essayé d’avancer entre les parois luisantes. Ça glissait beaucoup et je n’y voyais pas grand-chose. Je suis remonté et j’ai installé un siphon qui a vidé l’eau dans la nuit [3].” Plus tard, Bernard Noël écrira son plaisir de déambuler dans un village antique de Syrie ou dans les ruines du Mont Athos.

André Leroi-Gourhan

Dans les années 60, il découvre les livres de l’archéologue André Leroi-Gourhan (1911-1986) dont il dit : “C’est un homme que j’admire particulièrement parce qu’à la différence de tous les autres philosophes contemporains, il a réfléchi sur l’instrument qui nous sert à penser, sur la formation du cerveau [4]”. Dans les travaux de Leroi-Gourhan, Bernard Noël trouve des réponses à ses propres questionnements sur les origines de la pensée et de l’écriture. “J’ai une obsession qui n’est pas résolue et qui est de toujours me demander : qu’est-ce qui se passait dans le corps humain avant que l’homme soit capable d’écrire ? Et avec l’idée que si j’arrivais à pratiquer cette archéologie sur moi-même, puisque je n’ai pas d’autre sujet de fouille, j’arriverais à projeter ce qui se passe dans le rapport de la vie et de l’écriture [5]”, explique-t-il à Alain Veinstein. L’écrivain considère comme “capital” Le Geste et la Parole, un ouvrage de Leroi-Gourhan qui propose une analyse paléontologique du langage. Il le mentionne à de multiples reprises dans des entretiens.

© Raoul Sangla/France 3

1989 est décrétée “Année de l’archéologie” par le ministère de la Culture. À cette occasion, Raoul Sangla tourne pour FR3 un documentaire sur une douzaine de sites de fouilles : L’archéologie, une idée à creuser. Bernard Noël lit un texte en voix off et il est l’enquêteur du reportage. Il se rend sur place pour interviewer les archéologues procédant à des investigations terrestres, maritimes ou aériennes. L’une des séquences du film se déroule à Pincevent, dernier site fouillé par Leroi-Gourhan avant sa mort. Celui-ci a révolutionné l’archéologie en inventant une nouvelle pratique : le “décapage horizontal” des sols d’habitat. Contrairement à la technique classique de fouille verticale des couches géologiques, le procédé mis au point par Leroi-Gourhan consiste à dégager avec soin une zone plane afin d’étudier la disposition des vestiges. “C’est à plat qu’il faut mettre l’Histoire afin de sentir la bonne épaisseur de terreau de temps et d’humanité qui en est la chair [6]”, écrira Bernard Noël.

De la présence qui prend forme

Arrivé dès le matin à Pincevent, l’écrivain se rend seul sur le site magdalénien pendant que l’équipe du film se prépare. Devant la “page de terre”, il éprouve un choc plus bouleversant pour lui que la vision des pyramides ou de l’Acropole : “La fouille a dégagé les traces laissées là par un campement de chasseurs de rennes, il y a dix mille ans. Ces traces maintenant sont ici les signes de leur propre écriture : elles apparaissent en relief comme les lettres dont on bosselle une page afin que les doigts des aveugles puissent les lire. Je vois, qui font pareillement signe sous le toucher des yeux, les restes d’un foyer, quelques pierres et les os qu’elles ont rompus pour en tirer la moelle, plus loin un jet de cendres. […] Mon corps accueille et ressent une émotion qui brusquement le marque à jamais du sens de tout cela tandis qu’il voit, et déjà ne voit plus, s’élever les ombres de ceux qui mangèrent la viande et cassèrent les os. De toute page réellement écrite comme de toute peau réellement caressée monte la même fumée à figures, et c’est de la présence qui prend forme [7].” Par la suite, Bernard Noël évoquera fréquemment l’apparition des hommes de Pincevent comme métaphore de l’écriture.

Cette perception de présences émanant du sol apparaît déjà, comme une prémonition, dans un poème écrit en 1981 : “nous / sur notre pierre / et parallèles à l’en-dessous / nous sentons nos os / et autour d’eux cette émotion / qui est la terre des dieux / l’invisible terre / où fume / la présence / ils sont morts / eux aussi et maintenant / la pensée se lève et garde / en son lever / l’imminence [8]”.

Le forteresse de Salses

Dans les années 2000, la productrice Anne-Marie Clais initie pour FR3 le tournage de treize documentaires sur des sites du patrimoine. Cette série, intitulée “Lieux de mémoire”, a pour principe de mêler interventions d’historiens et textes d’écrivains rédigés spécialement pour chaque film. Bernard Noël est chargé d’écrire sur la forteresse de Salses, située dans les Pyrénées-Orientales. Le réalisateur Laurent Bouit conçoit son film à partir du texte sur la “gigantesque machine de pierres et de briques couchée au milieu de son trou”. Les mots de Bernard Noël, lus en voix off par le comédien Hubert Saint-Macary, cherchent à faire ressurgir les “ombres privées de corps” qui ont guerroyé dans la forteresse.

Écrire et fouiller

Les textes noëliens fourmillent d’allusions à l’archéologie. “Écrire et fouiller se ressemblent [9]”, constate Bernard Noël. En effet, il considère la page blanche comme un territoire sur lequel vont surgir les mots. C’est ce qu’il appelle “l’espace du poème”. Il le borne par un nombre de lignes prédéterminé et par le choix d’une métrique, comme Leroi-Gourhan délimitant sa zone de fouilles. Il s’agit ensuite de laisser monter à la surface les signes ensevelis, en essayant de capter en soi ce que Bernard Noël nomme “l’oublié” et Rabelais “les paroles gelées”. “L’exercice de l’écriture, pour peu qu’il soit débarrassé d’intentions, fait surgir et s’exprimer des éclats de l’immense dépôt commun que notre langue recueille depuis toujours. Aucune parole n’est perdue mais toutes sont oubliées en attendant que nous reviennent par l’écriture des parties impersonnelles de ce que nous savons sans le savoir [10]…” Lorsque le poème advient, il est un “événement spatio-temporel”. Au lecteur ensuite d’être l’archéologue déchiffrant les traces laissées par l’auteur…

Textes accompagnant les documentaires

L’archéologie, une idée à creuser

© Raoul Sangla/France 3

La forteresse de Salses

Le film est disponible en dvd (éditions Montparnasse).

[1] Jean-Paul Philippe : archéologies intérieures, avec Antonio Prete, Fonds Mercator, Bruxelles.

[2] “Écrire = Penser”, in Le Nouveau Recueil n° 82, Champ-Vallon, 2007 ; repris dans La Place de l’autre, Œuvres III, P.O.L, 2013.

[3] L’Espace du poème, entretiens avec Dominique Sampiero, P.O.L, 1998.

[4] Ibid.

[5] Bernard Noël, du jour au lendemain, entretiens avec Alain Veinstein, L’Amourier, 2017.

[6] Texte écrit pour le documentaire de Laurent Bouit sur la forteresse de Salses, 2003.

[7] Le Tu et le Silence, Fata Morgana, 1998 ; repris dans Les Plumes d’Éros, Œuvres I, P.O.L, 2010.

[8] L’Été langue morte (Chant II), Fata Morgana, 1982 ; repris dans La Chute des temps, Poésie/Gallimard, 1993, puis dans Les Plumes d’Éros, Œuvres I, P.O.L, 2010.

[9] Texte écrit pour le documentaire de Raoul Sangla sur l’archéologie, 1989.

[10] Le Livre de l’oubli (4e de couverture), P.O.L, 2012.

En complément de cet article, on pourra lire :

Focus sur “Le 19 octobre 1977”

Les trois éditions du livre : 1979, 1998 et 2006

Une date pour titre

Le 19 octobre 1977, de Bernard Noël, paraît en mai 1979 chez Textes/Flammarion. “Je crois qu’on n’avait jamais mis de date comme titre d’un roman[1],” remarque l’auteur. André Pieyre de Mandiargues présente ainsi ce livre : “[Le 19 octobre 1977], sur les quais, un «personnage de récit» qui s’exprime à la première personne et qui évoque assez l’auteur pour que je l’appelle B.N. ouvre un livre à la reliure aveugle dont s’échappe une photographie qui, un instant, le bouleverse sans que vraiment il l’ait vue et pour laquelle il achète le livre. Puis B.N. s’en va dans le présent qui tourbillonne, confuse actualité, flocons d’amitié ou d’amour, d’humour et d’érotisme, de labeur et de paresse, de politique et d’histoire, flocons qui sont sa (notre) vie, fleurie parfois d’un sexe nu, tourmentée par l’annonce de la torture ou de la mort des autres, en attendant ce que nous ne savons que trop…

Le livre où est la photo, B.N. l’a scellé de bandelettes de papier. Un an plus tard, le 19 octobre 1978, B.N. reçoit d’une amie un paquet qui contient le récit fatidique de Maurice Blanchot, L’Arrêt de mort, dont il relit quelques pages. Avec une sorte de colère, alors, il prend le livre qui attendait depuis douze mois d’être découvert et rompt les sceaux. Il s’agit d’Arrêt de mort de Vicki Baum, et des pages exagérément romancées jaillit la terrible image, photo d’un corps fracassé, mutilé, supplicié probablement, une femme : Carmen Juana Cisneros, que falleciò en octubre [2].” D’un Arrêt de mort à l’autre, un étrange effet se répète : en découvrant la photo glissée dans le livre de Vicki Baum, B.N. est pris de malaise, comme ce fut le cas dans un train, des années auparavant, pendant la lecture du livre de Blanchot au titre similaire[3].

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Du matériau pour la pensée

Bernard Noël s’explique sur ce livre qu’il a qualifié de “premier monologue extérieur[4]”: “À partir du moment où j’ai commencé à travailler sur le visible, je me suis rendu compte que la vie intérieure ne contient rien que du visible : la pensée abstractise mais toujours à partir de données réelles. Tout se passe comme si nous transformions sans cesse, mais toujours par ressemblance, des éléments empruntés au réel, des images. La pensée est un monologue associant des images extérieures qui peu à peu se transforment : l’image réelle devient métaphore et celle-ci devient un concept. Mon désir était de faire sentir, à travers des choses assez simples, comment elles deviennent pensée, et pensée jouissante [5].”

Des extraits de conversations et de lettres, l’ombre d’une grille, des citations d’ouvrages, une pétition reçue, une liste de courses, voilà, parmi tant d’autres, les “choses simples” qui servent pour Bernard Noël de “matériau à la pensée [6]”. “La pensée est un phénomène physique dans lequel le corps trouve un plaisir [7]”, dit-il. Cette jubilation passe par le regard. “Dans les trois parties du livre, le regard est le liant de tout ce qu’il se passe : tout est regardé et interrogé à travers le regard. Ce qui sous-tend et entraîne le récit est la volonté d’écrire sous forme d’instantanés, comme on prend des photographies. […] C’est l’écriture mise au service du rapport que l’on peut avoir avec le réel : comment exprimer le réel, comment tenter d’inventer une forme de réalisme très direct, très brut[8] ?” 

Coupure de journal non identifiée

Denis Roche a lu Le 19 octobre 1977 : “C’est un livre où j’ai constamment l’impression d’une circulation – au sens propre du terme – de mots, de phrases, de dialogues ; je suis frappé par l’importance des dialogues. Il y a une espèce d’opacité des personnages qui fait qu’on ne les voit pas, on ne les regarde pas vraiment et qu’on a l’impression, en tant que lecteur, d’être toujours occupé à regarder les mots qu’ils sont en train d’échanger, les dialogues qui sont en train d’avoir lieu. En plus Bernard établit une circulation (escaliers, pièces, objets qui sont sur la table et autres choses comme ça) et on est tout le temps soumis à cette circulation tantôt très lente ou très rapide, très vibratile. C’est un livre qui m’a beaucoup frappé par un sensualisme très fort qui fait que l’écriture n’est vécue ni par l’écrivain ni par le lecteur comme une notion abstraite ou théorique mais comme quelque chose qui est constamment en relation avec les corps humains, sans que les corps soient les sujets du livre. C’est ce qui se passe entre eux, ce qui circule entre eux sans arrêt qui me paraît être absolument le sujet du livre[9].”

Quelques clefs

Omniprésence du 19

Le 19 est un nombre majeur pour Bernard Noël : il est né un 19 novembre. Cette date-anniversaire est celle de nombreux achevés d’imprimer : Souvenirs du pâle, Le Livre de Coline, Le tu et le silence, Un livre de fables, etc. Quant au “19 octobre”, il jalonne tragiquement la vie personnelle de l’écrivain : c’est le jour de 1971 où le peintre François Lunven, l’un de ses amis les plus proches, s’est défenestré [10], comme précédemment Unica Zürn (19 octobre 1970). En 1984, Henri Michaux, cher à Bernard Noël, meurt également un 19 octobre. Plusieurs achevés d’imprimer sont datés de ce jour funeste : D’une main obscure, Le Château de Hors, Bruits de langues, etc.

À la page 25 du roman, on retrouve le 19 : “J’ai noté le passage du temps au moyen de barres ou bâtons tracés par rangées de 19, selon une manière de compter à laquelle j’ai donné le nom de maya-moins-un.” De même page 26 : “Je m’oblige […] chaque matin à ouvrir quelques-uns de mes livres à la page 19.”

DES PERSONNAGES Masqués

Des amis de Bernard Noël apparaissent dans le roman, sous une forme plus ou moins cryptée. On pourra deviner les noms de Ramon Alejandro, François Lunven, Louis Aragon, Denis Roche, Peter Handke, Jan Voss et quelques autres. Des propos de Jacques Sojcher sont repris par le “philosophe” de la troisième partie. Page 20, on reconnaît Roland Barthes derrière “B., un écrivain à la mode”. Celui-ci vient alors de publier Fragments d’un discours amoureux.

Est évoquée aussi, page 135, la “Petite Âme”, figure féminine troublante présente dans deux autres textes de Bernard Noël. C’est au début des années 60 que l’écrivain a rencontré cette comédienne. Elle s’est ensuite éloignée mais n’a pas manqué d’envoyer chaque année une lettre à B.N. pour son anniversaire, en lui précisant : “Ne cherche pas à me répondre, je suis introuvable…” Sachant que son amie lit tous les livres qu’il publie, Bernard Noël a l’idée de lui faire signe à travers Le 19 octobre 1977 pour lui exprimer son désir de la revoir. Il raconte, dissimulé derrière la 2e personne du singulier : “Tu as écrit un roman et cité, dans le cours du récit, quelques passages de lettres reçues, en soulignant ton désespoir d’être réduit au silence quand un échange serait si nécessaire. Ce roman est sorti au printemps. La réponse est arrivée, ponctuellement, pour ton anniversaire, à la fin de l’automne. La Petite Âme était heureuse de ton signe, mais elle ne changerait pas d’attitude. Jamais [11].”

À propos des messages glissés dans Le 19 octobre à l’intention de cette femme, B.N. révèle : “C’était […] une solution désespérée parce que mon livre, tout aussi discrètement, s’adressait à une autre femme dont j’aimais tellement le regard, et derrière lui le corps qu’il fleurissait de lumière, que cet amour aurait dû lui crever les yeux [12].” Carmen Juana Cisneros, la femme torturée aux yeux crevés, serait donc le double monstrueux de l’amante au beau regard…

Des clefs énigmatiques, des citations secrètes, des mises en abyme, de vraies ou fausses confidences, des réflexions philosophiques et poétiques, tout ces ingrédients littéraires font du 19 octobre 1977 une expérience jouissive pour la pensée de ses lecteurs.

[1] “À voix nue”, entretien n° 3 avec Michel Camus, France Culture, 23/10/1991.

[2] Bernard Noël aujourd’hui, plaquette publiée par les éditions Flammarion en 1979 pour accompagner la parution du roman. La couverture comporte un extrait du manuscrit. Le texte d’André Pieyre de Mandiargues constitue la préface de l’édition Gallimard de 2006.

[3] Voir à ce propos le texte de Bernard Noël D’une main obscure” in Deux lectures de Maurice Blanchot, Fata Morgana, 1973 ; ce texte a été édité séparément chez Fata Morgana en 1980.

[4] Quatrième de couverture du roman.

[5] Émission “Un livre, des voix” consacrée au 19 octobre 1977, France Culture, 04/07/1979.

[6] Quatrième de couverture, op. cit.

[7] Émission “Un livre, des voix”, op. cit.

[8] Entretien n° 2 avec Irène Lichtenstein, France Culture, 20/02/1982.

[9] Émission “Bruits de pages” d’Alain Veinstein, France Culture, 20/06/1979.

[10] Voir notre article de novembre 2019.

[11] La Petite Âme, lithographies de Daniel Nadaud, Fata Morgana, 2003 ; repris dans Les Plumes d’Éros, Œuvres I, P.O.L, 2010.

[12] Le tu et le silence, Fata Morgana, 1998 ; repris dans Les Plumes d’Éros, Œuvres I, P.O.L, 2010.

Un extrait d’une version primitive du 19 octobre 1977 a été publié dans le n° 1 de la revue La Répétition daté du 2e trimestre 1978.

Dédicace à Jean-Pierre Sintive 

© Jean-Pierre Sintive

 

Nos remerciements vont à Jean-Pierre Sintive et à Bertrand Verdier qui ont permis d’enrichir la documentation de cet article.

Les signes d’Olivier Debré

Bernard Vargaftig, Olivier Debré et Bernard Noël, 1986 © Pierre Verny

 

“Les signes n’ont de sens que dans la mesure où ils contiennent la vie même.”

Olivier Debré (entretien radiophonique avec Bernard Noël, 1993)

DU LIVRE DE L’OUBLI À L’ESPACE DU SOURIRE

C’est par l’intermédiaire de la revue Clivages et de son directeur, Jean-Pascal Léger, que Bernard Noël rencontre Olivier Debré en 1975. En 1979, il écrit le premier volet de ce qui devait constituer une trilogie comprenant Le Livre de l’oubli, Le Livre de la nuit et Le Livre de la mort. Seul Le Livre de l’oubli sera écrit. Il paraît chez André Dimanche en 1985 avec huit gravures d’Olivier Debré.

© Textimage

Melina Balcázar, docteure en littérature, retrace l’itinéraire de cette œuvre à deux [1] : Au moment de la réédition du [Livre de l’oubli] en 2012, chez P.O.L, Bernard Noël racontait dans ces termes la lente gestation du projet : “Ce livre était resté en panne, par la faute d’un éditeur qui nous avait commandé à Olivier et à moi un ouvrage qui était sans titre à l’époque. Mais j’avais envie que ce livre avec Olivier m’entraîne dans un travail grave, donc j’avais écrit ce Livre de l’oubli pour le donner à Olivier […]  À l’époque, c’était pour moi le départ d’un travail assez long et important. Je pensais à partir du Livre de l’oubli écrire une trilogie […]. Mais j’ai été découragé par le premier éditeur qui nous avait commandé ce livre et puis qui a reculé devant la taille des gravures d’Olivier Debré alors que cette taille correspondait à ce qu’il avait demandé […] Et ensuite ce livre a mis assez longtemps à paraître, bref, ce fut très compliqué, ce qui m’a dégoûté et découragé de mon entreprise [2].”

Malgré ces difficultés, Le Livre de l’oubli reste ce précieux témoignage de leur collaboration, fondée sur l’adresse à l’autre et une interrogation commune sur le langage. Car l’une des ambitions d’Olivier Debré est justement de constituer un langage, comme il y eut, dit-il, un langage perspectiviste, impressionniste, cubiste, comme chaque génération a eu le sien. Chez lui, le langage, dans ses règles, ses conventions fixes, ne s’oppose pas au sentiment ; au contraire, lui seul rend possible l’expression du sentiment le plus intime et le plus spontané [3]. Et c’est ce qui captive Bernard Noël : «Le signe-surface d’Olivier Debré va dans le sens de ce désir. Il fonde une langue qui ne repose plus sur l’articulation, mais sur la saisie immédiate. Rien à lire en lui parce qu’il est entièrement visuel. Pour la première fois, l’intériorité s’exprime à travers quelque chose qui n’est pas une image tout en étant une visualisation ; mais, nouveauté sans précédent, cette visualisation s’effectue directement à l’extérieur, et sans l’intermédiaire du lisible [4].»

Le Livre de l’oubli a été répertorié comme l’un des cinquante plus beaux livres du XXe siècle lors de l’exposition “50 livres illustrés depuis 1947”, organisée à la Bibliothèque Nationale en 1988.

Portraits de Bernard Noël par Olivier Debré

Bernard Noël cite souvent une phrase d’Olivier Debré qui l’a marqué : “Mon corps va jusqu’où vont mes yeux.” Dans un entretien avec Dominique Sampiero, il raconte : “J’ai toujours été frappé, dans mes discussions avec Olivier Debré, par sa conception particulière de l’espace. Il faudrait qu’il écrive un livre, un jour, à ce sujet. J’étais avec lui au Yémen, et tout à coup il est tombé en extase devant la ruine d’une hutte bédouine. Il venait de voir là ce dont il me parle souvent, une architecture informelle. Il m’a expliqué que, malgré tous nos acquis scientifiques, nous vivions toujours dans la hutte néolithique de la découverte de l’horizontale, de la verticale et de l’angle droit. Et lui recherche une nouvelle architecture, une architecture informelle, c’est-à-dire un espace qui ne serait plus réglé par l’angle droit [5].”

Olivier Debré et Bernard Noël au Yémen lors des repérages de “La Bataille navale”, film de Patrick Brunie

Ma’Rib, 1994 © Samer Mohdad

Les ouvrages réunissant Bernard Noël et Olivier Debré sont multiples : livres d’artistes, catalogues, poèmes illustrés, monographies. L’ultime livre à deux s’intitule Espace du sourire (1998). Il comporte 21 gravures d’Olivier Debré et autant de poèmes de Bernard Noël. Le sourire, ce “signe qui change l’expression du visage sans être distinct de la surface qu’il transforme [6]”, est cher à Olivier Debré ; il en a dessiné, peint et gravé durant toute sa vie. “Olivier a rêvé, non, a pensé à une exposition qui rassemblerait tous les aspects de son travail autour du sourire : elle n’a pas eu lieu. Le sourire est le signe par excellence de la relation humaine : il dit la présence et il la diffuse vers l’autre à travers l’espace. Il représente, entre Olivier et nous, une réserve d’avenir [7].”

Bernard Noël lisant Espace du sourire

Image du film Dans la peau des livres © Thésée, 2009

Olivier Debré disparaît brutalement le 1er juin 1999. “Il était le plus vivant : il est mort. Ce choc, qui l’a mis tout entier au passé, n’a pas seulement déchiré le temps, ni l’amitié, c’est un trou dans la vie [8]”, écrit Bernard Noël. Le 9 juin, un hommage officiel est rendu à l’artiste à la Comédie-Française dont il a peint le rideau de scène. Lors de la cérémonie, Bernard Noël prononce un bref discours qu’il note dans son journal :

© Atelier Bernard Noël

(Ce texte a été publié dans l’ouvrage collectif Pour Olivier Debré.)

 

[1] Melina Balcázar, “L’«obsession du visuel» dans les livres d’artiste de Bernard Noël”, revue en ligne Textimage.

[2] Bernard Noël, du jour au lendemain, entretiens avec Alain Veinstein, L’Amourier, 2017.

[3] Emmanuel Pernoud, Olivier Debré : les estampes et les livres illustrés, 1945-1991, Publications de la Sorbonne, 1993.

[4] Bernard Noël, Olivier Debré, Flammarion, 1994.

[5] L’Espace du poème, entretiens avec Dominique Sampiero, P.O.L, 1998.

[6] Journal personnel de Bernard Noël.

[7] Ibid.

[8] Bernard Noël, “Le Signe et le Sourire”, in Espace du sourire, Médiathèque du Mans, 2000.

Bernard Noël au Centre de Création Contemporaine Olivier Debré 

Tours, 2019 © EK

ENTRETIENS DE BERNARD NOËL AVEC OLIVIER DEBRÉ

Entretien pour le n° 242 La Quinzaine littéraire (16 octobre 1976)

Entretien pour le n° 2 de la revue Apsara (juin 1984)

Notons qu’en 1993, Bernard Noël a conduit cinq entretiens avec Olivier Debré pour l’émission « À voix nue » de France Culture.

DE BERNARD NOËL SUR OU AVEC OLIVIER DEBRÉ

(Cliquer sur les titres pour voir les ouvrages)

Merci à Melina Balcázar, Marguerite Ballèvre, Jean-Pierre Boyer, Hervé Carn, Éliane Kirscher et à Thésée.

Denis Roche, “l’énerlangumène”

Denis Roche, Paris, 1978 © Bernard Plossu

Les liens amicaux et littéraires entre Bernard Noël et Denis Roche sont multiples. Nous les avons déjà abordés dans nos articles de février et juin 2019. En 1992, la revue Java a publié, dans son neuvième numéro, un dossier intitulé “Denis Roche vingt ans plus tard”. Bernard Noël y a contribué avec “L’énerlangumène”, un texte dans lequel on retrouve une thématique qui lui est chère : celle du parallélisme entre le sexe, qui reproduit l’espèce, et la langue, qui perpétue la pensée, dans un jaillissement corporel du bas vers le haut. La republication de ce texte est ici augmentée d’un apparat critique.

“L’énerlangumène”

Le site Axolotl-cahiers Denis Roche propose également un dossier autour de ce texte.

Couverture du n° 9 de Java

La revue Java était dirigée par Jean-Michel Espitallier et Jacques Sivan.

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Bernard Noël photographié par Denis Roche

1er décembre 1983, Royaumont © Denis Roche (coll. Bernard Noël)

Dédicace de Denis Roche au verso de la photographie de Bernard Noël

Amstramgram

En 1978, Gérald Bloncourt a photographié Denis Roche, Claude Royet-Journoud et Bernard Noël examinant un stylo Montblanc dans le jardin du Luxembourg. Cette série a paru dans le n° 7 de la revue Land (octobre 1983).

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Merci à Jean-Paul Morin et à Marie-Noëlle George d’avoir reproduit pour nous la série “Amstramgram”, issue du riche fonds de la Poéthèque de la Cave littéraire de Villefontaine.

Nos remerciements vont également à Françoise Peyrot-Roche, Bernard Plossu,  Éliane Kirscher et Bernadette Griot.

Nous exprimons notre vive gratitude à Bertrand Verdier sans qui cet article ne serait pas.

Avec Michel Surya, “penser à plusieurs”

Penser à plusieurs : il me semble que c’est par là qu’il faut politiquement reprendre les choses. (Lettre de Michel Surya à Bernard Noël, 24 septembre 1996)

Affinités électives

Comment naît l’amitié ? Celle qu’entretiennent Bernard Noël et Michel Surya débute sous la double égide de Paule Thévenin – amie commune – et de Georges Bataille. En 1987 paraît aux éditions Séguier La Mort à l’œuvre, de Michel Surya, un épais volume qui constitue la première biographie de l’auteur d’Histoire de l’œil. Le 25 juin, un débat sur Bataille réunit au centre Pompidou Jean-Claude Renard, Philippe Sollers, Bernard Noël, Paule Thévenin et le jeune biographe. Après la discussion, Paule et ses deux amis Bernard et Michel décident de se rendre à pied rue Séguier où se termine un vernissage. Michel Surya admire les livres de Bernard Noël depuis plusieurs années mais, bien que très marqué par quelques-unes de ses lectures publiques, il ne l’a jamais abordé. Ce soir-là, dans les rues de Paris, leur rencontre est heureuse et l’entente évidente.

Michel Surya a découvert l’écriture de Bernard Noël avec Le Château de Cène. Viennent ensuite Les Premiers Mots. Fortement marqué par ce texte, il écrira en 2001 que c’est pour lui le livre de Bernard Noël “où sont déjà tous ses livres, où chacun l’est à son point le plus haut, à la tension duquel chacun depuis se tient [1].” Dans certains ouvrages de Michel Surya, on peut percevoir l’impact qu’a eu ce récit sur sa propre écriture ; ainsi, dans Le Mort-né, ce passage : “On ne t’a pas approché longtemps, parce que tu aurais pué. Tu auras donc été cette puanteur qu’on t’a dite, à laquelle il aurait mieux valu échapper, à défaut de savoir la faire disparaître [2].” Dans le texte de Bernard Noël, on lit : “Vous regrettez vraiment que les mots soient une mort inodore. Vous voudriez que votre bouche pue chaque fois que vous articulez un mot.” Michel Surya signera une préface pour la réédition des Premiers Mots en 2003.

Extraits du corps et Poèmes I constituent également de forts repères littéraires pour Michel Surya dès sa jeunesse, “œuvres essentielles à tous égards pour moi, alors et encore [3]”, dit-il. Ce qui l’attire puissamment dans cette écriture c’est qu’elle est tout entière engagée, non seulement par ses textes politiques mais jusque dans sa poésie. Michel Surya nomme cela le Polième, mot-valise fusionnant “politique” et “poème”. Dans un essai éponyme paru en 2011 [4], il démontre comment Bernard Noël pratique, quelles que soient les formes de son écriture, le dérèglement de tous les sens rimbaldien, propice à la révolution. “L’amitié qui me lie si fort à toi, à ta vie, à tes livres, ne pouvait être complète que parce qu’il n’y pas jusqu’à toi, ta vie, tes livres, que la politique ne pénètre, n’inspire [5]”, lui écrit Michel Surya dans une lettre.

Le premier abonné de Lignes

1989 © Lignes

1987, l’année de la rencontre, est aussi celle où Michel Surya lance la revue Lignes (avec un numéro sur Gorbatchev qui paraît en novembre). Bernard Noël en est aussitôt le premier abonné et soutient sans faille Lignes encore aujourd’hui. “Une revue, dit Michel Surya, c’est l’espace que dessinent des gens ensemble, convaincus qu’ils sont chacun qu’ils ne pourraient pas penser seuls ce que le monde les invite à penser [6].” Bernard Noël devient membre du comité de rédaction et il signe, à ce jour, quatorze contributions pour Lignes, la seule revue qui, selon lui, “ose traiter le politique comme le lieu par excellence de la pensée [7]”. En 2007, il écrit : “À la pensée de tous les mensonges qui sont la vérité du pouvoir, un sursaut fait tomber de ma table une pile de Lignes, juste au bon moment pour que surgisse la prise de conscience d’une présence que portent des milliers de pages […]. Et voilà que ce travail considérable, assumé tout au long de vingt années par le même homme et s’ajoutant à son œuvre personnelle, voilà qu’il me semble brusquement tirer la langue et défier le désastre [8].”

Lignes, ce sont aussi des éditions. Bernard Noël y publie Artaud et Paule (2003), L’enfer, dit-on et Le Retour de Sade (2004), ainsi qu’une réédition du Lieu des signes (2006). Il préface Textes 1962-1993, livre qui rassemble les écrits de Paule Thévenin sur les importantes figures du monde littéraire et artistique qu’elle a connues (2005).

Interactivité 

Lettres de Bernard Noël et de Michel Surya © Atelier Bernard Noël

La bibliographie des deux auteurs et leur correspondance témoignent d’une émulation mutuelle : l’écriture de l’un suscite celle de l’autre, et inversement. En 1992, Michel Surya publie chez Gallimard une nouvelle édition de La Mort à l’œuvre. Dès la lecture du premier chapitre, portant sur l’enfance de Georges Bataille, Bernard Noël est saisi d’une brusque envie d’écrire un monologue. Ce sera La Maladie de la chair. “Mon récit […] se réfère à la situation de Georges Bataille confronté, tout au long de son enfance, à un père tabétique. Je savais cela depuis longtemps, mais quand j’ai lu le récit de cette enfance dans la seconde version de la biographie écrite par Michel Surya, un besoin immédiat d’écrire cette histoire m’a saisi. C’était si impérieux que j’en ai écrit la moitié en quelques jours – puis long silence que j’ai cru définitif. Trois cent soixante-sept jours plus tard, dans l’avion pour Mexico, j’ai terminé la phrase demeurée en suspens [9]”, explique Bernard Noël.

En 1996, Michel Surya publie Théorèmes de la domination [10]. Bernard Noël lui écrit : “Vos Théorèmes m’occupent tellement que je me suis mis à écrire des fragments en réplique [11].” Ces fragments paraîtront en 1997 dans la réédition de La Castration mentale. C’est une tentative “non pas de reprendre ni de répondre, mais de se jeter dans l’élan afin de partager la pensée [12]…” Michel Surya lui répond : “C’est peut-être la plus inattendue des rencontres que j’imaginais que nous pouvions faire. Vos Théorèmes s’ajoutent aux miens, les consolidant, les nuançant, en suscitant chez moi de nouveaux, qu’à leur tour je voudrais voir, etc. Non pas bien sûr pour le béat plaisir de l’écho, mais parce que cela joue quelque chose de ce que c’est que de penser à plusieurs, ce que d’aucuns appellent d’un mot maintenu déjà abusé : une communauté [13].” En 2010, Bernard Noël dédie à Michel Surya une Lettre verticale.

En janvier 2015, Michel Surya écrit à Bernard Noël : “Rangeant pendant les fêtes, j’ai relu des lettres de toi de 2002-2003. Magnifiques lettres. Et je rêvassais de nouveau à un livre de dialogue que nous pourrions écrire [14].
” Ce livre verra finalement le jour en 2020. Il s’intitule Sur le peu de révolution. Constitué d’extraits choisis de leur correspondance, il porte sur la révolution, leur rêve depuis toujours partagé.

Michel Surya et Bernard Noël, Mauregny-en-Haye, 2005 © Sébastien Raimondi

 

[1] Michel Surya, “La bête à mots”, in “Dossier Bernard Noël”, Fusées, n° 5, 2001 ; repris dans Humanimalités, Léo Scheer, 2004.

[2] Michel Surya, Le Mort-né suivi de Eux, Al Dante, 2016.

[3] Michel Surya, Mathilde Girard, Défense d’écrire, entretiens, Encre marine, 2018.

[4] Michel Surya, Le Polième (Bernard Noël), Matériologies IV, Lignes, 2011.

[5] Bernard Noël, Michel Surya, Sur le peu de révolution, La Nerthe, 2020.

[6] Entretien de Michel Surya avec Alain Veinstein pour l’émission Du jour au lendemain, France Culture, 27 janvier 1998.

[7] Bernard Noël, “Théorèmes de la domination”, in La Castration mentale, P.O.L, 1997.

[8] Bernard Noël, “De l’impuissance ?”, in “Vingt années de la vie intellectuelle et politique (1987-2007)”, Lignes n° 23-24 nouvelle série, novembre 2007. Repris dans L’Outrage aux mots, Œuvres II, P.O.L, 2011.

[9] Bernard Noël, “Entretien avec Jacques Ancet”, Prétexte n° 16, 1998 ; repris dans Jacques Ancet, Bernard Noël ou l’éclaircie, Opales, 2002.

[10] Michel Surya, “Théorèmes de la domination”, Lignes n° 27, février 1996 ; puis en livre, Talus d’approche, 1996.

[11] Bernard Noël & Michel Surya, Sur le peu de révolution, op. cit.

[12] Bernard Noël, “Théorèmes de la domination”, in La Castration mentale, op. cit.

[13] Bernard Noël, Michel Surya, Sur le peu de révolution, op. cit.

[14] Ibid.

Bibliographies croisées

De Bernard Noël vers Michel Surya
  • “Pris à la langue”, préface à Exit, Séguier, 1988. Réédition Farrago, 2001. Et préface à Récits/Relatos, Incorpore, 2014.
  • “Théorèmes de la domination”, in La Castration mentale, P.O.L, 1997.
  • “Lettre verticale” in Présent de papier, Jacques Brémond, 2010 ; reprise dans Contre-Attaques n° 1, Al Dante, 2010.
  • “Défiguration”, Contre-Attaques n° 1, Al Dante 2010.
  • “De M.B. à G.B. et retour”, Cahiers Maurice Blanchot n° 4, Les Presses du Réel, 2016.
De Michel Surya vers Bernard Noël
  • “Présentation” (sur Le Syndrome de Gramsci), Lignes n° 22, 1994 ; repris dans Sur le peu de révolution, La Nerthe, 2020.
  • Extrait de la conférence sur la biographie donnée par Michel Surya dans le cadre de la journée d’études du 19 novembre 1998 à l’université Paris VII, in Entretiens sur la biographie, Séguier, 2000 (ici modifié).
  • “La bête à mots”, in “Dossier Bernard Noël”, Fusées n° 5, 2001 ; repris dans Humanimalités, Léo Scheer, 2004.
  • Préface à Les Premiers mots, rééd., coll. “Textes”, Flammarion/Léo Scheer, 2003 ; repris sous le titre “Les premiers derniers mots” dans Excepté le possible :  Jacques Dupin, Roger Laporte, Bernard Noël, Jean-Michel Reynard, Fissile, 2010.
  • “La souille, ou l’expérience de l’expérience”, in Excepté le possible :  Jacques Dupin, Roger Laporte, Bernard Noël, Jean-Michel Reynard, op. cit.
  • “Le Polième” (début du texte) in Politique du corps, Ah/Cercle d’Art, 2010.
  • Le Polième (Bernard Noël), Matériologies IV, Lignes, 2011.
  • Il écrit…”, inédit, 2020.
Bernard Noël & Michel Surya
  • Sur le peu de révolution, La Nerthe, 2020.

P.O.L, trois lettres d’exception

   Bernard m’a beaucoup appris et apporté. Je suis sûr que je ne serais pas le même éditeur, la même personne, s’il n’y avait eu ce compagnonnage si important pour moi. […] Comme Perec, comme Duras, Bernard me protège et il est l’un des garants, l’une des cautions de ce qui se fait ici et qui, grâce à lui, grâce à tous ceux que je publie, n’est pas rien…

(Paul Otchakovsky-Laurens à Jacques Sojcher, in Politique du corps, Ah/Cercle d’art, 2010.)

 

La maison d’édition aux trois initiales, fondée par Paul Otchakovsky-Laurens, se caractérise par des publications en prise directe avec les écritures contemporaines voire avant-gardistes. Elle a pour principe la fidélité à ses auteurs, même ceux dont le lectorat est très réduit. Ses ventes, par titre, peuvent atteindre 340 000 exemplaires comme… 75 [1]. «[Le] plaisir [de Paul Otchakovsky-Laurens], explique Jean-Paul Hirsch, son bras droit, c’est la découverte, c’est d’ouvrir lui-même les 3 000 manuscrits qu’il reçoit chaque année et d’aller lire minutieusement, dans sa maison de campagne de la Drôme, ceux qui ont retenu son attention. Ça ne l’intéresse pas de publier un auteur qui marche déjà ailleurs. En revanche, il tient à publier toute l’œuvre de ceux qu’il a choisis [2].» L’itinéraire de cet éditeur hors du commun croisa très tôt celui de Bernard Noël.

Paul Otchakovsky-Laurens dans son bureau, 2001 © AFP

Dans sa jeunesse, Paul Otchakovsky-Laurens étudie le droit à la faculté d’Assas. Il projette de devenir avocat. En 1964, son attention est attirée par la revue Strophes qu’anime un autre étudiant, Jean Frémon. Tous deux se lient d’amitié, dans une passion partagée pour la littérature. Après leur licence, ils décident d’abandonner le droit pour s’orienter vers l’édition. Paul Otchakovsky-Laurens travaille comme lecteur chez Christian Bourgois (1969) puis chez Flammarion (1970) où il découvre La Face de silence de Bernard Noël, recueil paru en 1967. Quant à Jean Frémon, depuis qu’il a lu Extraits du corps, il suit les publications de l’auteur avec admiration. Il décide de le rencontrer et aussitôt débute une vive amitié.

En 1970, Jean Frémon met en présence Bernard et Paul. Cette rencontre suscite le désir de travailler ensemble car Paul Otchakovsky-Laurens reconnaît tout de suite la valeur de l’écrivain. Il écrira un an plus tard : “Bernard Noël n’est pas un créateur de formes. À l’exemple de Bataille, il brise net lorsque s’annoncent les beaux moments dont il arrive que l’écriture se satisfasse, cherchant simplement à donner à sa phrase le rythme en lui de la vérité, rendant à la chair ses mots, donnant chair aux mots [3].”

En 1972, Paul Otchakovsky-Laurens crée chez Flammarion la collection “Textes”, dédiée à la littérature de recherche. Il y publie trois titres de Bernard Noël : La Peau et les Mots (1972), Les Premiers Mots (1973) et Treize cases du je (1975). “On ne parle pas si facilement de, on n’édite pas Bernard Noël impunément. Et cela ressemble à une expérience à la lisière de laquelle on se tiendra longtemps, probablement toujours, mais dont on voudrait que chacun la fît sienne. […] Publier Bernard Noël, c’est exiger de la littérature qu’elle soit la vie, c’est faire savoir cette exigence”, note Paul Otchakovsky-Laurens [4].

En 1973, Bernard Noël est inculpé d’outrage aux bonnes mœurs pour avoir écrit Le Château de Cène. En prévision de son procès, Jean Frémon et Paul Otchakovsky-Laurens organisent un comité de soutien qui parvient à réunir plus de deux cents noms du milieu littéraire. Ils obtiennent de l’avocat Robert Badinter qu’il défende gratuitement l’accusé. Malgré leurs démarches amicales, l’auteur est reconnu coupable et condamné à une forte amende. Il bénéficiera ultérieurement d’une amnistie.

En 1977, Paul Otchakovsky-Laurens quitte Flammarion pour Hachette où il crée la collection “P.O.L”. C’est Bernard Noël qui prend la direction de “Textes” jusqu’en 1983. Cette même année, P.O.L devient une maison d’édition indépendante. Son catalogue témoigne d’une ligne éditoriale audacieuse, exigeante et éclectique. La poésie y occupe une place importante. “Paul Otchakovsky-Laurens permettait une porosité et une ouverture extrêmes ; on savait que les écrivains et les poètes qu’il publiait – dont le destin aurait été de rester dans une profonde marginalité, presque une clandestinité – grâce à lui avaient une visibilité beaucoup plus large”, constate Nathalie Quintane [5]. Tous ses auteurs parlent d’un éditeur accueillant, attentif à chacun et encourageant l’écriture. Parmi eux, on retrouve Jean Frémon, l’ami de longue date, régulièrement publié par la maison.

© Atelier Bernard Noël

On doit aux éditions P.O.L la publication de vingt-cinq titres de Bernard Noël et tout particulièrement les gros volumes rouges des Œuvres, réunissant de nombreux textes épars selon quatre thématiques : les textes érotiques (Les Plumes d’Éros, 2010), les textes politiques (L’Outrage aux mots, 2011), les essais et textes sur l’écriture (La Place de l’autre, 2013), les monologues (La Comédie intime, 2015). Paul Otchakovsky-Laurens affirme : “Pour [Bernard Noël], écrire = penser. C’est d’ailleurs ce qui rend le commerce de cette écriture si exaltant, si troublant puisque nous n’avons affaire ni à une pensée spéculative ni à un simple et pur jeu de formes, encore moins à la gestion d’un acquis littéraire quelconque mais à l’exercice rigoureux d’une liberté mentale qui crée, défait, recrée sans cesse sa propre inscription-incarnation et que l’on ne connaîtra jamais les premiers mots dans lesquels gît son origine tandis qu’elle ne cesse de s’augmenter et de s’ouvrir à l’autre [6].”

Le 2 janvier 2018, Paul Otchakovsky-Laurens disparaît dans un accident de voiture… Frédéric Boyer lui succède à la tête de la maison d’édition.

 

[1] Chiffres fournis par Paul Otchakovsky-Laurens lors de l’émission TV Des mots de minuit en 2017.

[2] L’Express, 17 avril 2003.

[3] Apparition de Bernard Noël, article de Paul Otchakovsky-Laurens pour La Quinzaine littéraire n° 132, 1er au 15 janvier 1972.

[4] Contribution de Paul Otchakovsky-Laurens pour le n° 2-3 de la revue Givre consacré à Bernard Noël, 1977.

[5] Hommage à P.O.L., émission La Grande Table, France Culture, 4 janvier 2018.

[6] Les Roues carrées de Jean-Luc Bayard, préface de Paul Otchakovsky-Laurens, Ypsilon, 2010.

*

                         Discussion atemporelle                         entre Bernard Noël et Paul Otchakovsky-Laurens
Emmelene Landon O.-L., huile sur toile, 50 cm X 20 cm, 2020.

L’artiste peintre Emmelene Landon O.-L. a réalisé ce tableau spécialement pour l’Atelier Bernard Noël. Il s’accompagne d’un texte à lire ici.

De Paul Otchakovsky-Laurens sur Bernard Noël

Lettre à Bernard Noël (2001)

Texte de présentation des Plumes d’Éros (2010)

Entretien avec Chantal Colomb-Guillaume (2011)

Des vidéos

© Jean-Paul Hirsch/P.O.L

Dix-huit vidéos réalisées par Jean-Paul Hirsch présentent des lectures ou des entretiens de Bernard Noël, filmés au siège des éditions P.O.L. On peut toutes les retrouver ici.

Une enquête littéraire

Dans P.O.L nid d’espions, roman d’espionnage érudit de Jean-Luc Bayard paru en 2015, apparaissent Bernard Noël, Emmanuel Hocquard, Harry Mathews, Georges Perec, Jean Frémon et quelques autres auteurs de la maison P.O.L…

 

Notre vive gratitude va vers Emmelene Landon O.-L. et vers Jean Frémon. Merci à Chantal Colomb-Guillaume, Jean-Baptiste Para et Mathias Pérez pour leurs aimables autorisations.

Unes, un “grand petit éditeur”

      Il faut dire que, depuis quelques années, le nombre de petits éditeurs diminue de façon assez inquiétante. Parmi eux, il y en avait un certain nombre, dont Fata Morgana représente l’exemple type, mais également Unes, ou Farrago, qui étaient   de “grands petits éditeurs”.

(Bernard Noël au micro d’Alain Veinstein en 2009, in Bernard Noël, du jour au lendemain, L’Amourier, 2017.)

 

Alors que Bernard Noël dirige la collection “Textes” chez Flammarion, il reçoit en 1978 le manuscrit d’un Varois de 23 ans, Jean-Pierre Sintive. Il en apprécie la teneur et encourage l’auteur à poursuivre dans la voie de l’écriture. S’ensuit une correspondance de plus en plus amicale. Bernard Noël intègre un texte du jeune poète dans les Cahiers de Mauregny qu’il publie avec Colette Deblé. Leur première rencontre a lieu à Toulon, le 25 octobre 1979, lors d’une exposition de Colette Deblé à la librairie-galerie Alinéa. Le contact est si chaleureux que germe l’idée de faire un livre ensemble.

Jean-Pierre Sintive est instituteur. Il décide de se lancer dans l’édition, en utilisant la petite presse typographique Freinet qui se trouve dans sa classe. En 1980, il souhaite imprimer sept poèmes de Bernard Noël parus en 73 dans La Revue de Belles-Lettres. Leur auteur propose au jeune homme d’écrire plutôt un texte qui lui soit spécialement destiné. Cette marque de confiance incite Jean-Pierre Sintive à devenir un véritable éditeur de poésie : il se forme à la typographie, puis achète une presse Phénix, du matériel d’imprimerie et une provision de beaux papiers. Six polices de caractères Times lui sont offertes par Emmanuel Hocquard. Les éditions Unes naissent fin 81 avec Le Visage volé, un recueil de Jean-Louis Giovannoni. À l’automne 1982, Bernard Noël, comme promis, envoie un manuscrit : Fable pour cacher. Le poème paraît chez Unes le 19 novembre – jour anniversaire de l’auteur et de celle à qui la Fable est dédiée. Des peintures originales de Serge Plagnol ornent le tirage de tête. Ce même jour, sur un roman cher à Jean-Pierre Sintive, Bernard Noël inscrit :

© J.P. Sintive

L’année suivante, les éditions Unes publient L’air est les yeux, avec des peintures de Jan Voss. D’autres auteurs et plasticiens viennent enrichir le catalogue : Roger Giroux et François Deck, Bernard Lamarche-Vadel et Mario Merz, Claude Margat et Colette Deblé, etc. En 1984, Bernard Noël écrit une Lettre verticale à Jean-Pierre Sintive. Ses livres chez Unes se succèdent d’année en année, atteignant le total de vingt-cinq. Il s’agit essentiellement de poèmes mais aussi de préfaces et de traductions.

© Unes

En une vingtaine d’années, Unes devient l’un des plus prestigieux éditeurs français. De nombreuses rencontres et expositions avec les auteurs et les peintres des éditions sont organisées par Jean-Pierre Sintive.

Jean-Pierre Sintive, Bernard Noël, Jean-Louis Giovannoni, Patrick Wateau, Bayeux, 1998 © Unes

Parallèlement, Jean-Pierre Sintive et Stéphanie Ferrat ouvrent la galerie Remarque en 1999 à Trans-en-Provence. C’est le lieu idéal pour marier les expositions à des lectures. Bernard Noël participe fréquemment aux rencontres entre peintres et auteurs initiées par les galeristes-éditeurs. Il publie six titres chez Remarque. En novembre 2000, pour fêter l’anniversaire de l’écrivain, quatre-vingt-dix œuvres d’artistes ayant accompagné ses textes sont exposées dans la galerie. Deux cents amis sont présents au vernissage.

Exposition Paul Trajman, galerie Remarque, 2004 © J.P. Sintive

En 2002, un incendie détruit l’entrepôt des Belles-Lettres qui stockent et diffusent les éditions Unes. Elles cessent leur activité car 25 000 exemplaires de leur fonds sont partis en fumée ! Juin 2010, nouveau coup du sort : la galerie Remarque, située près d’un cours d’eau, est victime des graves inondations qui touchent le Var. La voilà contrainte de fermer ses portes…

François Heusbourg est né la même année que les éditions Unes. À la demande de Jean-Pierre Sintive, il en reprend le flambeau en 2013. Dès le redémarrage des éditions paraît À côté du mot perdu, où des interventions de Stéphanie Ferrat accompagnent le poème de Bernard Noël. L’un de ses titres marquants va être réédité à l’occasion des 40 ans de Unes, en 2021.

Jean-Pierre Sintive vient de rouvrir la galerie Remarque à Draguignan avec une exposition Antoni Tàpies.

Documents annexes

Textes de Bernard Noël à propos des éditions Unes :

Une galerie accueille un éditeur (1984)

L’Entrevu (1995)

Tout éditeur… (2000)

Des livres d’Unes (2001)

Texte de Jean-Pierre Sintive sur ses liens avec Bernard Noël (2011)

Bernard Noël et Jean-Pierre Sintive, Draguignan, 2008 © S. Ferrat

 

35 ans des éditions Unes, avec Bernard Noël, Ludovic Degroote (partiellement caché), Esther Tellermann, François Heusbourg, Jean-Pierre Sintive, Daniel Biga et Jean-Louis Giovannoni, Draguignan, 2016 © Pôle Culturel Chabran

Merci à Michèle Brunet et à Jean-Pierre Sintive pour le partage de leurs archives personnelles.

Fidélité à Fata Morgana

Bernard Noël a publié une cinquantaine de titres chez Fata Morgana. Cette abondance est le fruit d’une longue amitié avec l’éditeur Bruno Roy. Leur relation a débuté à l’automne 1967. Bernard Noël raconte : C’est par hasard que j’ai rencontré Bruno Roy chez Madame de Renéville. J’allais chez elle une ou deux fois par semaine afin de classer les papiers et la bibliothèque de son mari défunt [1]. Elle avait dû me convoquer pour l’assister dans son rendez-vous avec Bruno Roy qui, sans doute, souhaitait publier des inédits de Renéville… Finalement, c’est moi que Bruno a publié, un poème en plaquette, et tout de suite, il a été question d’un peintre. Je rêvais que ce soit Sima, mais l’envoi du poème est resté sans réponse. Cependant, l’amitié de Bruno et l’association à ses activités éditoriales m’ont porté tout naturellement vers le “livre de dialogue”, dont il a édité l’un des plus beaux exemples des trente dernières années : Le Rêve de l’ammonite de Butor et Alechinsky [2].

Le “poème en plaquette” évoqué s’intitule À vif enfin la nuit. C’est le huitième ouvrage que publie, en octobre 1968, la toute jeune maison d’édition de Bruno Roy, sise près de Montpellier. Le texte de Bernard Noël est accompagné d’une eau-forte de Ghislain Quévy. Quelques mois plus tard, Jérôme Martineau tire pour Fata Morgana les cinquante exemplaires de tête du Château de Cène.

Colophon de l’édition 1969 du Château de Cène

Les titres s’enchaînent : en 1970, Une messe blanche, avec une eau-forte d’Alain Le Foll ; en 1971, Souvenirs du pâle, avec quatre pointes-sèches de Ramon Alejandro. De 1973 à 1980, Bernard Noël prend une part active dans la maison d’édition en codirigeant avec Bruno Roy la collection “Le Grand Pal” – en référence à une phrase de Georges Bataille : “Je ne parlerai plus d’expérience intérieure mais de pal.”

Vignette de François Lunven

Bernard Noël dédie, en 1975, une Lettre verticale à l’éditeur et à Marijo Roy, son épouse et collaboratrice. Ses parutions chez Fata Morgana vont se succéder continûment, au rythme d’une ou deux par an, comme le montre le long catalogue des éditions. Ce sont, pour la plupart, des “livres de dialogue” avec des artistes (Vladimir Velickovic, Colette Deblé, Bernard Moninot, Dado, Bernard Dufour, Camille Bryen, etc.), mais aussi avec d’autres écrivains (André Velter, Jean Frémon, Roger Laporte).

© Atelier Bernard Noël

Parfois, Bernard Noël intervient en tant qu’illustrateur, comme dans Les Rougets d’André Pieyre de Mandiargues.

Aquarelle, 2004

Les éditions Fata Morgana comptent, à ce jour, plus de 600 livres à leur catalogue. Ce sont les plus anciennes de tout le Languedoc-Roussillon. Depuis 2000, David Massabuau seconde Bruno Roy. La longue fidélité de Bernard Noël perdure puisqu’un nouveau recueil de ses textes paraîtra dans les mois à venir à Fontfroide le Haut. Ainsi se vérifie ce qu’affirmait l’auteur dès 1974 : Chez Fata Morgana, j’ai trouvé LA maison. Elle est dans maintenant [3].

Bernard Noël et Bruno Roy, Fontfroide le Haut, 2018 © EK

 

[1] C’est en 1966 que Pierre Leyris a introduit Bernard Noël auprès de Lucia Rolland de Renéville, veuve d’André qui fut l’un des membres du Grand Jeu de 1927 à 1932.

[2] Entretien de Bernard Noël avec Jean Lissarrague, in Écrire-Voir, Centre “Joe Bousquet et son Temps”, 2002.

[3] Yves Masselot, texte sur Fata Morgana in Le Temps parallèle n° 1, 1974.

Quelques documents

Dialogue de Bernard Noël avec Bruno Roy sur la “petite édition”, paru dans l’anthologie Fata Morgana, 1966-1976, 10/18, 1976.

Texte de Bruno Roy sur ses liens avec Bernard Noël paru dans le numéro 2-3 de la revue Givre consacré à Bernard Noël en 1977.

Quinze ans bientôt…, préface de Bernard Noël pour le catalogue Fata Morgana, 1966-1980.

Le volume l’écrit, texte de Bernard Noël pour le catalogue Fata Morgana, 1965-2015.

 

Merci à David Massabuau pour sa coopération, à Bernadette Griot pour la mise en page de l’entretien Bernard Noël / Bruno Roy et à Jean-Paul Morin pour le texte d’Yves Masselot.

Passages en revues

Bernard Noël affectionne les revues littéraires. Il a toujours encouragé et soutenu leur existence. Il aime y publier, même quand le tirage en est modeste.

Son premier texte paru dans un périodique s’intitule Au vent. C’est un poème de forme classique, en alexandrins, que l’adolescent envoie en 1947 au Journal des voyages, hebdomadaire auquel il est alors abonné. Son ode au vent de l’Aubrac natal est retenue et publiée à la rubrique “La page des jeunes poètes” du numéro 90.

L’année 1954 voit la parution de trois textes – dont deux commandes – dans des revues. De 55 à 62, ce sont principalement les Cahiers des saisons qui accueillent, parfois dans des versions primitives, les écrits qui vont compter. Bernard Noël les regroupera ultérieurement dans Le Lieu des signes et Treize cases du je.

À partir de 1970, il décide de devenir écrivain à plein temps et, parallèlement aux livres qui paraissent, ses publications dans des revues et journaux littéraires s’intensifient considérablement. Elles sont de natures variées : poèmes, notes de lecture, entretiens avec des peintres ou des écrivains, articles politiques, etc. Souvent, il s’agit d’extraits d’œuvres en cours. L’abondante bibliographie des parutions en revues et journaux est consultable ici.

Notons que Bernard Noël a participé aux comités de rédaction de La Traverse, Mise en page, Nulle PartCorrespondances, Lignes ainsi qu’à ceux des journaux La Quinzaine littéraire, Révolution, Le Journal à Royaumont et Les Lettres françaises.

© Atelier Bernard Noël

Ces périodiques recèlent souvent de véritables pépites, dont certaines n’ont jamais été rééditées. C’est le cas des notes de lecture présentées ici : l’une sur Aurora de Michel Leiris et la deuxième sur She de Henry Rider Haggard. Elles ont initialement paru dans le numéro 19-20 de la revue Opus international, en 1970. Dans son essai consacré à Bernard Noël*, Pierre Dhainaut écrit, à juste titre, que Le Château de Cène a “emprunté sa forme” à ces deux romans initiatiques, admirés par “Urbain d’Orlhac”…

Aurora

She

 

*Pierre Dhainaut, Bernard Noël, Ubacs, 1977.

Dans les pas de Rimbaud

   “Il n’y a pas de renoncement, lequel n’est que littérature pour littérateurs, il n’y a qu’un mouvement qui agit à l’intérieur, à la manière de cette langue nouvelle dont Rimbaud a dit qu’elle serait «de la pensée accrochant la pensée et tirant» [1].” Bernard Noël

Arthur Rimbaud (en haut à gauche) à Aden vers 1880

Le colloque d’Aden

L’Institut du monde arabe et le gouvernement du Yémen du Sud organisent à Aden, du 11 au 18 mars 1990, un colloque sur Arthur Rimbaud réunissant auteurs arabes et français, dont Bernard Noël [2]. Le 14, guidé par Alain Borer, le groupe d’écrivains part sur les traces de Rimbaud dans les rues de la ville, “le labyrinthe d’Aden s’ouvrant dans les coulisses d’un colloque [3]”. Dans le quartier de Krater, la maison où le poète fut importateur est identifiée grâce à Barr-Adjam – livre des souvenirs d’Alfred Bardey, son employeur – ainsi qu’à des photographies fournies par deux intellectuels yéménites. Alain Borer raconte : “Nous entrons dans l’agence Bardey ; ouverte et habitée, mais discrètement déserte à cet instant, la maison sent encore le café des harims – elle n’a pas changé d’affectation, devenue Chambre du commerce et de l’industrie où s’entassent des sacs de moka d’Arabie [4].” Alain Jouffroy, participant à cette découverte, écrit : “Soudain, le «mythe Rimbaud», fabriqué dans les officines littéraires et universitaires françaises, tombait silencieusement en poussière sur les tièdes carreaux fendus de cette terrasse, à la lumière du crépuscule yéménite. Tout devenait, banalement, mystérieusement réel [5].”

La maison Bardey, 1994 © Jean-Claude Grosse

Lors du colloque, Alain Jouffroy lance l’idée d’écrire collectivement un “Manifeste d’Aden”. La veille du retour en France, Bernard Noël lui remet ces quelques lignes, en guise de début du manifeste : “Aden est un mot, et chaque mot est en soi une image, car un mot ne se limite pas au sens de la chose qu’il désigne. Aden, où nous sommes venus, n’est pas un lieu, c’est simplement la forme qu’ici donne à l’inconnu puisqu’il faut, un instant, que l’inconnu ait des lèvres et un corps pour que, dans l’Autre, notre propre limite prenne un contour aimable. Nous aimons l’amour qui nous souffle entièrement en tu [6].”

De 1991 à 1997, la maison Bardey est transformée en un centre culturel franco-yéménite. En 2000, elle devient le “Rambow Hotel” ! Sur une photographie de 2018, le nom de l’hôtel est toujours gravé au-dessus de l’entrée mais ses fenêtres apparaissent murées et des panneaux sur sa façade indiquent : “Abou Ahmed, toutes sortes de meubles”…

Rambow Hotel, 2018 © Georges Malbrunot

Bernard Noël a contribué au colloque avec ce texte sur l’image poétique :

De la pensée accrochant la pensée et tirant

Le site artyuiop propose l’intégralité de la lettre de Rimbaud à Demeny.

*

[1] Bernard Noël, Arthur Rimbaud in La Place de l’autre, Œuvres III, P.O.L, 2013.

[2] Les autres participants sont Chawki Abdelamir, Alain Borer, Chantal Dagron, Charles Dobzynski, Thierry Fabre, Kadim Jihad, Alain Jouffroy, Mohamed Kacimi, Marc Le Bot, Serge Sautreau et André Velter.

[3] Alain Borer, La découverte de la “Maison Rimbaud” in Sud, cahiers trimestriels, n° 112, 1995.

[4] ibid.

[5] Alain Jouffroy, Je suis ici dans les Gallas, éditions du Rocher, 1999.

[6] Alain Jouffroy, Petite introduction à un manifeste d’Aden in Rimbaud, revue Europe n° 746-747, juin-juillet 1991.

Bernard Noël et Arthur Rimbaud

Dans son œuvre, Bernard Noël se réfère plusieurs fois à Rimbaud de manière plus ou moins explicite. Il lui a également consacré quelques textes spécifiques :

  • La mort, le mot et le mort-mot, préface à Arthur Rimbaud de Roger Gilbert-Lecomte (Fata Morgana, 1971), reprise dans Treize cases du je (Textes/Flammarion, 1975). Ce texte est principalement axé sur Gilbert-Lecomte.
  • Aujourd’hui, Rimbaud…, réponse de Bernard Noël à une enquête menée par Roger Munier auprès d’une cinquantaine d’écrivains (Archives des lettres modernes n° 160, Minard, 1976).
  • L’Élan et le Hoquet, in Jules Laforgue, Œuvres complètes, t. 2 (L’Âge d’homme, 1995), repris dans La Place de l’autre, Œuvres III (P.O.L, 2013).
  • Harar, préface au livre de photographies éponyme de Guy Hersant (Filigranes, 1999).
  • Arthur Rimbaud, texte paru initialement en espagnol, traduit par Miguel Casado (Casa Encendida, 2007 ; Huerta de San Vincente, 2008), puis repris en français dans La Place de l’autre, Œuvres III (P.O.L, 2013).

 

Merci à Jean-Baptiste Para et à Jean-Claude Grosse pour leurs aimables autorisations ainsi qu’à Mohammed Bennis pour sa traduction.

Partages poétiques à Royaumont

Bernard Noël et Denis Roche (1er décembre 1983, Royaumont © Denis Roche)

“Je prends en photo nos deux ombres projetées sur une berge du canal. C’est assez beau parce qu’à la place de nos jambes il y a l’ombre de grandes branches qui partent dans tous les sens.” (Denis Roche, Temps profond, Seuil, 2019)

 

Aux yeux de Bernard Noël, la littérature ne se limite pas aux auteurs français : Rilke, Eliot, Lowry et Kafka l’ont autant marqué que Nerval ou Artaud. Faire circuler l’écriture à travers différentes langues est pour lui une nécessité. Ainsi, dès qu’il prit la tête de la collection Textes chez Flammarion, il décida d’y “planter les trois piliers de la poésie américaine [1]” : Williams, Pound et Cummings, dont il édita, pour la première fois en France, un livre entier. Bernard Noël a lui-même réalisé quantité de traductions et ses propres livres sont publiés dans une trentaine de pays. Sa vie durant, il a effectué de multiples voyages au cours desquels il a rencontré de nombreux auteurs et traducteurs étrangers. Ces déplacements sont aussi sources d’écriture. Plusieurs livres en témoignent : URSS aller retour, La Rencontre avec Tatarka, Le Passant de l’Athos, Le Reste du voyage, Les Villes en l’air, etc., auxquels s’ajoutent des journaux de voyage encore inédits.

Une idée neuve

En 1983, un Centre Littéraire s’ouvre au sein de la Fondation Royaumont, à Asnières-sur-Oise. Bernard Noël en prend la direction en septembre. Son programme est basé sur la rencontre et l’échange. Il a l’idée novatrice de créer des “séminaires de traduction poétique”. Le principe en est simple : des poètes étrangers sont accueillis pendant cinq jours avec une dizaine d’écrivains et traducteurs français. Les invités donnent lecture de leurs poèmes dans leur langue d’origine, puis un interprète lit un mot à mot en français ; enfin tout le monde travaille en commun à une traduction, dans le “frottement de syntaxes étrangères [2]”. Chaque séminaire doit aboutir à la publication d’un volume, l’objectif étant de constituer une anthologie de la poésie mondiale. Le premier séminaire, en décembre 1983, est consacré au poète américain David Antin. À partir de 1984, la codirection du Centre Littéraire est confiée à Rémy Hourcade et Jean-Pierre Boyer, Emmanuel Hocquard puis Claude Esteban en devenant tour à tour les conseillers artistiques. Bernard Noël continue à participer aux séminaires de traduction.

Emmanuel Hocquard, Marie-Florence Ehret, Bernard Noël, Demosthenes Agrafiotis, 1990 © Kathy Imbert

Ces rencontres entre écrivains venus de pays divers sont très fructueuses, comme l’explique Emilio Sánchez-Ortiz : “Lorsque nous sommes à l’Abbaye, nous engageons de nouvelles amitiés, nous échangeons des livres et des revues ; de nouvelles collaborations se mettent en place. En un mot : nous vivons et dialoguons intensément. La rencontre entre les écrivains s’enrichit grâce à la mise en place préalable d’un thème de travail qui sert de lien entre eux. Cela n’a rien à voir avec les cocktails littéraires dominés par les stéréotypes et la frivolité. À l’Abbaye, après les séances de travail, nous disposons de temps pour parler intensément, pour vivre à fond cette expérience fascinante et conflictuelle que suppose toute poésie ; ou alors, […] pour évoquer des collaborations qui se concrétiseront plus tard en traductions, éditions ou autres séminaires qui n’auraient jamais eu lieu sans un contact préalable au Centre Littéraire. En un mot : il se forge une vision plus large du monde [3].”

Denis Dormoy, Bernard Noël, François Dominique, 1990 © Kathy Imbert

Alchimie collective

À propos de ces échanges, Claude Esteban écrit : “Si nous sommes réunis, sous les voûtes de cette bibliothèque, n’est-ce pas en vérité pour nous attacher derechef à un livre dont nous ne savons rien encore et qu’à nous tous, écrivains, poètes, interprètes, nous allons soustraire à sa langue originelle et, ligne à ligne, phrase à phrase, faire en sorte qu’il devienne un autre, le nôtre aussi bien, en français ? Oui, nous nous livrons là, comme en secret, à une bien curieuse entreprise, et qu’on pourrait à bon droit estimer déraisonnable, celle de la traduction collective – entendons élaborée à plusieurs et en un même lieu – d’un poète invité et qui partage donc avec nous ce travail, cette transmutation périlleuse [4]…”

Bernard Noël évoque un phénomène étonnant : “Parfois, le travail collectif a suscité une dimension surprenante dans l’espace de laquelle advenait à l’ensemble des participants une sorte de don des langues [5].” Au micro d’Alain Veinstein, il ajoute, en 2014 : “Je crois vraiment qu’il y avait un partage qui, étrangement, relevait un peu d’une espèce de cérémonie animiste [6]…”

Séminaire Fernando Pessoa, 1986 © Jean-Yves Cousseau

De riches rencontres

Le bilan est éloquent : de 1983 à 2000, 52 rencontres ont lieu, représentant 35 nationalités et 22 langues ; 84 titres sont publiés. Des livres d’artiste sont également réalisés dans l’atelier de la Fondation. Dans un désir de partage, de nombreuses lectures sont proposées au public soit à Royaumont même, soit dans les alentours ou à Paris. En septembre 1985, trente-cinq écrivains se succèdent pendant trois jours pour lire l’intégrale des Cantos d’Ezra Pound devant près de trois cents personnes.

Mary de Rachewiltz, fille d’Ezra Pound © Kathy Imbert

En 1995, lorsque Bernard Noël se voit confier la célébration du centenaire de Paul Éluard, il saisit l’occasion pour faire l’état des lieux de la poésie mondiale. Il contacte alors près de deux cents poètes dont quatre-vingts étrangers, afin qu’ils définissent leur conception de la poésie. Toutes les contributions sont réunies dans un gros volume intitulé Qu’est-ce que la poésie ?, publié par Jean-Michel Place. On y retrouve beaucoup de noms venus aux séminaires, preuve que les relations avec les poètes se sont poursuivies au-delà des rencontres de Royaumont…

[1] Bernard Noël, du jour au lendemain, entretiens avec Alain Veinstein, L’Amourier, 2017.

[2] Le Journal à Royaumont 1, 1987.

[3] Ibid.

[4] Voir Royaumont, Créaphis, 2000.

[5] Le Journal à Royaumont 1, op. cit.

[6] Bernard Noël, du jour au lendemain, op. cit.

Royaumont, bibliothèque, 1987 © Pierre Gaudin/Créaphis

Publications de Bernard Noël à Royaumont

Outre toutes les traductions auxquelles il a participé, Bernard Noël a également publié à Royaumont des textes personnels :

Écrit sur la glace, gravure de Jan Voss, Avec/Royaumont, 1985 (50 ex.).

Corps 12, Royaumont, 1985 (75 ex. et 24 HC). Portfolio réunissant 12 peintres et 12 écrivains sur le thème du “geste sportif”. Bernard Noël est associé à Olivier Debré ; son poème s’intitule Gestes.

Lieux d’écrits, ouvrage collectif sur les lieux évoquant des écrivains, photographies de Jean-Yves Cousseau, Royaumont, 1987. Le texte de Bernard Noël s’intitule Le Coin d’Irène. Il fait écho à un extrait du Paysan de Paris de Louis Aragon.

On trouve des textes de Bernard Noël dans Le Journal à Royaumont :

  • une présentation du journal dans le bulletin d’abonnement (1987).
  • deux textes dans le n° 1 (1987) : Les séminaires de traduction poétique et Parti pris
  • deux textes dans le n° 2 (1988) : La ligne Masson préface du catalogue André Masson, livres illustrés de gravures originales (Fondation Royaumont, 1985) et Sens et culture, repris dans La Castration mentale (P.O.L, 1994) puis dans L’Outrage aux mots, Œuvres II (P.O.L, 2011).
  • un texte dans le n° 3 (1988) : Le Dieu des poètes repris par les éditions Paupières de terre (1991) puis dans La Place de l’autre, Œuvres III (P.O.L, 2013).

La plaquette Fondation Royaumont, 1964-1984 : XXe anniversaire contient le texte Commande ? .

 

Nos remerciements vont à Demosthenes Agrafiotis, Jean-Paul Auxeméry, Marguerite Ballèvre, Jean-Pierre Boyer, Pierre Gaudin et Françoise Peyrot-Roche pour leurs contributions à la documentation de cet article.

Paule Thévenin, l’action discrète

“Le feu dont Antonin Artaud m’a dotée, même la mort ne saurait l’éteindre.” [1]

Paule Thévenin, 1993 © Photo Denis Roche (coll. Domnine Milliex)

Après la réédition par Gallimard du tome I des Œuvres complètes d’Antonin Artaud en 1976, Bernard Noël écrit : “[L’actuelle réédition] prouve que la vie de cette Œuvre tient aussi au travail anonyme qui ne cesse de l’enrichir, d’abord bien sûr en découvrant de nouveaux textes, ensuite en éclairant patiemment les circonstances de leur rédaction. Ainsi s’élabore, avec une discrétion qui en dissimule l’importance, une biobibliographie, c’est-à-dire une vie tramée par les textes et non par l’anecdote toujours pauvrement illustrative [2].” Le “travail anonyme” auquel il fait allusion est celui de Paule Thévenin qui voua toute sa vie à révéler l’œuvre d’Artaud pour nous la rendre accessible. Bernard Noël lui a rendu hommage dans son livre Artaud et Paule.

La “lectrice absolue”

En 1946, deux mois après avoir fait la connaissance de Paule Thévenin, Artaud lui a demandé de dactylographier les poèmes d’Artaud le Mômo. D’autres textes suivront. Leur collaboration est très active : Antonin dicte et la jeune femme tape à la machine à écrire. C’est ce que Paule a appelé “l’écriture vocale [3]”. Dès la mort d’Artaud, elle se lance dans la mise au net des manuscrits qu’il lui a laissés. “Il l’a formée à ce rôle, sans l’en prévenir, en lui confiant la dactylographie de ses pages, et le plus souvent sous sa dictée afin de la familiariser avec sa scansion.”

Fonds Artaud, Cahier 323 © BnF

Durant les trois dernières années de sa vie, Artaud a écrit et dessiné avec acharnement, remplissant 406 cahiers d’écolier. Ces pages sont très difficiles à déchiffrer. Parfois, plusieurs couches d’écriture se superposent. “[Sa main] n’inscrit pas du lisible, mais du vif, et à l’instant, et en l’état, et tel quel surgi, et criant. La graphie des cahiers est l’empreinte même de la vivacité d’Artaud vivant son incendie.” Après sa disparition, “Paule épouse alors l’œuvre d’Artaud, c’est-à-dire son corps de papier, et lui donne son propre corps”. À propos de ce don de soi à une œuvre, Michel Surya parle “d’énigmatiques noces mystiques [4]”. Le colossal travail de décryptage des cahiers et la constitution minutieuse d’un appareil critique pour la publication occuperont la vie de Paule Thévenin pendant quarante-cinq années.

Naissance d’une passion

C’est grâce au docteur Ferdière que Bernard Noël découvre Artaud en 1947. Alors lycéen à Rodez, il écrit des poèmes qui intéressent le psychiatre. Son célèbre pensionnaire a quitté l’asile d’aliénés aveyronnais en mai 1946 pour la maison de santé d’Ivry, où il meurt le 4 mars 1948.

Bernard Noël part vivre à Paris en octobre 1949. Comme son ami François Séguret, il se passionne pour les ouvrages du “Mômo” qu’il lit à la Bibliothèque nationale. Plus rien de lui n’étant publié dans ces années-là, les deux jeunes gens décident de demander des lettres d’Artaud à ses amis pour les faire éditer. Bernard Noël en rencontre quelques-uns (dont Paule Thévenin), tous favorables, mais le projet ne peut aboutir sans l’autorisation de la famille Artaud.

Bernard et Paule

Les liens amicaux entre Paule Thévenin et Bernard Noël se nouent véritablement début 1974. Ce dernier prépare pour Flammarion l’édition de deux livres de Jacques Prevel : En compagnie d’Antonin Artaud et Poèmes. Bernard Noël contacte Paule afin qu’elle lui apporte “conseils et précisions”. Dans la Lettre à un ami qu’elle lui adresse le 2 janvier 1986, Paule raconte ainsi leurs premières rencontres : “Vous m’aviez apporté quelques lettres d’Antonin Artaud et nous avons parlé un long moment. La nature des questions que vous me posiez sur mon travail, la façon dont vous les posiez, vos silences attentifs, l’impression que vous me donniez d’être enfin écoutée, tout cela m’a amenée à vous en dire plus en quelques minutes que je ne l’avais jamais fait avec personne auparavant”. L’amitié se poursuivra pendant dix-neuf ans, jusqu’au décès de Paule. Bernard Noël est le premier à qui elle annonce, peu avant de mourir, être parvenue au bout de son travail sur les manuscrits d’Artaud.

L’anonymat

Depuis la mort d’Antonin, Paule Thévenin a été en butte à l’hostilité de la famille Artaud qui lui reproche d’avoir gardé pour elle ses manuscrits – ce qu’elle a fait pour les préserver de la censure des héritiers. Après la publication du premier volume des Œuvres complètes chez Gallimard en 1956, Fernand Artaud, le frère de l’écrivain, bloque pendant plusieurs années la parution de Adresse au pape et de Adresse au Dalaï-Lama. “Rien ne protège un auteur de ses héritiers dans un monde où « morale » et « propriété » sont unies par les seuls liens indissolubles [5]”, écrit Bernard Noël. Les tomes paraissent ensuite régulièrement, transcrits et scrupuleusement annotés par Paule Thévenin sans que son nom y soit mentionné. “La famille Artaud voulait bien des droits d’auteur fournis par le travail de Paule, mais ne voulait pas que ce travail bénéficie de la moindre reconnaissance.” En 1991, le neveu d’Artaud, Serge Malausséna, fait suspendre la parution du tome XXVI en accusant Paule de ne pas respecter le texte de son oncle. Elle en est profondément affectée. Elle meurt d’un cancer le 25 septembre 1993, avant que le procès engagé contre elle ne tourne à son avantage. Le volume XXVI paraît en 1994. Depuis, les cinq derniers tomes préparés par Paule sont en attente de publication chez Gallimard…

“Comparez [aux cahiers] les volumes édités : la masse d’écriture est devenue des textes clairement établis, avec un appareil considérable de notes. L’illisible est devenu lisible. Est-ce une trahison ?”

Les cinq tomes non publiés © Atelier Bernard Noël

*

[1] Paule Thévenin, Lettre à un ami in Antonin Artaud, ce Désespéré qui vous parle, Éditions du Seuil, coll. Fiction & Cie (1993).

[2] Bernard Noël, Artaud renouvelé, la Quinzaine littéraire n° 242 (16/10/1976).

[3] Paule Thévenin, Lettre à un ami, op. cit.

[4] Artaud et Paule, 4e de couverture.

[5] Bernard Noël, L’Action discrète, préface à Textes 1962-1993 de Paule Thévenin, Lignes (2005). Réédition dans La Place de l’autre, P.O.L (2013).

Toutes les autres citations sont issues de Artaud et Paule de Bernard Noël, Lignes/Léo Scheer (2003). Réédition dans La Place de l’autre, P.O.L (2013).

Quelques documents

  • Bernard Noël parle de Paule Thévenin avec Dominiq Jenvrey :

(“L’émission de littérature”, Radio Campus Orléans, 20/10/2004)

De Bernard Noël sur Antonin Artaud

Outre Artaud et Paule et Artaud renouvelé cités plus haut, on pourra lire également :

  • Préface de En compagnie d’Antonin Artaud de Jacques Prevel, Textes/Flammarion (1974). Réédition augmentée des Poèmes de Jacques Prevel, Flammarion (1994).
  • N’enfermez plus Artaud, les Nouvelles littéraires (08/04/1976).
  • Artaud le lalie, Cahiers Artaud n°1 (octobre 2013), éditions Les Cahiers. Repris dans La Place de l’autre, P.O.L (2013) puis dans La Célibataire n° 29 (hiver 2014), éditions EDK.

Nos vifs remerciements vont à Domnine Milliex, Hélène Milliex, Françoise Peyrot-Roche, Michel Surya, Alain Veinstein et Bertrand Verdier.

Pour Noël, offrez un cadeau fantastique (1954)

Acheté par hasard sur les quais, Heureux les pacifiques, de Raymond Abellio, impressionna beaucoup Bernard Noël. La lecture du roman Les yeux d’Ézéchiel sont ouverts, du même auteur, intensifia cette impression. Aussi, quand Abellio put rentrer en France en 1953, Bernard Noël et son ami Jean Largeault – le futur philosophe – lui demandèrent de les recevoir. À la suite de cette rencontre, les deux jeunes hommes furent amenés à fréquenter le Cercle d’Études Métaphysiques qu’animait Raymond Abellio. L’année suivante, sachant Bernard Noël sans ressources, l’écrivain le recommanda à Louis Pauwels qui cherchait un secrétaire et, en réalité, un “nègre”. Celui-ci dirigeait alors la Bibliothèque Mondiale qui publiait deux livres par mois au format de poche, ce qui était une innovation éditoriale. Chaque parution était accompagnée d’un “cahier” consacré à l’actualité culturelle et scientifique.

Bernard Noël composa tout le cahier du numéro 43, daté de novembre 1954. Il s’agissait d’une présentation de la compagnie Renaud-Barrault. Son nom n’y est pas mentionné.

Dans le cahier du numéro 45, accompagnant Chant de Noël de Charles Dickens (décembre 1954), se trouve le premier article signé de son nom : Pour Noël, offrez un cadeau fantastique. À travers ce texte, on peut déjà reconnaître la langue du futur écrivain et relever son intérêt pour Henri Michaux à qui il consacrera ultérieurement plusieurs textes.

Dans les années 50, Louis Pauwels préparait avec Jacques Bergier ce qui allait devenir son best-seller : Le Matin des magiciens (sous-titré Introduction au réalisme fantastique). Bernard Noël fut chargé d’écouter Bergier et de mettre en forme ses propos qui constitueraient le début du livre, soit une centaine de pages. Malgré les promesses de Pauwels, Bernard Noël ne fut payé ni pour son travail à la Bibliothèque Mondiale ni pour sa contribution au Matin des magiciens

Deux livres de littérature fantastique ont été traduits de l’anglais par Bernard Noël pour les éditions des Deux-Rives, dans la collection “Lumière interdite” que dirigeait Pauwels : Démons et merveilles de Howard Phillips Lovecraft (1955) et L’Homme venu du futur de Lewis Padgett (1957).

Présence de François Lunven

© Calligrammes

“Mince, pas très grand, de constitution plutôt frêle, François Lunven attirait immédiatement par la noblesse de son regard, la qualité candide de son sourire et par son discours persuasif qui emportait sur le champ au galop de la spéculation la plus fascinante”, écrit Ramon Alejandro [1]. C’était un peintre, un dessinateur et un graveur prodigieusement doué, qui maîtrisait toutes les techniques à la perfection. Le 19 octobre 1971, il sauta par la fenêtre de son atelier situé au 6e étage, laissant ses pantoufles avec le talon contre le mur. Il avait 29 ans. Suicide ? Effet secondaire d’un médicament prescrit par son psychiatre ? Imitation de Bernard Réquichot qui se défenestra et qu’il admirait ? Nul ne saurait trancher. Son amitié avec Bernard Noël fut brève (21 mois) mais intense. Depuis sa fin brutale, elle n’aura cessé de hanter l’écrivain. 

 

En 1969, l’éditeur Bruno Roy avait choisi François Lunven pour réaliser la gravure accompagnant le tirage de tête du Château de Cène. Le 20 janvier 1970, le jeune artiste vint offrir le cuivre de sa gravure à “Urbain d’Orlhac” – alias Bernard Noël – et ce cadeau amorça le lien amical.

coll. Bernard Noël

Ramon Alejandro se joignit à cette relation. Ainsi fut constitué un trio dans lequel circulait une grande émulation intellectuelle et artistique. La plupart du temps, les rencontres avaient lieu chez l’artiste cubain. “Parfois, Ramon et moi étions traités en membres d’un corps mystique. François enseignait tout le temps parce que sa pensée était tout le temps le foyer d’une transformation qui avait besoin d’échange et de partage, autant pour se nourrir que pour s’essayer [2]”, raconte Bernard Noël.

Dans leurs discussions, Bernard, François et Ramon abordaient de multiples sujets et il était question tout aussi bien du Nombre d’or que du Grand Jeu, de Rimbaud que de Guénon, de “scathéologie” que d’entropie – nom scientifique de la mort. Lunven faisait preuve d’une insatiable curiosité dans tous les domaines. “[Il] voulait une lucidité folle, et qu’elle porte son four intérieur au «blanc» [3]”, explique Bernard Noël, mais il déplore : “Nous ne mesurions pas le danger pour lui de cet échauffement parce que François avait un comportement de lutin malicieux, qui faisait croire ludiques les envolées de son discours [4].” Les trois amis voulaient fonder une société secrète qui aurait porté le nom d’ “Anatomie”. Ils devaient réaliser ensemble des expositions et des livres d’artiste. La fin tragique du “lutin” annula tous les projets en cours. Elle fut un choc particulièrement violent pour Bernard Noël. “Sa mort fut ma mort [5]”, dit-il. Bien longtemps après cette disparition, il s’adresse ainsi au “jeune mort” dans son Tombeau de Lunven, poème en onze séquences écrit pendant l’été 2015 :

 

Tableau sans titre offert par François Lunven à Bernard Noël

coll. Bernard Noël

En seulement neuf années de création, François Lunven a atteint une maîtrise absolue de son art. Il se désignait comme “morphologue”. Dans ses œuvres, constate Bernard Noël, “tout s’organise selon deux directions principales : l’anatomie et le combat [6].” Les cinq textes que l’écrivain a consacrés à son ami mêlent étude de ses productions et évocation de leur créateur, à la personnalité fascinante : La combine, merci (1970), D’un moment à l’autre (1972), À la recherche de François Lunven (1987), Le Retour de Lunven qui inclut D’un moment à l’autre augmenté d’un long début – (2005), Tombeau de Lunven (2016). Ces textes ont été plusieurs fois réédités pour des catalogues d’expositions (cf. rubrique “Écrits sur l’art et les artistes” du site). Les éditions Fata Morgana viennent de les rassembler sous le titre François Lunven.

En outre, plusieurs livres de Bernard Noël comportent des références à Lunven plus ou moins cryptées : Les Premiers Mots, récit construit autour de la mort d’un ami, contient des citations de FL et l’un de ses souvenirs d’enfance (déguisement en amour) ; Le 19 octobre 1977, dont le titre est une allusion limpide, comporte une scène dans un cimetière avec un “R.” qui est Ramon Alejandro ; Le Château de Hors a été écrit “sous le regard d’un ami mort peu après” à qui l’auteur “doit la scène de coprophagie”. François Lunven est également évoqué dans Le double jeu du tu et dans Treize cases du je. Il est aussi question de lui dans divers entretiens accordés par Bernard Noël. Les premières éditions du Lieu des signes (novembre 1971) et de Souvenirs du pâle (décembre 1971) lui sont dédiées. Le préambule de URSS aller retour et plusieurs achevés d’imprimer sont datés du “19 octobre” : Une messe blanche (1972), D’une main obscure (1980), Bruits de langues (1980), etc.

Ce 19 octobre est d’autant plus marquant pour Bernard Noël qu’il est aussi le jour du décès d’Unica Zürn, artiste amie défenestrée en 1970, et de celui d’Henri Michaux, écrivain cher, en 1984 – comme un signe funeste…

 

Entretien inédit de Bernard Noël quant à François Lunven (1980)

Un triangle écorné, texte de Ramon Alejandro (1988)

Texte de Lunven pour Au château d’Argol de Julien Gracq (1968)

 

Pierre Magré et François Lunven au Lycée Claude-Bernard à Paris en 1960. Ils préparaient le CAPES d’Arts plastiques. Lunven fut reçu premier, Magré deuxième.

© Pierre Magré

 

François Lunven posant pour une publicité de mobilier d’entreprise

© Matéric

Ce numéro de Poèmes de l’année contient le poème Le Jeu du tu nous je de Bernard Noël. Le dessin de couverture est de François Lunven.

 

[1] L’Orgueil de la Vie in François Lunven (Musée de l’Hospice Saint-Roch/Galerie Alain Margaron, 2005).

[2] À la recherche de François Lunven in Lunven, dessins (Calligrammes, 1987).

[3] Le Retour de Lunven in François Lunven, op. cit.

[4] Ibidem.

[5] Bernard Noël ou l’éclaircie de Jacques Ancet (Opales, 2002). Notons que dans Le double jeu du tu (Fata Morgana, 1977), BN écrit à Jean Frémon quant à Lunven : “SA mort m’a si intensément touché qu’elle est devenue MA mort” et dans À la recherche de François Lunven (Calligrammes, 1987) : “Sa mort a été ma mort.”

[6] Le Retour de Lunven, op. cit.

 

Merci à Jean-Pierre Boyer, Éliane Kirscher, Pierre Magré et David Massabuau pour leurs contributions à la documentation de cet article.

Un fervent partisan de la Commune

© Atelier Bernard Noël

“Le désir de l’union, comme alternative au pouvoir, garde la Commune vivante : on ne lit pas en elle un rêve avorté, on lit la possibilité toujours latente d’un changement dont elle a, pour la première fois, tenté la pratique [1].”

Bernard Noël se présente lui-même comme un “fervent partisan” de la Commune de Paris. C’est à l’âge de 15 ans, après avoir lu L’Enfant, Le Bachelier et L’Insurgé, la trilogie de Jules Vallès, que débute son intérêt pour cette période révolutionnaire de l’Histoire : à l’adolescence, il lui semble qu’elle est “l’organisation de [sa] propre révolte [2]”. Plus tard, dans les années 60, il travaille comme rédacteur d’articles d’encyclopédie, ce qui aura des conséquences sur sa future activité d’écrivain…

Surviennent les événements de Mai 68, et la forte déception qui s’ensuit conduit Bernard Noël à prendre conscience de l’échec généralisé du socialisme, “l’occidental n’ayant cessé de trahir, et l’autre, le Russe, de surcroît qualifié de ‘réel’, ayant à jamais dénaturé la réalité politique [3].” Il entreprend de remonter aux sources du mouvement et plus particulièrement à la Commune. Cherchant quelle fut exactement la théorie communarde de l’État, il s’aperçoit qu’aucun traité n’a été publié à ce sujet, pas même par Marx, Engels ou Lénine. Pour s’en faire une idée précise, il décide de lire intégralement les cent quarante-et-un journaux parus de mars à mai 1871. À partir de cette longue étude et de son ancien emploi de rédacteur d’encyclopédies, il conçoit le Dictionnaire de la Commune, premier dictionnaire historique du XXe siècle. “J’avais un projet politique, qui était, à travers la Commune, d’étudier la coupure qui sépare le socialisme utopique du socialisme scientifique, mais j’avais aussi un projet d’écriture qui était de transformer le ‘dictionnaire’ en écriture [4].” Présentée dans l’ordre alphabétique, l’Histoire n’est plus un récit linéaire imposé. Bernard Noël veut “montrer le chantier à la place du monument – le chantier où chacun reprend l’histoire [5].” C’est au lecteur de la constituer en reliant les différents articles comme il lui convient, à partir des “matériaux de cette histoire dans l’Histoire [6].” “La rédaction du Dictionnaire de la Commune est le travail qui m’a le plus longuement occupé [7]”, indiquera son auteur quelques années plus tard. L’épais volume paraît le 18 mars 1971, pour le centenaire de la Commune.

Un projet d’écriture se dessine alors, celui de faire revivre dans un livre Eugène Varlin, le “Christ rouge” de la Commune. Le texte ne sera finalement pas rédigé.

En 1973, Bernard Noël découvre l’existence de L’État et la Révolution, livre disparu, au titre identique à celui de Lénine mais écrit quarante-et-un ans auparavant par un Communard : Arthur Arnould. C’est enfin “l’introuvable traité [8]” sur la conception de l’État communaliste qui avait motivé toutes ses recherches… Il lit l’ouvrage à la Bibliothèque Nationale puis rassemble des données biographiques sur son auteur. Il met tout ce travail de côté jusqu’en 1977 où il y revient et décide de restituer le livre d’Arnould en l’accompagnant d’une réflexion sur la situation politique française qui remonterait jusqu’à la Commune, mais le projet est partiellement abandonné. Il en subsiste un long texte qui va servir de préface à L’État et la Révolution. Bernard Noël confie l’ensemble, ainsi que Histoire populaire et parlementaire de la Commune de Paris – autre texte d’Arnould – à un jeune éditeur, Jacques-Marie Laffont, croyant lui assurer le succès. Les deux livres paraissent en 1981 mais c’est un échec commercial.

© Gallica/BnF

Aujourd’hui, les livres d’Arnould circulent et le Dictionnaire de la Commune, plusieurs fois réédité, est devenu une référence. Différents ouvrages sur la Commune ont été préfacés par Bernard Noël. Cette période révolutionnaire unique est si vive en lui qu’elle semble “faire partie de [sa] propre mémoire [9].” Il ne cesse d’en souligner les répercussions toujours actuelles : d’une part, l’idéal de société qu’elle a voulu pratiquer est devenu un modèle ; de l’autre, la violence inouïe de la répression versaillaise (entre 20 000 et 35 000 exécutions), les 7496 déportations de Communards et les atrocités commises en plein Paris sont toujours présentes dans l’inconscient collectif. Ainsi, dans son essai majeur La Castration mentale, le texte intitulé La Scène primitive revient sur le geste des bourgeoises qui, avec leurs épingles à chapeau, ont crevé les yeux des prisonniers communards passant près de l’Opéra, “sous les applaudissements et les rires”. Bernard Noël constate que ce geste barbare n’en finit pas de se répéter, mais insidieusement : de nos jours, le pouvoir commet “un meurtre du regard” en aveuglant les révoltés avec des images, “ce qui a l’avantage de n’être ni salissant ni douloureux”

 

[1] Textuel d’A.A. in Le Sens la Sensure (Talus d’approche, 1985).

[2Bernard Noël ou l’éclaircie de Jacques Ancet (Opales, 2002).

[3] Préface de la troisième édition du Dictionnaire de la Commune (Mémoire du livre, 2001).

[4] Entretien avec Jean-Marie Le Sidaner in La Place de l’autre, Œuvres III (P.O.L, 2013).

[5] Préface de la première édition du Dictionnaire de la Commune (Fernand Hazan, 1971).

[6] Ibidem.

[7] L’Histoire, une lecture in L’Outrage aux mots, Œuvres II (P.O.L, 2011).

[8Ibidem.

[9Ibidem.

Trois documents

Un regard nouveau, préface des “Pétroleuses” d’É. Thomas (extrait)

Entretien inédit de Bernard Noël sur la Commune (1971)

Le Dictionnaire de la Commune, un poème (par Luc Grand-Didier)

Merci à L’Amourier et à Luc Grand-Didier pour leurs aimables autorisations.

Le rayon ‘Commune’ dans la bibliothèque de Bernard Noël 

© Atelier Bernard Noël

Bibliographie des textes sur la Commune

1971

Dictionnaire de la Commune, Hazan, Paris. Cette édition comporte 800 articles et 92 illustrations. La préface est de BN.

Le magazine Politique hebdo n° 23 (11 mars) reprend douze articles du Dictionnaire de la Commune.

Le magazine Elle n° 1321 (12 avril) reprend dix articles du Dictionnaire de la Commune concernant les femmes.

1978

Dictionnaire de la Commune en deux volumes, édition non illustrée, augmentée de 73 articles, d’un index thématique et d’une nouvelle préface de BN, Champs/Flammarion, Paris.

1981

Quatrième de couverture de Histoire populaire et parlementaire de la Commune de Paris de Arthur Arnould, Jacques-Marie Laffont, Lyon.

Arthur Arnould ou la vie d’un mort est toujours fictive, préface à L’État et la Révolution de Arthur Arnould, Jacques-Marie Laffont, Lyon. La quatrième de couverture est également rédigée par BN.

1985

La préface de 1981 est reprise dans Le Sens la Sensure (Talus d’approche, Le Rœulx) sous le titre Textuel d’A.A. Elle est accompagnée d’un deuxième texte sur la Commune : La vie d’un mort est toujours fictive.

1994

La scène primitive dans La Castration mentale, Ulysse fin de siècle, Plombières-les-Dijon.

1998

Le Trésor perdu, préface à La Commune, Paris 1871, Photo poche Histoire/Nathan, Paris. BN est également l’auteur des légendes qui accompagnent les photographies.

2001

Dictionnaire de la Commune, avec une nouvelle préface de BN, Le Grand Livre du mois/Mémoire du livre, Paris.

2009

Arthur Arnould ou la vie d’un mort est toujours fictive, préface à L’État et la Révolution de Arthur Arnould, Res publica, Gémenos. La quatrième de couverture est également rédigée par BN.

Quatrième de couverture de Histoire populaire et parlementaire de la Commune de Paris de Arthur Arnould, Res publica, Gémenos.

2011

L’Outrage aux mots, Oeuvres II (P.O.L, Paris) comporte un chapitre qui rassemble six textes sur la Commune :  L’Histoire, une lecture (version légèrement remaniée de l’introduction sans titre de la « Partie 1 » de Le Sens la Sensure), Préface à la troisième édition (du Dictionnaire de la Commune), Le Trésor perdu,  La Scène primitive, La vie d’un mort est toujours fictive, Textuel d’A.A.

2015

À propos, préface à Blanqui, l’enfermé de Gustave Geffroy, L’Amourier, Coaraze.

2018

La Commune sur le vif, préface à Histoire populaire et parlementaire de la Commune de Paris de Arthur Arnould, Klincksieck, Paris.

2019

Un regard nouveau, préface à Les “Pétroleuses”, d’Édith Thomas, L’Amourier, Coaraze.

http://www.amourier.com/673-les-petroleuses.php

“Le Château de Cène” a 50 ans

© Atelier Bernard Noël

Un demi-siècle après sa parution, qu’en est-il du Château de Cène ? Le scandale et le procès provoqués par sa publication sont aujourd’hui bien loin : ce brûlot longtemps interdit est devenu l’un des chefs-d’œuvre de la littérature érotique, publié dans huit éditions successives dont la prestigieuse collection “L’Imaginaire” de Gallimard. Mais depuis, constate Bernard Noël, la censure s’est “faite plus subtile en privant de sens – donc de plaisir – aussi bien les excès imaginaires que les valeurs raisonnables. ”

“Longtemps, j’ai porté ce livre comme un péché originel [1], dit-il, gêné que des lecteurs associent son nom à ce seul titre et le réduisent ainsi à un objet de consommation. Pourquoi ce texte ? Pendant une dizaine d’années, l’auteur s’était verrouillé dans le silence, effaré par la violence du monde et particulièrement par la guerre d’Algérie et le colonialisme. C’est en traversant l’horreur et la bestialité, par l’écriture qui s’est mise à fuser en lui début 1969, qu’il a osé lever sa censure intérieure. Cette libération jubilatoire en a fait un écrivain à part entière. “Il s’est trouvé que la pornographie et l’érotisme étaient seuls propres à traduire un certain nombre de choses que je ne pouvais dire autrement [2]”, explique-t-il, lui qui a voulu, sous le régime gaulliste, “parler de ce qui est bas parce que c’est ce qui est encore le moins compromis [3].Le succès rencontré par un tel livre est donc équivoque pour son auteur : ne serait-il pas dû au parfum sulfureux du Château de Cène plutôt qu’à ses qualités littéraires et à son impact politique ?

Il faut en revenir au texte, admirer la splendeur de sa langue – sous-tendue essentiellement par Nerval – et sa force de frappe. La lune y est omniprésente “pour que tout baigne dans le féminin [4]” ; le péché aussi, comme l’indique d’emblée le nom du village où se déroule le roman : Matopecado. Le récit débute, très classiquement, par l’arrivée dans une île, puis son narrateur va traverser différentes épreuves, des ébats les plus tendres à des scènes sexuelles contre nature, à l’issue desquelles il sera admis dans la “Cène”, groupe dont les membres travaillent à “rendre l’esprit tout entier érogène”, dans la jouissance partagée “d’être et de se voir être”.

Bernard Noël entraîne le lecteur dans son exploration des zones sombres de l’humain et le confronte à sa propre part de sauvagerie. “Je cherche un long, immense et raisonné dérèglement de la réalité, car celle en qui l’on croit n’est que la part mesquine qu’il faut faire éclater. La surface.”, dit l’un des personnages du roman, en écho à Rimbaud. La scène avec les molosses représente “tout ce qui viole aujourd’hui l’individu [5].” Répulsion et éblouissement alternent dans ce livre-expérience, qualifié de “diamant” par Michel Leiris. Chaque lecture en renouvelle l’éclat littéraire et poétique mais aussi la portée politique toujours vive, dans notre monde où “le mal est incroyable : il est toujours commis au nom du bien [6].”

Entretien inédit de Bernard Noël sur Le Château de Cène (1977)

Repères chronologiques

“Un auteur et un livre ne sont pas immanquablement les heureux résultats d’un temps calme.” (Georges Bataille)

Bernard Noël naît en 1930. Sa jeunesse est marquée par la violence : la Seconde Guerre mondiale, la découverte des camps, la bombe atomique, les guerres de Corée et d’Indochine. Pendant son service militaire (d’octobre 50 à avril 52), il s’indigne d’entendre les gradés raconter aux jeunes recrues les sévices infligés aux populations asiatiques. Par la suite, histoire personnelle et Histoire collective vont se croiser.

1956

Salle Wagram à Paris, Bernard Noël assiste à un meeting pour la liberté de la presse. Des défenseurs de l’Algérie française entrent : bombes lacrymogènes, chaises cassées, bagarres. La police arrive et attaque les participants à la réunion autorisée au lieu d’assurer leur protection. 2000 personnes sont poussées contre l’un des murs. “Tout à coup, flics et gendarmes crient. Les crosses et les bâtons se lèvent.” Bernard Noël est frappé au front. Il se dit alors “obsédé par les événements d’Algérie”.

1958

En février, il rédige une première version du Château de Cène. “Cent pages en une semaine”, écrira-t-il à Georges Perros en 1965 [7]. Les quatre premiers chapitres serviront de base à la version ultérieure. La scène avec les chiens y est déjà présente. “J’en étais si embarrassé, si gêné moi-même, que je l’ai mise de côté et oubliée pendant près de onze ans”, dit-il à Jean-Pierre Vélis [8]. Des autres chapitres de cette version primitive ne subsistera que l’histoire de Kao, le grand singe. En 1973, Bernard Noël confie à Jean Frémon : “Un soir en écrivant la première version du Château, je me suis vu devenir fou, et ça ne ressemblait pas du tout à ce que j’aurais cru. Aucune explosion. Le contraire. Ma tête était un tourbillon qui se précipitait vers le dedans – qui implosait [9].”

Il s’engage dans le réseau Curiel qui agit en faveur de l’indépendance algérienne. Comme il habite rue du Dragon, il est désigné sous le nom de “Mao”. “J’ai participé à quelques actions : transport de fonds et de courrier, évasions, hébergement, mais ce ne furent jamais que de piètres pansements sur la blessure que je ressentais à l’excès”, dit-il à Jacques Ancet [10].

1961

Pendant la nuit du 17 octobre, une vaste opération policière est menée  dans les rues de Paris sur ordre de Maurice Papon, suite à une manifestation pacifique contre les mesures racistes de couvre-feu appliquées aux Algériens. Des dizaines de morts, des centaines de blessés : les historiens parleront de “pogrom”. Cette nuit-là, Bernard Noël traverse la ville dans un taxi. Le véhicule est arrêté à un barrage de police. Examinant le visage du passager, un agent déclare : “Laissez passer, ce n’en est pas !” “Humiliation. Le racisme, c’est un regard qui vous classe sans appel”, écrira plus tard Bernard Noël dans L’Outrage aux mots.

En décembre, il a rendez-vous dans un café de la rue du Four avec un contact du FLN pour y réceptionner du courrier. Les deux hommes ont tout juste le temps de cacher les papiers dans la banquette avant d’être arrêtés : “Marcel” – un Algérien à qui Bernard Noël avait procuré un hébergement – l’a dénoncé sous la torture qui causera sa mort. “Mao” est incarcéré au Dépôt du Parquet de Paris dont les cellules du premier étage n’avaient plus servi depuis la Gestapo. Il est mis au secret pendant deux semaines avec “promenade” d’une demi-heure par jour dans une étroite cour cellulaire. Les autres détenus sont tous des Algériens torturés au Fort d’Ivry puis emprisonnés là, le temps qu’ils redeviennent “présentables”. Parmi eux se trouve le camarade arrêté dans le café. Un jour où les gardiens ont relâché leur surveillance en raison du froid, deux prisonniers algériens racontent à Bernard Noël les violences qu’ils ont subies.

1968

Il participe activement aux événements de mai. Leur échec entraîne une forte déception politique et, dans le même temps, la fin d’un “long attachement” amoureux. “Ce fut une insurrection intime à la fois suicidaire et libératoire.”

1969

Dans un “état d’exaltation et de détresse”, fin janvier, Bernard Noël s’enferme chez lui pendant trois semaines et rédige Le Château de Cène, “avec la volonté d’écrire un chapitre par jour et d’aller jusqu’à onze, dit-il à Dominique Sampiero [11]. Cette décision fut à peu près tenue pour les neuf premiers chapitres.” Dans L’Outrage aux mots, il déclare : “Pour la première fois de ma vie, j’écris vite, comme émergeant enfin de ces années où je comptais mes mots.” Début février, le général de Gaulle prononce en Bretagne des discours dont “l’insupportable bonne conscience” déclenche la violence verbale du dixième chapitre.
Le livre terminé en comporte bien onze et il paraît aux éditions Jérôme Martineau le 27 juin, sous le nom d’Urbain d’Orlhac : “Urbain” est le premier prénom de l’auteur (renié à quinze ans), “Orlhac” fait à la fois référence au roman Au-dessous du volcan de Malcolm Lowry (le personnage du consul est obsédé par le film Les Mains d’Orlac) et à Orlhaguet, village de l’Aveyron natal.

Le Château de Cène est dédié à Pierre Morion, pseudonyme d’André Pieyre de Mandiargues : en 1967, celui-ci avait encouragé Bernard Noël à publier les poèmes de La Face de silence.

Une gravure de François Lunven accompagne le tirage de tête édité par Fata Morgana à 50 exemplaires.

Le 22 septembre, Le Nouvel Observateur publie un texte d’Emmanuelle Arsan (l’auteure de la série Emmanuelle) qui constituera la préface de la deuxième édition datée du 5 octobre.

À l’automne, le livre est frappé de trois interdictions : affichage, publicité et vente aux mineurs.

Mandiargues vote en faveur du Château de Cène pour la “Plume d’or” du Figaro littéraire.

La même année, “autre effet de 1968”, Bernard Noël se lance dans la rédaction du Dictionnaire de la Commune, “l’autre face du Château”. “Dans les deux cas, j’affrontais l’impensable : en moi, par la fiction ; dans la collectivité, par le travail historique”, écrit-il à Serge Fauchereau.

1970

Bernard Noël décide de se consacrer entièrement à l’écriture. “Le Château de Cène, en levant ma propre censure, a fait de moi un écrivain.”, affirme-t-il.

Fin septembre, l’édition Martineau est saisie. Plus aucun exemplaire ne circule.

1971

Le 18 mars, le Dictionnaire de la Commune paraît aux éditions Fernand Hazan.

Le 23 novembre, Le Château de Cène paraît chez Jean-Jacques Pauvert dans une version remaniée. Il est désormais signé du nom de “Bernard Noël”. L’auteur est convoqué peu après à la Brigade mondaine. Il reconnaît être “Urbain d’Orlhac” et il est inculpé pour “outrage aux bonnes mœurs”.

1973

Journal Combat du 6 juin 1973

Le 25 juin, Bernard Noël comparaît devant la 17e chambre correctionnelle. Devant un public nombreux, Raymond Abellio, Jacques Derrida, Pierre Dumayet, Claude Gallimard, Pierre Madaule, Claude Roy et Philippe Sollers témoignent en sa faveur. L’un de ses avocats est Robert Badinter qui le défend bénévolement au nom des “principes”.

Compte rendu du procès dans Le Monde

Le 9 juillet, Le Château de Cène est jugé “contraire aux bonnes mœurs” : tous les exemplaires devront être saisis et détruits. L’auteur est condamné à payer une amende de 3000 francs.

Article du Monde sur le jugement

Bernard Noël fait appel de son jugement, ce qui suspend l’application de la peine.

1975

Le 4 janvier, il comparaît devant la 11e chambre de la Cour d’appel. Il doit assurer seul sa défense car cette fois, Me Badinter et son confrère ne se sont pas déplacés.

Finalement, Bernard Noël bénéficie de la loi d’amnistie consécutive à l’élection d’un nouveau président de la République.

Le Château de Cène est republié le 30 avril chez Jean-Jacques Pauvert, augmenté cette fois de L’Outrage aux mots, contre-offensive à l’accusation d’outrage aux bonnes mœurs écrite du 13 au 20 février, à la demande de l’éditeur. Ce premier texte ouvertement politique est capital parce qu’il définit pour la première fois la “sensure”, mot créé par Bernard Noël pour caractériser un pouvoir qui fait croire à la liberté d’expression mais qui “violente la langue en la dénaturant”. “La privation de sens est la forme la plus subtile du lavage de cerveau, car elle s’opère à l’insu de sa victime.”

1977

Le livre est autorisé à reparaître.

1979

Le Château de Cène devait être le premier opus d’une trilogie qui aurait compris Le Château de Hors et Le Château de Dans. Elle restera inachevée. Seul un premier chapitre du Château de Hors paraît cette année-là aux éditions Fata Morgana.

1986

Patrick Brunie réalise un court-métrage intitulé L’Outrage aux mots dans lequel Jean-Louis Trintignant lit le texte de Bernard Noël en voix off.

1990

Le Château de Cène, adapté par Patrick Brunie, est représenté à Paris, au Bataclan, avec Philippe Léotard dans le rôle principal.

Article du Nouvel Observateur

2004

Bernard Noël adapte Le Château de Cène avec le metteur en scène Wissam Arbache. La pièce est jouée à Paris, au Théâtre du Rond-Point, puis au CDN d’Orléans.

*

[1] En présence…, entretien avec Jean-Luc Bayard (L’Amourier, 2008).

[2] et [7] Répliques à Jean-Pierre Vélis in Treize cases du je (Textes/Flammarion, 1975).

[3] Les Premiers Mots (Textes/Flammarion, 1973).

[4] Correspondance privée, 2019.

[5] Entretien avec Jacques Jaubert (Le Figaro, 23 juin 1973).

[6] Le Sens la Sensure (Talus d’approche, 1989).

[8]Correspondances, avec Georges Perros (Unes, 1998).

[9 Le Double Jeu du tu, avec Jean Frémon (Fata Morgana, 1977).

[10] Bernard Noël ou l’éclaircie, entretien avec Jacques Ancet (Opales, 2002).

[11] L’Espace du poème, entretien avec Dominique Sampiero (P.O.L, 1998).

Les autres citations sont issues de L’Outrage aux mots et de La Pornographie (L’Imaginaire/Gallimard, 1993).

Bibliographie

Les différentes éditions du Château de Cène sont répertoriées dans la bibliographie du site, y compris une édition pirate. L’ouvrage a été traduit dans plusieurs pays étrangers (cf. textes traduits à l’étranger).

© Atelier Bernard Noël

Jean Frémon a constitué un dossier très complet sur Le Château de Cène, particulièrement sur sa partie judiciaire. Il est intitulé L’Outrage et a été publié en 2008 dans l’ouvrage collectif, Bernard Noël : le corps du verbe (actes du colloque de Cerisy, ENS éditions).

Le Château de Cène et L’Outrage aux mots ont fait l’objet de nombreuses analyses littéraires et politiques. On pourra, entre autres, consulter :

  • Bernard Noël de Pierre Dhainaut (Ubacs, 1977).
  • Bernard Noël de Hervé Carn (Poètes d’aujourd’hui/Seghers, 1986).
  • L’Arbre de non de Jean-Luc Bayard (Aires, 1995).
  • L’épreuve des c/sensures, les c/sensures à l’épreuve d’Anne Malaprade (Seli Arslan, 2003).

Nos remerciements vont à Bernard Noël pour toutes les précisions qu’il a bien voulu apporter à cet article.

 

 

“Saint-Denis, roman”, un film de Claudine Bories (1986)

© Claudine Bories/ Les Films du Parotier

 

En 1986, Bernard Noël s’installe pour quelques mois à Saint-Denis (93) avec le projet d’écrire un roman (cf. article La “Résidence Basilique”). La réalisatrice Claudine Bories le suit dans sa découverte des lieux et ses rencontres avec les habitants. Son film s’intitule Saint-Denis, roman. On y croise Christian Jaccard et Robert Doisneau. En voix off, comme un monologue intérieur, Bernard Noël raconte sa quête de l’écriture, tout au long de ses déambulations dans la ville du saint à la tête coupée.

Au cours du film de Thésée Dans la peau des livres (2009), il revient sur ce projet de roman :

“J’avais rêvé d’écrire un énorme roman parce que je pense que tant que je n’aurai pas écrit un grand roman, je n’aurai pas écrit. Il commence à se faire tard dans ma vie pour que j’écrive ce grand roman…

J’en avais un en chantier, c’était l’histoire d’un personnage qui avait 1700 ans puisqu’il s’agissait de saint Denis. Je voulais faire un roman sur Denis et la ville de Saint-Denis, avec la basilique, les tombeaux des rois, le temps enterré dans les cryptes, etc., mais je n’en ai écrit qu’un chapitre où je pars de Montmartre avec le saint qui a sa tête à la main et qui fait tout le trajet depuis le haut de Montmartre jusqu’à Saint-Denis. Un jour, j’ai fait ce trajet à pied et puis ça s’est arrêté là…”

Ce roman, qui se voulait un “frottement du passé et du présent”, n’a donc pas vu le jour mais son premier chapitre, intitulé Chemin d’acéphale, a été publié dans l’ouvrage collectif initié par Jacques Lacarrière, Flâner en France, sur les pas de dix-huit écrivains d’aujourd’hui (Christian Pirot, 1987) ainsi que dans le numéro 41-42 de la revue Traverses.

Finalement, la résidence d’écriture aboutira à la rédaction de Portrait du Monde (P.O.L, 1988), texte sur le journal Le Monde dont les locaux de Saint-Denis étaient alors sur le point de fermer.

Le film Saint-Denis, roman a été diffusé sur Arte en 1990, ainsi que dans plusieurs festivals. Il a été projeté en juillet 2005 lors du colloque de Cerisy-la-Salle consacré à Bernard Noël.

Voir le film Saint-Denis, roman (45’30)

(mot de passe : acéphale)

Lire la transcription de la voix off

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Entretien avec Claudine Bories 

“Comment Bernard Noël va-t-il s’inspirer du réel pour écrire? Comment rendre compte de cette élaboration, de cette naissance de l’écriture avec des images? Il faut convoquer la force narrative du cinéma tout en construisant un univers à partir d’éléments concrets : la plume qui grince sur la feuille de papier, une usine désertée, les gisants de la cathédrale, des cris de mouettes. Et jouer de la frontière entre le possible et l’artifice,” écrit Claudine Bories. Pour l’Atelier Bernard Noël, elle a bien voulu répondre à quelques questions :

  • En quelles circonstances avez-vous été choisie pour faire ce film sur Bernard Noël ?

La municipalité de Saint-Denis m’a demandé d’imaginer un film autour de la résidence de Bernard Noël dans cette ville. J’ai écrit un scénario et l’ai proposé à Arte qui l’a accepté. Le film a donc été co-produit par Arte et la Ville de Saint-Denis. Il a ensuite été diffusé sur Arte et dans de nombreux festivals.

  • En quoi a consisté la participation de Bernard Noël ?

Je lui ai raconté comment je pensais procéder : en “tournant autour” de lui et de son écriture, sans l’interviewer, par “touches”, par rencontres avec des personnages liés à l’histoire de la ville. Je lui ai demandé d’être comme un “acteur” dans ce film, de se laisser filmer dans ses déambulations, ses observations, ses moments d’écriture. Mon idée était qu’on ne peut pas filmer la création directement, frontalement, qu’on ne peut le faire que “poétiquement” – intuitivement.

  • Avez-vous construit le scénario ensemble ? 

Le scénario du film, non. Mais il était convenu que ce serait Bernard qui raconterait son histoire avec Saint-Denis en voix off. C’est après le tournage et le visionnage des rushes qu’il a écrit ce qu’avait représenté pour lui l’expérience de cette résidence.

Bio-filmographie de Claudine Bories

“Abracadavra”, quant à “Louve basse” de Denis Roche (1976)

 

Bernard Delvaille, Bernard Noël, Denis Roche et Emmanuel Hocquard, le 14 juin 1978, au musée d’Art Moderne de la Ville de Paris

© ARC

 

Après avoir clos son œuvre poétique en 1972 par Le Mécrit, Denis Roche publie en 1976 un roman écrit “dans une langue de vent violent” : Louve basse. À cette époque, Bernard Noël écrit des recensions pour La Quinzaine littéraire depuis 1971 ; il proposera de rédiger celle de Louve basse, qui paraîtra donc dans le numéro 228 de mars 1976.

Son titre Abracadavra fait notamment référence à la dernière partie du livre, où Denis Roche anticipe sa mort et décrit son propre cadavre. L’amitié entre les deux écrivains aboutira, on le sait, à l’édition par Bernard Noël, dans la collection “Textes” qu’il dirigeait chez Flammarion, du premier livre de photographies de Denis Roche : Notre Antéfixe.

Lire Abracadavra et son apparat critique

Cet apparat critique a été constitué avec Bertrand Verdier auxquels vont nos remerciements, ainsi qu’à Michel Surya et à Bernard Noël.

 

“Mourir de rire et rire de mourir”

La phrase de Georges Bataille qui conclut Abracadavra a été plusieurs fois reprise par Bernard Noël :

  • Dans L’in-fini de Bataille, en 1973 : “Il semble que l’homme ait toujours agi, produit, pensé en vue d’une fin qui lui était extérieure, et qui tout à tour s’appelait Dieu, le Bien, la Société, etc. alors que tous ces mots n’étaient que les avatars d’un seul : le Salut. Bataille, lui, place cette finalité en l’homme, et c’est ce renversement qui permet l’expérience intérieure en la libérant de toute transcendance. Ainsi conçue, l’expérience, en effet, n’a d’autre fin qu’elle-même. Elle est libre. Elle peut rire de mourir et mourir de rire.”
  • En 1980 dans En tête, texte introductif aux Bruits de langues : “La poésie a trop chanté ; il faut qu’elle déchante et trouve là le véritable chant. Quelqu’un disait : Mourir de rire et rire de mourir…”
  • Dans sa pièce de 2004, Le Retour de Sade, où le Divin Marquis s’exprime ainsi : “Quelque chose n’a pas de sens. C’est la vie, bien sûr, à moins que tout à coup elle n’en ait trop. Mais cela revient au même, et j’en ris. Eh oui, je meurs de rire (il rit longuement). D’où vient cette bizarre expression ? Mourir de rire me projette au sommet de moi […]”
  • Dans Le Bien du mal, sa préface de 2008 à L’Archangélique de Bataille : “La représentation de l’instant tragique fait mourir de rire puis rire de mourir.”

Michel Surya, dans La Mort à l’oeuvre, sa biographie de Georges Bataille, écrit :  “Seul le rire répond de la farce divine et de la transe inutile où elle jette : le rire que Bataille a signifié d’un mot emprunté à William Blake qui est comme un postiche posé sur le nez de Dieu : Nobodaddy.”

De Nobodaddy à Nonoléon

Entre Blake, Bataille, Roche et Noël, les passerelles s’avèrent multiples. À la page 85 de Louve basse, Denis Roche évoque le “Noboddady” du poète anglais. Or ce “Papapersonne” joue un rôle important pour Bernard Noël. Il l’a découvert dans les années 70, grâce à Pierre Leyris qui traduisait alors les poèmes de Blake et il s’en inspire en se créant un double littéraire : Nonoléon. Cet alter ego “papoète” se moque du Noël pratiquant la “belle poésie”. Un texte intitulé Nonoléon, écrit aux environs de 1975, paraît en 1979 dans la revue Haine de la poésie, chez Christian Bourgois. Il est ensuite repris dans différentes éditions et ouvre le volume III des Œuvres, La Place de l’autre (P.O.L). “Nonoléon, mon cop’ à la mort dans la vie / transmutante, qui toujours criait : vers avant !”, ironise Bernard Noël dans l’un de ses Bruits de langues

Bernard Noël parle de Nonoléon

Bernard Noël lit le début de Nonoléon

 

© Bernard Noël

Envoi de Denis Roche à Bernard Noël, le 2 septembre 1973

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Cette lecture se complète de celle qu’en propose le site 

Axolotl-cahiers Denis Roche.

La Chartreuse, résidence idéale

© CIRCA

En 1981, Bernard Noël fut le premier écrivain accueilli en résidence à la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon. De cette expérience, il dit, dans un entretien avec Alain Veinstein :

“J’ai vécu deux ans à la Chartreuse. J’étais très sensible d’une part, à la présence du temps, et d’autre part, à l’architecture de ce monument. Vous savez, les chartreuses sont des ermitages collectifs, c’est-à-dire que chaque Chartreux dispose d’une maison avec un petit jardin et l’ensemble de ces ermitages donne sur un cloître. Il me semble que c’est la figure même de l’habitat idéal : cette possibilité à la fois de retrait et de collectivité.”

Sa voisine était Hélène Cingria, la plus ancienne habitante de la Chartreuse, dont la cellule fut, pendant la seconde guerre mondiale, un foyer de résistance autour de Louis Aragon, d’Elsa Triolet et de Pierre Seghers.

© CIRCA

En 1994, c’est à Bernard Noël que le compositeur Ahmed Essyad demanda d’écrire le livret de L’Exercice de l’amour, sorte d’oratorio en neuf chants, dont chacun correspond à une partie de la Chartreuse. L’œuvre devait accompagner de manière sonore la visite du monument mais hélas, le projet n’aboutit pas. Radio France a réalisé un CD de cet “opéra lumière” lors d’un concert public.

Écouter un extrait de L’Exercice de l’amour (2′ 28)

Lire le livret de l’extrait musical

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Voici l’introduction que Bernard Noël écrivit en 1983, à l’occasion des dix ans du CIRCA, pour la plaquette Mémoire d’une Chartreuse qui présente l’histoire et les activités culturelles du lieu :

“La vraie mémoire, c’est l’oubli. Pour la raison très simple que nous sommes faits de tout ce qui est inscrit dans l’épaisseur obscure. Et qu’à côté de cela le petit catalogue de nos souvenirs n’est rien. Juste quelques étiquettes, quelques repères.

Mais l’histoire, dira-t-on. L’histoire est un point de vue qui change à mesure que changent les positions. L’histoire est uniquement ce qui nous promet la mort, tout comme à son extrémité la mémoire. La chronologie, le classement, la mise en ordre n’ont qu’une seule orientation : la fin. Ce sont des instruments pour en finir.

Une simple promenade parmi les couloirs et les cloîtres de la Chartreuse vous dira la même chose. Mais doucement. Mais en silence. Surtout quand la lumière de la demi-saison paraît suinter des pierres au lieu de les couvrir.

Tout ici est lieu de passage et non d’arrêt. Lieu qui toujours appelle un autre lieu, comme si le volume visible des formes réfléchissait le volume invisible des cœurs et des têtes. Toujours ce renversement de l’Un dans l’Autre à la faveur d’un espace qui est celui de la circulation.

Alors, Mémoire de la Chartreuse, qu’est-ce à dire ?

Il n’est, dans la Chartreuse, rien de fixe, pas même l’immobile, pas même les pierres. Tous ces bâtiments, et les siècles dessus ou dessous, et ces passants, qui furent les Chartreux et qui sont Nous, tout cela constitue un appareil d’espace et de temps qui produit quelque chose – une chose qu’on pourrait appeler le sens.

La Mémoire de la Chartreuse, c’est un sens. Et ce sens est manifeste à travers des événements, un esprit, une manière d’habiter, des actions, une volonté. La Mémoire de la Chartreuse ne se réduit pas à une histoire, même si elle passe par elle : elle est un tissu avec des figures suggestives.

Et la richesse intérieure de ce tissu est faite d’oubli. De l’oubli surgit tout à coup ce qui nous inspire ou bien nous illumine. L’oubli est à la fois notre terre profonde et cette puissance de surgissement.

Autrefois, le sens décrivait un cercle : de Dieu à l’homme et de l’homme à Dieu. Aujourd’hui, il est sans limite vers l’avant. Et nous éprouvons, dans cette Ouverture, la difficulté de l’infini. Mémoire de la Chartreuse, c’est mémoire de l’Ouvert et surgissement à travers des ponctuations multiples de ce qui anime le lieu. De ce qui le ranime.”

(in “Mémoire d’une Chartreuse” © CIRCA)

 

Le premier “roman d’œil” (1983)

© Roger Oleszczak

En 1982, les verriers de Saint-Just-sur-Loire (42) voulaient sauvegarder leurs emplois menacés et la haute qualité de leur production. Le Comité d’entreprise décida de faire appel à l’association “Travail et Culture” dont la vocation est, depuis 1945, de diffuser la culture dans le monde du travail en organisant spectacles, expositions ou ateliers artistiques.

Une exposition intitulée La Danse du verre eut lieu l’année suivante dans le but de montrer au grand public que le savoir-faire des verriers s’inscrivait dans l’histoire ouvrière et faisait partie du patrimoine collectif. Une plaquette éponyme fut publiée à cette occasion. Lucien Marchal, qui dirigeait l’équipe d’action culturelle au plan national de “ Travail et Culture ”, souhaitait qu’un écrivain participe au projet. Ce fut Bernard Noël. Après avoir visité l’usine, celui-ci rédigea Le Roman du verre qui montre la relation sensuelle unissant le verrier au matériau qu’il façonne. Le texte figure dans la plaquette aux côtés de celui d’une ethnologue, d’un exposé technique et de phrases des ouvriers, le tout formant une “chronique plurielle”.

Ce Roman du verre inaugura la longue série des “romans d’œilconsacrés à des plasticiens, forme très vivante dans laquelle Bernard Noël mêle analyse picturale, propos de l’artiste et description de sa gestuelle pendant la création.

“Un roman d’œil est le récit du regard tourné vers le corps au travail, écrit-il. Parfois tout est en gestes, postures, déplacements ; parfois tout se passe derrière le visage. Mais ce qu’on voit n’est-il pas fait de tout ce qu’on ne voit pas ? Il y a de la peau partout, c’est sous elle que la pensée pratique ses tatouages, devant et sur elle que nos yeux dessinent des images tandis que, mot à mot, la langue y prend son plaisir…” (Onze romans d’oeil, P.O.L)

*

Le Roman du verre 

(Quatre séquences de ce texte qui en comporte onze )

1

– Maman ! C’est comme de l’air qui aurait gelé !

Tu savais et tu ne savais pas ce que c’était. Il y avait alors en toi plus d’images que de mots.

Ce jour-là un oiseau est entré dans ta chambre. Vite, tu as fermé la fenêtre. L’oiseau s’est jeté violemment contre une vitre. Tu as dit :

– Il s’est cassé la tête. Il a cru qu’il n’y avait rien.

Une boule de plumes. Tu détournes les yeux. Tu vois des ailes, tu vois le rien qu’elles ont remué, tu vois les fleurs de givre qu’on trouve là, en hiver, au matin. Tout cela est à la fois dans ton regard, et à la fois tu es devant la fenêtre. Et il y a le ciel.

– Est-ce qu’on fait le verre avec de l’air ?

 

2

Plus tard. Beaucoup plus tard, tu es assis devant une table. Tu lèves la tête parce que tu te souviens. Les vitres, ici, sont tellement grandes qu’on pourrait croire qu’il n’y a pas de mur, pas de fenêtre. Mais je sais, te dis-tu.  Et tu sens que le savoir est en toi comme une vitre, seulement tu ne vois rien à travers. Tu as envie de crier :

– Qu’est-ce que l’irréparable ?

Un bruit terrible secoue tes oreilles. Ce n’est qu’un souvenir. Tu étais en train de noter : « Pot n° 3 / sable 150 /soude 52 / potasse 64 / chaux 94 / dolomie 104 » quand ce bruit a retenti : un ouvrier verse une brouettée de débris de verre et c’est une casse à tout casser dans ta tête. Comment dire un bruit qui n’est pas que bruyant : un bruit qui crie ?

 

5

Il y a un lieu et des mots. Tu entres dans le vaste et l’intime. Cet espace si grand, avec ses fours, ses cornues, ses fosses, ses étenderies, ses dépôts, devient une demeure autour de chacun des hommes qui travaillent là. Il s’ensuit une étrangeté dans l’air, comme un accouplement de la violence et de la douceur. C’est le chaud et le froid, le gris et l’éblouissant, l’élémentaire et le maîtrisé. C’est l’usine et le privé.

Tu as maintenant les yeux plus grands que la tête. Mais la démarche d’un homme, qui va et vient d’un pas rapide et mécanique fixe tout à coup ton regard.

– Il fait la poste, t’explique-t-on, c’est le posteur.

L’homme tient à deux mains une canne. Il va vers le four. Il y plonge l’extrémité de la canne et l’emporte alourdie à son extrémité d’une boule rouge. Il refroidit un instant le manche de sa canne sous de petits jets d’eau, puis malaxe la boule qui bleuit en la faisant tourner dans le creux ménagé à la surface d’un bloc.

Peu à peu, tu comprends ceci :

La petite boule, c’est la « poste » et c’est de l’émail. Le posteur la travaille, puis il la passe à un cueilleur, qui va l’enrober de verre en fusion, et qui la passera ensuite à un souffleur. Si l’émail a été bien préparé, le souffle du souffleur l’étirera sur toute la surface intérieure du manchon de verre, et celui-ci s’en trouvera indissociablement doublé de sa couleur, donc coloré.

Un manchon est la pièce cylindrique que produit le souffleur. Sa dimension est de trente centimètres de diamètre et de quatre-vingts à cent trente centimètres de longueur. Chaque souffleur doit produire cinquante et un manchons par jour.

– Il faut bien travailler la poste, dit le posteur, sinon l’émail ne s’étire pas régulièrement, et il va tout au bout, ou tout derrière ou tout d’un côté. Faire percer, on appelle comme ça le travail, faire percer ne dépend pas d’un coup de main. Pas uniquement. Dans notre métier, tout est remis en question à tout moment.

Tu regardes la boule que le posteur façonne. Tu ne vois rien. Tu ne remarques rien.

La transparence est le comble du secret.

 

11

Tu t’arrêtes devant un four dont l’ouverture carrée est béante. En bas, tout le long de cette ouverture, une rangée de petites flammes danse : on dirait autant de bougies célébrant une présence inconnue. À l’intérieur du four, il n’y a qu’une rangée de vases. Mais voici le posteur : il a de gros gants et tient par le col un vase de verre qu’il pose à l’entrée du four, juste derrière la rampe de flammes ; puis il le pousse à côté des autres avec une tige de fer.

Tu suis cet homme, mais t’arrêtes un instant pour observer, sur la gauche du four, un gros tuyau d’où coule une flamme pressée.

Le posteur se dirige vers le coin des verriers. Il prend une canne, s’avance vers la gueule du four et cueille une boule de verre. Très vite, il souffle, tourne, tourne la canne, monte sur un escabeau aux marches épaisses, balance canne et verre devant lui dans le vide. Et le verre pend comme une gomme flasque, mais déjà le souffle et le balancement l’ont étiré et tu distingues l’embryon d’un col et d’une panse.

Le posteur redescend, va au four, chauffe un moment, puis, tout à coup, il tourne vers en haut sa canne.

Et il souffle comme s’il visait le ciel, et son souffle monte à travers l’âme de la canne pour gonfler exactement la pâte à sa forme et la changer en cet oiseau…

la changer désormais en cette chose parfaite, où le travail du verrier s’affirme, envers et contre tout, comme un élan vers la beauté.

 octobre 1983

Écrire sans être écrivain

Après la parution d’Extraits du corps en 1958, Bernard Noël n’écrivit plus de livres pendant dix ans. Il gagna sa vie en travaillant comme rédacteur pour les dictionnaires des éditions Laffont-Bompiani. Il s’exprima à propos de cette période où il “écrivait sans être écrivain” :

“L’écriture des articles était soutenue par deux contraintes : un sujet, une longueur. Je respectais strictement la seconde, et elle jouait comme un défi à l’égard de la première. Par exemple, rendre compte de Lumière d’août en cinquante lignes de quarante-cinq signes était une tâche a priori impossible, dont je m’acquittais en m’efforçant d’insuffler dans l’espace de l’article quelque chose de l’air du livre, et pas seulement un compte rendu. Je dirais aujourd’hui que j’essayais de reproduire l’empreinte laissée en moi par la lecture du livre, et que le respect de la longueur impartie m’y aidait en créant une tension propice au transfert.

J’ignore ce qu’il en est du résultat, qui en tout cas m’a valu une rapide reconnaissance de la part de mes employeurs et un travail assuré pendant une dizaine d’années. À présent, avec la distance, je me demande où est la continuité entre cette longue période d’écriture privée du soutien des valeurs littéraires qui d’habitude la justifient, et la période suivante placée au contraire sous leur signe jusque dans leur contestation.” (L’Espace du poème, P.O.L, 1998)

Après ce long silence littéraire, Bernard Noël concevra et publiera en 1971 son propre dictionnaire, le Dictionnaire de la Commune.

Il est donc intéressant de connaître la teneur de ces articles d’encyclopédie qui forgèrent une écriture. Sont proposés ici cinq extraits du Dictionnaire des personnagesgros volume paru en 1960 dans lequel les articles sont signés des initiales de chaque rédacteur. Dans ceux de “B.N.”, on trouve les thèmes de la représentation et de la présence qui sous-tendront l’œuvre à venir. Et la touche noëlienne est déjà très perceptible…

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Aurélia

Personnage de l’œuvre de Gérard de Nerval Aurélia ou le rêve et la vie (1865). On peut s’interroger sur les visages dont elle est la somme, dénombrer les mythes qui, en elle, se sont cristallisés, dire quels instants elle a transfigurés, mais rien n’est épuisé et il semble, au contraire, que tout effort pour approcher de son secret ne fasse qu’en approcher la présence rayonnante au plus profond de l’être. Singulière et multiple, elle invite sans cesse à de nouvelles métamorphoses à moins qu’elle ne se fixe soudain dans une immobilité si absolue qu’aucun mot ne peut en rendre compte ; mais l’instant éternel où elle se pose alors n’est qu’un “passage” au-delà duquel commence un autre monde qu’elle habite à tel point qu’elle en est la substance. Le visage s’estompe dans une ombre que jettent des milliers de visages et l’esprit tombe à travers mille corps, cherchant parmi tant de squelettes le chemin du Salut, ou l’extrême, l’ultime regard d’Aurélia. […]

Dans un entretien radiophonique avec Jean Daive de 1977, B.N. parle de son admiration pour Nerval : “Ce qui me paraît le comble du transparent c’est la prose de Nerval et elle a été longtemps pour moi le modèle. Elle l’est peut-être d’ailleurs toujours…”

Compson

Nom de famille des principaux personnages du roman de William Faulkner Le Bruit et la Fureur (1929). Ils sont sept, répartis sur trois générations. […] Ils ne sont pas décrits mais présents à travers les monologues de certains d’entre eux ; ils ne sont pas, non plus, exactement présents : on les devine derrière les mots, et derrière le silence qu’il y a entre les mots et derrière la conscience de qui parle ces mots et ce silence. Ils viennent à nous comme des suggestions, des suggestions qui finiraient par se transformer en obsessions. “Les hommes, fait dire Faulkner à l’un deux, ne sont que des poupées bourrées de son puisé au tas de détritus où ont été jetées toutes les poupées du passé.” C’est ce “son”, le leur et tout ce qui, dans ce “leur”, n’est pourtant pas eux, qui flotte de phrase en phrase, tantôt nous étouffant et tantôt faisant lever en nous ce qui, aussi, est “nous” sans être nous. […] Toutes leurs voix s’accordent, se mêlent, s’opposent, se déchirent pour composer cette symphonie de “bruit” et de “fureur” où leur famille se décompose lentement dans une atmosphère de folie et de catastrophe. Pas de progression, vraiment, dans leur caractère mais une sorte d’implacable déchirement qui, peu à peu, fait voler leur “son” jusqu’à ce que sa poussière obsédante recouvre tout, englue leurs voix, leurs gestes, leurs paroles dans son accablante volée où la vie et la mort deviennent comme une espèce de bruit mat à l’orée de la conscience. Un bruit qui n’en finit plus, qui ne cessera jamais, qui ne peut pas finir tant qu’il demeure un vivant.

Au micro d’Alain Veinstein, en 1994, B.N. dit de Faulkner : “Il se trouve que j’ai lu Faulkner assez jeune pour en être marqué longuement, sans doute parce qu’à partir de la forme qu’il donne au récit, qui est une espèce de forme tournoyante, tous les récits devenaient possibles parce qu’ils étaient directement branchés sur ce fond, cette rumeur, une rumeur orageuse, qui est l’image sous laquelle j’aime bien imaginer toutes ces paroles en l’air.” (Bernard Noël, du jour au lendemain, L’Amourier, 2017)

Deirdre

Personnage de la mythologie irlandaise. […] William Butler Yeats s’est inspiré de cette légende dans sa tragédie Deirdre (1907), qui fait le récit du retour et de la mort de la jeune femme. Sept ans, elle fut cette errante aux lisières du monde dont les aventures inspiraient les ménestrels ; quand elle apparaît, c’est comme si, à force d’avoir été appelée, elle naissait réellement d’un chant. Être tout pétri de mystère, sa brève course au travers du poème tragique est la rencontre parfaite d’un thème ancien, tout nourri de temps, et du verbe unique du poète. Son personnage est d’abord cela, une résonance à l’intérieur des mots, la splendide levée d’une présence qu’inscrit en nous le rythme de la phrase. […] Elle tente de vaincre le temps en ne le laissant pas défaire peu à peu l’absolu de l’amour et, parce qu’elle a le courage de mourir à l’heure voulue, elle gagne, laissant comme elle le désirait la légende d’une femme qui sera jeune pour toujours.

En 1962, passionné par Yeats, B.N. a traduit Deirdre pour le Théâtre de l’Alliance Française qui représentait la pièce. Cette traduction n’a pas été publiée.

Merteuil (la marquise de)

Personnage du roman de Choderlos de Laclos Les Liaisons dangereuses (1782). […] Ce qui fascine, en elle, ce n’est pas le mal (elle ne le recherche pas en lui-même) mais ce pouvoir de se faire, de se jouer constamment avec une maîtrise absolue. Elle est à la fois son propre Auteur et son propre Comédien, et sans dédoublement car le Comédien est agi par le regard de l’Auteur. On dirait que la représentation permanente qu’elle donne d’elle-même, et qu’elle se donne, illustre, en action, le mot de Rimbaud : « Je est un Autre », car, toujours, elle est une Autre en elle, une Autre qui se voit, se parle, se contrôle, se dirige, jouant de son cœur, de son esprit et de son corps en fonction du développement de son « sujet », se créant ainsi dans le rôle et la forme qu’elle a choisis. Elle l’avoue, d’ailleurs : « Je puis dire que je suis mon ouvrage. » Le sort d’objet que son époque réserve à celles de son sexe l’oblige à se tenir constamment sur la défensive : elle sait qu’elle ne peut se permettre aucune défaite, car la moindre lui coûterait sa liberté, d’où une excitation de plus à tenir éveillé le regard de sa conscience. Cela réussi, une fois qu’elle a la certitude de se mener à la perfection, le goût lui vient de mener les autres. Assurée d’elle-même, elle peut passer de la défensive à l’attaque et, grâce à l’acuité acquise maintenant par sa conscience, jouer des autres comme elle joue d’elle-même. L’amour sera le thème de ce jeu-combat, et son arme, parce que l’amour est le moyen qu’utilise la classe adverse des hommes pour assujettir ses semblables : elle aurait pu aussi bien jouer de la politique, de la religion ou de la philosophie si celles-ci eussent été, de son temps, les forces qui secondaient principalement l’oppression. Le comble de son habileté consiste également à goûter l’amour tandis qu’elle s’en joue, à le faire contribuer à la fois à son plaisir et à sa vengeance, double emploi où se satisfont également son érotisme et sa volonté.

[…] Laclos l’exécute, la défigure, la ruine mais il évite de lui rendre la parole, se contentant de nous donner ses dernières nouvelles par la bouche de ses ennemis : simple vengeance d’auteur contre un personnage qui le fascine et dont il doit se débarrasser ! Du moins la laisse-t-il s’échapper, nous permettant de rêver à ce qu’un être aussi bien armé peut encore accomplir pour se relever.

À propos des Liaisons dangereuses qui l’ont marqué, B.N. écrit : “J’ai découvert ce livre vers 15 ou 16 ans grâce aux Belles lectures, un journal qui a paru peu de temps et publiait in extenso des chefs-d’oeuvre…” (correspondance privée, 2018)

Orsino

Personnage de la comédie de Shakespeare La Nuit des Rois (1602). Amoureux de l’amour et “noyé” dans son imagination, il se dupe lui-même en croyant vouer à Olivia une passion qui vise l’infini (“l’esprit de l’amour”), et se préoccupe si peu de son objet réel qu’elle s’accommode d’une cour faite par un intermédiaire. C’est qu’amant mélancolique, Orsino préfère l’analyse de ses propres sentiments, ou leur incantation lyrique, à leur témoignage et qu’il trouve à manier les mots une exaltation plus violente qu’à les traduire en actes et en présence. Mais, au fond, il ne se complaît à ses discours que faute d’avoir été vraiment bouleversé et quand il sera saisi par l’amour de Viola, il n’aura plus besoin de tirades pour lui offrir son royaume et sa vie, l’idéal s’étant désormais incarné dans la réalité.

B.N. est un connaisseur du théâtre de Shakespeare. Il a traduit Timon d’Athènes et La Nuit des Rois.

 

Une lettre inédite de Denis Roche à Bernard Noël (1986)

     Du lien entre Bernard Noël et Denis Roche, l’histoire littéraire retiendra que le premier – alors directeur de la collection Textes/Flammarion – fit paraître en 1978 un livre mêlant textes expérimentaux et photos du second. Bernard Noël souhaitait publier Denis Roche : celui-ci, n’ayant qu’une quarantaine de pages à lui remettre, eut l’idée d’y joindre autant d’autoportraits photographiques avec sa compagne Françoise pour en faire un volume plus étoffé. Ainsi naquit Notre antéfixe. L’ouvrage devint une référence parce qu’il traitait la photographie sur le même plan que l’écriture, ce qui était inédit.

     En 1975, Denis Roche avait choisi son ami Bernard Noël pour l’interroger lors d’une émission de France Culture, Poésie ininterrompue. À la déjà célèbre phrase provocatrice du Mécrit de Denis « La poésie est inadmissible, d’ailleurs elle n’existe pas », Bernard rétorquait alors : « La poésie est intolérable, hélas, elle existe ! ».

     Entre les deux hommes, il y eut donc des rencontres, des repas et cette grande complicité intellectuelle dont témoigne la correspondance inédite ci-dessous, lettre affectueuse de l’écrivain-photographe à son « vieux comparse des milieux poétiques » :

© Bernard Noël

Transcription de la lettre

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Quelques précisions…

L’antéfixe mérovingienne

    De ce qu’est une antéfixe, Denis Roche donnait cette définition : « Antéfixe. Ornement de sculpture, ordinairement en terre cuite, qui décorait le bord des toits. Sans doute d’invention étrusque, les antéfixes masquaient l’ouverture des tuiles rondes, mais devinrent rapidement de véritables statues à l’image et à la taille des hommes et des femmes du temps. »

     Il ajoutait que, transposée dans son activité d’écrivain, « l’antéfixe se résumait à une accumulation de lignes sans rapport les unes avec les autres, qui devaient, sur une longueur d’au moins une dizaine de pages […] figurer le mode de vie et l’existence même d’un individu ou d’un couple […]. Le texte était fait de tous les résidus écrits qu’on peut trouver chez une personne, dans sa maison, dans ses tiroirs, dans ses livres, dans ses écrits, dans les correspondances, dans les factures, etc. […] Une configuration de vie s’élevait peu à peu, comme une sculpture, toute droite de page en page, selon le principe d’un dépôt progressif de savoir et de technique ».

     L’«antéfixe mérovingienne» dont il est ici question renvoie vraisemblablement à l’une de celles qui ornent la basilique de la ville de Saint-Denis, où résidait alors Bernard Noël, et dont il aura, comme un clin d’œil, envoyé une reproduction à Denis Roche :

© UASD / M. Wyss.

La “Résidence Basilique”

     En juillet 1986, le Conseil Général de la Seine Saint-Denis (93) invite Bernard Noël à résider quelques mois à Saint-Denis. Logé dans un petit studio d’un lieu d’accueil pour personnes âgées (la « Résidence Basilique »), il devra en retour écrire – toute liberté lui étant laissée – une création littéraire en rapport avec sa présence dans ce département.

     Durant cette expérience, Bernard Noël avait initialement conçu le projet d’écrire sur l’usine Thomson à proximité. Il a ensuite dévié vers un second projet, celui d’un roman sur le frottement du passé et du présent. Né en effet du face-à-face architectural, à Saint-Denis, entre la basilique mérovingienne et un quartier alors en réfection, ce roman n’aura connu, a confié Bernard Noël, « qu'[un] premier chapitre ». Cet unique chapitre, intitulé « Chemin d’acéphale », a été publié dans l’ouvrage collectif Flâner en France, sur les pas de dix-huit écrivains d’aujourd’hui, paru en 1987 aux éditions Christian Pirot.

En 1987, Claudine Bories a réalisé un film sur la résidence de Bernard Noël à Saint-Denis : Saint-Denis, roman (mot de passe acéphale).

La même année, le Conseil Général a édité une plaquette intitulée Bernard Noël, un écrivain en Seine-Saint-Denis comportant un entretien avec Pierre Dumayet repris dans La Place de l’autre (P.O.L, 2013).

Le livre non fait avec Denis Roche

(Extrait d’un entretien de Bernard Noël avec Anne-Lise Broyer)

   “J’avais signé un contrat avec Denis pour un livre qui devait s’appeler L’Expérience extérieure et je tenais beaucoup à la fois à ce titre et à l’expérience qui est derrière. Bizarrement, ce livre, je l’avais mentalement composé mais il n’a jamais existé, pas même sur papier. Il était composé d’un certain nombre de textes. J’ai cru écrire le dernier que j’ajouterais à cet ensemble – il concernait, je crois, un peintre. Or quand j’ai terminé ce texte, mon livre n’existait plus… Mais, en même temps, je ne l’avais jamais matérialisé ! À ce moment-là, P.O.L m’ayant demandé de lui donner un ensemble de textes que j’avais écrits sur des peintres, j’avais eu l’impression d’avoir un chantier considérable et qu’il me tombait sur la tête !

     Le Journal du regard est un faux journal : c’est un prélèvement de phrases à l’intérieur de textes qui avaient été écrits dans les dix années précédentes, avec des passages rédigés exprès pour ce Journal. C’était une façon d’en finir avec mon « chantier ». Donc quand j’ai publié ce livre et Onze romans d’œil chez P.O.L, je n’avais plus rien à donner à Denis ! C’est ce que je lui ai dit et je lui ai remboursé son avance…

     C’est étrange : le lien est négatif mais il reste comme une espèce de trou dans ma vie parce que j’aurais beaucoup aimé publier cette Expérience extérieure, et en plus chez Denis…”

25 mai 2016

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Entretien de D. Roche avec B. Noël pour Poésie ininterrompue

Préface de Bernard Noël pour le livre Le Nu

Axolotl-cahiers Denis Roche, site de ressources

     Merci à Bernard Noël pour son accord et ses explications, à Anne-Lise Broyer pour son aimable autorisation et à Bertrand Verdier, féru de Denis Roche, avec qui a été constitué cet article.

Bernard Noël dialogue avec Claude Margat (2006)

Écrivain et peintre imprégné de culture chinoise, Claude Margat fut un proche de Bernard Noël. En décembre 2006, au coin du feu, les deux amis enregistrèrent huit heures d’entretien. Cinq ans plus tard, les Éditions libertaires publieront certains passages retravaillés de leur conversation sous le titre Questions de mots.

Voici un extrait de ce dialogue où il est question, entre autres, du vide, de l’écriture et de Diderot, avec le crépitement de la cheminée en fond sonore, en souvenir de Claude Margat, décédé le 30 novembre 2018 :

 

Texte sur “La Terre vaine” de T. S. Eliot (1976)

Le 22 octobre 1976, à l’occasion du bicentenaire de l’indépendance des États-Unis, France Culture diffusa Un rêve américain, une émission de neuf heures (en quatre parties) réalisée par Jean Daive. Au cours de la partie “L’Espace américain”, Anne-Marie Albiach, Jean Daive, Robert Maguire et Bernard Noël lurent à quatre voix La Terre vaine de T. S. Eliot. En préambule, Bernard Noël présenta ainsi ce classique de la poésie anglo-saxonne, qui est l’un de ses poèmes préférés :

LA TERRE VAINE (THE WASTE LAND)

“Un poème, à quoi tient un poème ? Les mêmes mots, et pourtant la langue ne les articule pas comme ailleurs. On dirait que tout y est pris à la racine. Dans ce qui finit quelque chose commence. La langue a bien dû commencer un jour, après quoi ? Le poème s’en souvient, et de son début, et il traverse sa propre fin. Il y a là les premiers mots de l’animal, en même temps que le dernier mot de l’humain. Cette coupe dans le temps, dans son épaisseur – coupe mouvante, vibrante –, elle est particulièrement perceptible dans La Terre vaine, peut-être parce qu’il s’agit du premier poème qui s’installe justement dans la coupure, son battement, sa pulsation, au lieu de la décrire. Désormais, la poésie sera le vif, la chose même.

La Terre vaine a été publiée en 1922 par Thomas Stearns Eliot. Le mot « vaine » traduit approximativement le mot anglais « waste » qui désigne une terre dévastée, stérile. La terre vaine c’est aussi la langue, ravagée, qui ne peut plus faire croître aucune foi, aucune communication. Mais un poème n’est jamais une information qu’un résumé pourrait réduire. Eliot lui-même a toutefois donné quelques indications sur l’arrière-plan mythologique du poème. Se croisent des allusions au roi Arthur, à Tristan et Yseult, à la légende du Graal ainsi qu’aux mythes recensés par Frazer dans Le Rameau d’or. Mais tout cela, et les citations en langues étrangères, et les références culturelles, tout cela est fondu, emporté dans le mouvement du poème, avec la même force élémentaire que le feu ou l’eau qui sont les référents de certains de ces chants. Des voix parlent, se croisent, mais ces voix sont comme l’excès d’elles-mêmes en ce sens qu’elles sont hors bouche : elles sont la voix des noyés dans le temps. Elles inscrivent non pas de la présence mais le bruissement d’un effacement. Elles ne sont pas posées, elles vont et viennent selon le mouvement de ce qui battait déjà avant toute langue et qui survivra à toute langue. Mais, dans la mesure où elles sont dans ce mouvement, elles nous parlent d’un lieu intérieur à tous les naufrages, un lieu qui est peut-être l’envers de la langue, un envers sans lequel la langue ne serait pas complète, tout comme la parole n’existe qu’avec le silence. Nous descendons le fleuve et voici qu’il prend feu, et de cet impossible surgit cette faculté de renversement qui nous met la nuque en arrière et le corps debout, le visage fendu, la bouche ouverte. Le poème adhère en nous à cette verticalité qui est le commencement et quelque chose nous pousse à travers lui à remettre debout ce souvenir d’avenir que le temps use, sans oubli, interminablement…”

 

Lecture de La Terre vaine par les quatre poètes en 1976 :