Le goût de l’archéologie

“Ceux qui marchent sur maintenant essaient d’apercevoir les signes du jadis qui pourraient éclairer le sens de leur chemin [1].”  

“L’archéologue a longtemps fait mine de chercher des objets alors qu’il voulait trouver le temps d’avant le temps compté [2].”

Une longue passion 

L’archéologie a depuis longtemps passionné Bernard Noël : “Mon adolescence a été obsédée par l’exploration des souterrains médiévaux, raconte-t-il. J’avais une passion. Je me rappelle qu’à quinze ou seize ans, j’ai situé avec un pendule l’emplacement d’un souterrain, puis creusé pendant des jours un puits pour atteindre le souterrain qui, en effet, se trouvait bien exactement là. […] Un effondrement l’obstruait au bout d’une trentaine de mètres. Je me souviens que le soir où mon puits a crevé la voûte du souterrain, tout le village est accouru. On m’a passé une corde sous les épaules et je suis descendu avec une lampe électrique. L’eau s’était accumulée dans le passage : j’en avais jusqu’à la ceinture. Je n’en menais pas large mais j’ai tout de même essayé d’avancer entre les parois luisantes. Ça glissait beaucoup et je n’y voyais pas grand-chose. Je suis remonté et j’ai installé un siphon qui a vidé l’eau dans la nuit [3].” Plus tard, Bernard Noël écrira son plaisir de déambuler dans un village antique de Syrie ou dans les ruines du Mont Athos.

André Leroi-Gourhan

Dans les années 60, il découvre les livres de l’archéologue André Leroi-Gourhan (1911-1986) dont il dit : “C’est un homme que j’admire particulièrement parce qu’à la différence de tous les autres philosophes contemporains, il a réfléchi sur l’instrument qui nous sert à penser, sur la formation du cerveau [4]”. Dans les travaux de Leroi-Gourhan, Bernard Noël trouve des réponses à ses propres questionnements sur les origines de la pensée et de l’écriture. “J’ai une obsession qui n’est pas résolue et qui est de toujours me demander : qu’est-ce qui se passait dans le corps humain avant que l’homme soit capable d’écrire ? Et avec l’idée que si j’arrivais à pratiquer cette archéologie sur moi-même, puisque je n’ai pas d’autre sujet de fouille, j’arriverais à projeter ce qui se passe dans le rapport de la vie et de l’écriture [5]”, explique-t-il à Alain Veinstein. L’écrivain considère comme “capital” Le Geste et la Parole, un ouvrage de Leroi-Gourhan qui propose une analyse paléontologique du langage. Il le mentionne à de multiples reprises dans des entretiens.

© Raoul Sangla/France 3

1989 est décrétée “Année de l’archéologie” par le ministère de la Culture. À cette occasion, Raoul Sangla tourne pour FR3 un documentaire sur une douzaine de sites de fouilles : L’archéologie, une idée à creuser. Bernard Noël lit un texte en voix off et il est l’enquêteur du reportage. Il se rend sur place pour interviewer les archéologues procédant à des investigations terrestres, maritimes ou aériennes. L’une des séquences du film se déroule à Pincevent, dernier site fouillé par Leroi-Gourhan avant sa mort. Celui-ci a révolutionné l’archéologie en inventant une nouvelle pratique : le “décapage horizontal” des sols d’habitat. Contrairement à la technique classique de fouille verticale des couches géologiques, le procédé mis au point par Leroi-Gourhan consiste à dégager avec soin une zone plane afin d’étudier la disposition des vestiges. “C’est à plat qu’il faut mettre l’Histoire afin de sentir la bonne épaisseur de terreau de temps et d’humanité qui en est la chair [6]”, écrira Bernard Noël.

De la présence qui prend forme

Arrivé dès le matin à Pincevent, l’écrivain se rend seul sur le site magdalénien pendant que l’équipe du film se prépare. Devant la “page de terre”, il éprouve un choc plus bouleversant pour lui que la vision des pyramides ou de l’Acropole : “La fouille a dégagé les traces laissées là par un campement de chasseurs de rennes, il y a dix mille ans. Ces traces maintenant sont ici les signes de leur propre écriture : elles apparaissent en relief comme les lettres dont on bosselle une page afin que les doigts des aveugles puissent les lire. Je vois, qui font pareillement signe sous le toucher des yeux, les restes d’un foyer, quelques pierres et les os qu’elles ont rompus pour en tirer la moelle, plus loin un jet de cendres. […] Mon corps accueille et ressent une émotion qui brusquement le marque à jamais du sens de tout cela tandis qu’il voit, et déjà ne voit plus, s’élever les ombres de ceux qui mangèrent la viande et cassèrent les os. De toute page réellement écrite comme de toute peau réellement caressée monte la même fumée à figures, et c’est de la présence qui prend forme [7].” Par la suite, Bernard Noël évoquera fréquemment l’apparition des hommes de Pincevent comme métaphore de l’écriture.

Cette perception de présences émanant du sol apparaît déjà, comme une prémonition, dans un poème écrit en 1981 : “nous / sur notre pierre / et parallèles à l’en-dessous / nous sentons nos os / et autour d’eux cette émotion / qui est la terre des dieux / l’invisible terre / où fume / la présence / ils sont morts / eux aussi et maintenant / la pensée se lève et garde / en son lever / l’imminence [8]”.

Le forteresse de Salses

Dans les années 2000, la productrice Anne-Marie Clais initie pour FR3 le tournage de treize documentaires sur des sites du patrimoine. Cette série, intitulée “Lieux de mémoire”, a pour principe de mêler interventions d’historiens et textes d’écrivains rédigés spécialement pour chaque film. Bernard Noël est chargé d’écrire sur la forteresse de Salses, située dans les Pyrénées-Orientales. Le réalisateur Laurent Bouit conçoit son film à partir du texte sur la “gigantesque machine de pierres et de briques couchée au milieu de son trou”. Les mots de Bernard Noël, lus en voix off par le comédien Hubert Saint-Macary, cherchent à faire ressurgir les “ombres privées de corps” qui ont guerroyé dans la forteresse.

Écrire et fouiller

Les textes noëliens fourmillent d’allusions à l’archéologie. “Écrire et fouiller se ressemblent [9]”, constate Bernard Noël. En effet, il considère la page blanche comme un territoire sur lequel vont surgir les mots. C’est ce qu’il appelle “l’espace du poème”. Il le borne par un nombre de lignes prédéterminé et par le choix d’une métrique, comme Leroi-Gourhan délimitant sa zone de fouilles. Il s’agit ensuite de laisser monter à la surface les signes ensevelis, en essayant de capter en soi ce que Bernard Noël nomme “l’oublié” et Rabelais “les paroles gelées”. “L’exercice de l’écriture, pour peu qu’il soit débarrassé d’intentions, fait surgir et s’exprimer des éclats de l’immense dépôt commun que notre langue recueille depuis toujours. Aucune parole n’est perdue mais toutes sont oubliées en attendant que nous reviennent par l’écriture des parties impersonnelles de ce que nous savons sans le savoir [10]…” Lorsque le poème advient, il est un “événement spatio-temporel”. Au lecteur ensuite d’être l’archéologue déchiffrant les traces laissées par l’auteur…

Textes accompagnant les documentaires

L’archéologie, une idée à creuser

© Raoul Sangla/France 3

La forteresse de Salses

Le film est disponible en dvd (éditions Montparnasse).

[1] Jean-Paul Philippe : archéologies intérieures, avec Antonio Prete, Fonds Mercator, Bruxelles.

[2] “Écrire = Penser”, in Le Nouveau Recueil n° 82, Champ-Vallon, 2007 ; repris dans La Place de l’autre, Œuvres III, P.O.L, 2013.

[3] L’Espace du poème, entretiens avec Dominique Sampiero, P.O.L, 1998.

[4] Ibid.

[5] Bernard Noël, du jour au lendemain, entretiens avec Alain Veinstein, L’Amourier, 2017.

[6] Texte écrit pour le documentaire de Laurent Bouit sur la forteresse de Salses, 2003.

[7] Le Tu et le Silence, Fata Morgana, 1998 ; repris dans Les Plumes d’Éros, Œuvres I, P.O.L, 2010.

[8] L’Été langue morte (Chant II), Fata Morgana, 1982 ; repris dans La Chute des temps, Poésie/Gallimard, 1993, puis dans Les Plumes d’Éros, Œuvres I, P.O.L, 2010.

[9] Texte écrit pour le documentaire de Raoul Sangla sur l’archéologie, 1989.

[10] Le Livre de l’oubli (4e de couverture), P.O.L, 2012.

En complément de cet article, on pourra lire :

Focus sur “Le 19 octobre 1977”

Les trois éditions du livre : 1979, 1998 et 2006

Une date pour titre

Le 19 octobre 1977, de Bernard Noël, paraît en mai 1979 chez Textes/Flammarion. “Je crois qu’on n’avait jamais mis de date comme titre d’un roman[1],” remarque l’auteur. André Pieyre de Mandiargues présente ainsi ce livre : “[Le 19 octobre 1977], sur les quais, un «personnage de récit» qui s’exprime à la première personne et qui évoque assez l’auteur pour que je l’appelle B.N. ouvre un livre à la reliure aveugle dont s’échappe une photographie qui, un instant, le bouleverse sans que vraiment il l’ait vue et pour laquelle il achète le livre. Puis B.N. s’en va dans le présent qui tourbillonne, confuse actualité, flocons d’amitié ou d’amour, d’humour et d’érotisme, de labeur et de paresse, de politique et d’histoire, flocons qui sont sa (notre) vie, fleurie parfois d’un sexe nu, tourmentée par l’annonce de la torture ou de la mort des autres, en attendant ce que nous ne savons que trop…

Le livre où est la photo, B.N. l’a scellé de bandelettes de papier. Un an plus tard, le 19 octobre 1978, B.N. reçoit d’une amie un paquet qui contient le récit fatidique de Maurice Blanchot, L’Arrêt de mort, dont il relit quelques pages. Avec une sorte de colère, alors, il prend le livre qui attendait depuis douze mois d’être découvert et rompt les sceaux. Il s’agit d’Arrêt de mort de Vicki Baum, et des pages exagérément romancées jaillit la terrible image, photo d’un corps fracassé, mutilé, supplicié probablement, une femme : Carmen Juana Cisneros, que falleciò en octubre [2].” D’un Arrêt de mort à l’autre, un étrange effet se répète : en découvrant la photo glissée dans le livre de Vicki Baum, B.N. est pris de malaise, comme ce fut le cas dans un train, des années auparavant, pendant la lecture du livre de Blanchot au titre similaire[3].

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Du matériau pour la pensée

Bernard Noël s’explique sur ce livre qu’il a qualifié de “premier monologue extérieur[4]”: “À partir du moment où j’ai commencé à travailler sur le visible, je me suis rendu compte que la vie intérieure ne contient rien que du visible : la pensée abstractise mais toujours à partir de données réelles. Tout se passe comme si nous transformions sans cesse, mais toujours par ressemblance, des éléments empruntés au réel, des images. La pensée est un monologue associant des images extérieures qui peu à peu se transforment : l’image réelle devient métaphore et celle-ci devient un concept. Mon désir était de faire sentir, à travers des choses assez simples, comment elles deviennent pensée, et pensée jouissante [5].”

Des extraits de conversations et de lettres, l’ombre d’une grille, des citations d’ouvrages, une pétition reçue, une liste de courses, voilà, parmi tant d’autres, les “choses simples” qui servent pour Bernard Noël de “matériau à la pensée [6]”. “La pensée est un phénomène physique dans lequel le corps trouve un plaisir [7]”, dit-il. Cette jubilation passe par le regard. “Dans les trois parties du livre, le regard est le liant de tout ce qu’il se passe : tout est regardé et interrogé à travers le regard. Ce qui sous-tend et entraîne le récit est la volonté d’écrire sous forme d’instantanés, comme on prend des photographies. […] C’est l’écriture mise au service du rapport que l’on peut avoir avec le réel : comment exprimer le réel, comment tenter d’inventer une forme de réalisme très direct, très brut[8] ?” 

Coupure de journal non identifiée

Denis Roche a lu Le 19 octobre 1977 : “C’est un livre où j’ai constamment l’impression d’une circulation – au sens propre du terme – de mots, de phrases, de dialogues ; je suis frappé par l’importance des dialogues. Il y a une espèce d’opacité des personnages qui fait qu’on ne les voit pas, on ne les regarde pas vraiment et qu’on a l’impression, en tant que lecteur, d’être toujours occupé à regarder les mots qu’ils sont en train d’échanger, les dialogues qui sont en train d’avoir lieu. En plus Bernard établit une circulation (escaliers, pièces, objets qui sont sur la table et autres choses comme ça) et on est tout le temps soumis à cette circulation tantôt très lente ou très rapide, très vibratile. C’est un livre qui m’a beaucoup frappé par un sensualisme très fort qui fait que l’écriture n’est vécue ni par l’écrivain ni par le lecteur comme une notion abstraite ou théorique mais comme quelque chose qui est constamment en relation avec les corps humains, sans que les corps soient les sujets du livre. C’est ce qui se passe entre eux, ce qui circule entre eux sans arrêt qui me paraît être absolument le sujet du livre[9].”

Quelques clefs

Omniprésence du 19

Le 19 est un nombre majeur pour Bernard Noël : il est né un 19 novembre. Cette date-anniversaire est celle de nombreux achevés d’imprimer : Souvenirs du pâle, Le Livre de Coline, Le tu et le silence, Un livre de fables, etc. Quant au “19 octobre”, il jalonne tragiquement la vie personnelle de l’écrivain : c’est le jour de 1971 où le peintre François Lunven, l’un de ses amis les plus proches, s’est défenestré [10], comme précédemment Unica Zürn (19 octobre 1970). En 1984, Henri Michaux, cher à Bernard Noël, meurt également un 19 octobre. Plusieurs achevés d’imprimer sont datés de ce jour funeste : D’une main obscure, Le Château de Hors, Bruits de langues, etc.

À la page 25 du roman, on retrouve le 19 : “J’ai noté le passage du temps au moyen de barres ou bâtons tracés par rangées de 19, selon une manière de compter à laquelle j’ai donné le nom de maya-moins-un.” De même page 26 : “Je m’oblige […] chaque matin à ouvrir quelques-uns de mes livres à la page 19.”

DES PERSONNAGES Masqués

Des amis de Bernard Noël apparaissent dans le roman, sous une forme plus ou moins cryptée. On pourra deviner les noms de Ramon Alejandro, François Lunven, Louis Aragon, Denis Roche, Peter Handke, Jan Voss et quelques autres. Des propos de Jacques Sojcher sont repris par le “philosophe” de la troisième partie. Page 20, on reconnaît Roland Barthes derrière “B., un écrivain à la mode”. Celui-ci vient alors de publier Fragments d’un discours amoureux.

Est évoquée aussi, page 135, la “Petite Âme”, figure féminine troublante présente dans deux autres textes de Bernard Noël. C’est au début des années 60 que l’écrivain a rencontré cette comédienne. Elle s’est ensuite éloignée mais n’a pas manqué d’envoyer chaque année une lettre à B.N. pour son anniversaire, en lui précisant : “Ne cherche pas à me répondre, je suis introuvable…” Sachant que son amie lit tous les livres qu’il publie, Bernard Noël a l’idée de lui faire signe à travers Le 19 octobre 1977 pour lui exprimer son désir de la revoir. Il raconte, dissimulé derrière la 2e personne du singulier : “Tu as écrit un roman et cité, dans le cours du récit, quelques passages de lettres reçues, en soulignant ton désespoir d’être réduit au silence quand un échange serait si nécessaire. Ce roman est sorti au printemps. La réponse est arrivée, ponctuellement, pour ton anniversaire, à la fin de l’automne. La Petite Âme était heureuse de ton signe, mais elle ne changerait pas d’attitude. Jamais [11].”

À propos des messages glissés dans Le 19 octobre à l’intention de cette femme, B.N. révèle : “C’était […] une solution désespérée parce que mon livre, tout aussi discrètement, s’adressait à une autre femme dont j’aimais tellement le regard, et derrière lui le corps qu’il fleurissait de lumière, que cet amour aurait dû lui crever les yeux [12].” Carmen Juana Cisneros, la femme torturée aux yeux crevés, serait donc le double monstrueux de l’amante au beau regard…

Des clefs énigmatiques, des citations secrètes, des mises en abyme, de vraies ou fausses confidences, des réflexions philosophiques et poétiques, tout ces ingrédients littéraires font du 19 octobre 1977 une expérience jouissive pour la pensée de ses lecteurs.

[1] “À voix nue”, entretien n° 3 avec Michel Camus, France Culture, 23/10/1991.

[2] Bernard Noël aujourd’hui, plaquette publiée par les éditions Flammarion en 1979 pour accompagner la parution du roman. La couverture comporte un extrait du manuscrit. Le texte d’André Pieyre de Mandiargues constitue la préface de l’édition Gallimard de 2006.

[3] Voir à ce propos le texte de Bernard Noël D’une main obscure” in Deux lectures de Maurice Blanchot, Fata Morgana, 1973 ; ce texte a été édité séparément chez Fata Morgana en 1980.

[4] Quatrième de couverture du roman.

[5] Émission “Un livre, des voix” consacrée au 19 octobre 1977, France Culture, 04/07/1979.

[6] Quatrième de couverture, op. cit.

[7] Émission “Un livre, des voix”, op. cit.

[8] Entretien n° 2 avec Irène Lichtenstein, France Culture, 20/02/1982.

[9] Émission “Bruits de pages” d’Alain Veinstein, France Culture, 20/06/1979.

[10] Voir notre article de novembre 2019.

[11] La Petite Âme, lithographies de Daniel Nadaud, Fata Morgana, 2003 ; repris dans Les Plumes d’Éros, Œuvres I, P.O.L, 2010.

[12] Le tu et le silence, Fata Morgana, 1998 ; repris dans Les Plumes d’Éros, Œuvres I, P.O.L, 2010.

Un extrait d’une version primitive du 19 octobre 1977 a été publié dans le n° 1 de la revue La Répétition daté du 2e trimestre 1978.

Dédicace à Jean-Pierre Sintive 

© Jean-Pierre Sintive

 

Nos remerciements vont à Jean-Pierre Sintive et à Bertrand Verdier qui ont permis d’enrichir la documentation de cet article.

Les signes d’Olivier Debré

Bernard Vargaftig, Olivier Debré et Bernard Noël, 1986 © Pierre Verny

 

“Les signes n’ont de sens que dans la mesure où ils contiennent la vie même.”

Olivier Debré (entretien radiophonique avec Bernard Noël, 1993)

DU LIVRE DE L’OUBLI À L’ESPACE DU SOURIRE

C’est par l’intermédiaire de la revue Clivages et de son directeur, Jean-Pascal Léger, que Bernard Noël rencontre Olivier Debré en 1975. En 1979, il écrit le premier volet de ce qui devait constituer une trilogie comprenant Le Livre de l’oubli, Le Livre de la nuit et Le Livre de la mort. Seul Le Livre de l’oubli sera écrit. Il paraît chez André Dimanche en 1985 avec huit gravures d’Olivier Debré.

© Textimage

Melina Balcázar, docteure en littérature, retrace l’itinéraire de cette œuvre à deux [1] : Au moment de la réédition du [Livre de l’oubli] en 2012, chez P.O.L, Bernard Noël racontait dans ces termes la lente gestation du projet : “Ce livre était resté en panne, par la faute d’un éditeur qui nous avait commandé à Olivier et à moi un ouvrage qui était sans titre à l’époque. Mais j’avais envie que ce livre avec Olivier m’entraîne dans un travail grave, donc j’avais écrit ce Livre de l’oubli pour le donner à Olivier […]  À l’époque, c’était pour moi le départ d’un travail assez long et important. Je pensais à partir du Livre de l’oubli écrire une trilogie […]. Mais j’ai été découragé par le premier éditeur qui nous avait commandé ce livre et puis qui a reculé devant la taille des gravures d’Olivier Debré alors que cette taille correspondait à ce qu’il avait demandé […] Et ensuite ce livre a mis assez longtemps à paraître, bref, ce fut très compliqué, ce qui m’a dégoûté et découragé de mon entreprise [2].”

Malgré ces difficultés, Le Livre de l’oubli reste ce précieux témoignage de leur collaboration, fondée sur l’adresse à l’autre et une interrogation commune sur le langage. Car l’une des ambitions d’Olivier Debré est justement de constituer un langage, comme il y eut, dit-il, un langage perspectiviste, impressionniste, cubiste, comme chaque génération a eu le sien. Chez lui, le langage, dans ses règles, ses conventions fixes, ne s’oppose pas au sentiment ; au contraire, lui seul rend possible l’expression du sentiment le plus intime et le plus spontané [3]. Et c’est ce qui captive Bernard Noël : «Le signe-surface d’Olivier Debré va dans le sens de ce désir. Il fonde une langue qui ne repose plus sur l’articulation, mais sur la saisie immédiate. Rien à lire en lui parce qu’il est entièrement visuel. Pour la première fois, l’intériorité s’exprime à travers quelque chose qui n’est pas une image tout en étant une visualisation ; mais, nouveauté sans précédent, cette visualisation s’effectue directement à l’extérieur, et sans l’intermédiaire du lisible [4].»

Le Livre de l’oubli a été répertorié comme l’un des cinquante plus beaux livres du XXe siècle lors de l’exposition “50 livres illustrés depuis 1947”, organisée à la Bibliothèque Nationale en 1988.

Portraits de Bernard Noël par Olivier Debré

Bernard Noël cite souvent une phrase d’Olivier Debré qui l’a marqué : “Mon corps va jusqu’où vont mes yeux.” Dans un entretien avec Dominique Sampiero, il raconte : “J’ai toujours été frappé, dans mes discussions avec Olivier Debré, par sa conception particulière de l’espace. Il faudrait qu’il écrive un livre, un jour, à ce sujet. J’étais avec lui au Yémen, et tout à coup il est tombé en extase devant la ruine d’une hutte bédouine. Il venait de voir là ce dont il me parle souvent, une architecture informelle. Il m’a expliqué que, malgré tous nos acquis scientifiques, nous vivions toujours dans la hutte néolithique de la découverte de l’horizontale, de la verticale et de l’angle droit. Et lui recherche une nouvelle architecture, une architecture informelle, c’est-à-dire un espace qui ne serait plus réglé par l’angle droit [5].”

Olivier Debré et Bernard Noël au Yémen lors des repérages de “La Bataille navale”, film de Patrick Brunie

Ma’Rib, 1994 © Samer Mohdad

Les ouvrages réunissant Bernard Noël et Olivier Debré sont multiples : livres d’artistes, catalogues, poèmes illustrés, monographies. L’ultime livre à deux s’intitule Espace du sourire (1998). Il comporte 21 gravures d’Olivier Debré et autant de poèmes de Bernard Noël. Le sourire, ce “signe qui change l’expression du visage sans être distinct de la surface qu’il transforme [6]”, est cher à Olivier Debré ; il en a dessiné, peint et gravé durant toute sa vie. “Olivier a rêvé, non, a pensé à une exposition qui rassemblerait tous les aspects de son travail autour du sourire : elle n’a pas eu lieu. Le sourire est le signe par excellence de la relation humaine : il dit la présence et il la diffuse vers l’autre à travers l’espace. Il représente, entre Olivier et nous, une réserve d’avenir [7].”

Bernard Noël lisant Espace du sourire

Image du film Dans la peau des livres © Thésée, 2009

Olivier Debré disparaît brutalement le 1er juin 1999. “Il était le plus vivant : il est mort. Ce choc, qui l’a mis tout entier au passé, n’a pas seulement déchiré le temps, ni l’amitié, c’est un trou dans la vie [8]”, écrit Bernard Noël. Le 9 juin, un hommage officiel est rendu à l’artiste à la Comédie-Française dont il a peint le rideau de scène. Lors de la cérémonie, Bernard Noël prononce un bref discours qu’il note dans son journal :

© Atelier Bernard Noël

(Ce texte a été publié dans l’ouvrage collectif Pour Olivier Debré.)

 

[1] Melina Balcázar, “L’«obsession du visuel» dans les livres d’artiste de Bernard Noël”, revue en ligne Textimage.

[2] Bernard Noël, du jour au lendemain, entretiens avec Alain Veinstein, L’Amourier, 2017.

[3] Emmanuel Pernoud, Olivier Debré : les estampes et les livres illustrés, 1945-1991, Publications de la Sorbonne, 1993.

[4] Bernard Noël, Olivier Debré, Flammarion, 1994.

[5] L’Espace du poème, entretiens avec Dominique Sampiero, P.O.L, 1998.

[6] Journal personnel de Bernard Noël.

[7] Ibid.

[8] Bernard Noël, “Le Signe et le Sourire”, in Espace du sourire, Médiathèque du Mans, 2000.

Bernard Noël au Centre de Création Contemporaine Olivier Debré 

Tours, 2019 © EK

ENTRETIENS DE BERNARD NOËL AVEC OLIVIER DEBRÉ

Entretien pour le n° 242 La Quinzaine littéraire (16 octobre 1976)

Entretien pour le n° 2 de la revue Apsara (juin 1984)

Notons qu’en 1993, Bernard Noël a conduit cinq entretiens avec Olivier Debré pour l’émission « À voix nue » de France Culture.

DE BERNARD NOËL SUR OU AVEC OLIVIER DEBRÉ

(Cliquer sur les titres pour voir les ouvrages)

Merci à Melina Balcázar, Marguerite Ballèvre, Jean-Pierre Boyer, Hervé Carn, Éliane Kirscher et à Thésée.

Denis Roche, “l’énerlangumène”

Denis Roche, Paris, 1978 © Bernard Plossu

Les liens amicaux et littéraires entre Bernard Noël et Denis Roche sont multiples. Nous les avons déjà abordés dans nos articles de février et juin 2019. En 1992, la revue Java a publié, dans son neuvième numéro, un dossier intitulé “Denis Roche vingt ans plus tard”. Bernard Noël y a contribué avec “L’énerlangumène”, un texte dans lequel on retrouve une thématique qui lui est chère : celle du parallélisme entre le sexe, qui reproduit l’espèce, et la langue, qui perpétue la pensée, dans un jaillissement corporel du bas vers le haut. La republication de ce texte est ici augmentée d’un apparat critique.

“L’énerlangumène”

Le site Axolotl-cahiers Denis Roche propose également un dossier autour de ce texte.

Couverture du n° 9 de Java

La revue Java était dirigée par Jean-Michel Espitallier et Jacques Sivan.

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Bernard Noël photographié par Denis Roche

1er décembre 1983, Royaumont © Denis Roche (coll. Bernard Noël)

Dédicace de Denis Roche au verso de la photographie de Bernard Noël

Amstramgram

En 1978, Gérald Bloncourt a photographié Denis Roche, Claude Royet-Journoud et Bernard Noël examinant un stylo Montblanc dans le jardin du Luxembourg. Cette série a paru dans le n° 7 de la revue Land (octobre 1983).

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Merci à Jean-Paul Morin et à Marie-Noëlle George d’avoir reproduit pour nous la série “Amstramgram”, issue du riche fonds de la Poéthèque de la Cave littéraire de Villefontaine.

Nos remerciements vont également à Françoise Peyrot-Roche, Bernard Plossu,  Éliane Kirscher et Bernadette Griot.

Nous exprimons notre vive gratitude à Bertrand Verdier sans qui cet article ne serait pas.

Avec Michel Surya, “penser à plusieurs”

Penser à plusieurs : il me semble que c’est par là qu’il faut politiquement reprendre les choses. (Lettre de Michel Surya à Bernard Noël, 24 septembre 1996)

Affinités électives

Comment naît l’amitié ? Celle qu’entretiennent Bernard Noël et Michel Surya débute sous la double égide de Paule Thévenin – amie commune – et de Georges Bataille. En 1987 paraît aux éditions Séguier La Mort à l’œuvre, de Michel Surya, un épais volume qui constitue la première biographie de l’auteur d’Histoire de l’œil. Le 25 juin, un débat sur Bataille réunit au centre Pompidou Jean-Claude Renard, Philippe Sollers, Bernard Noël, Paule Thévenin et le jeune biographe. Après la discussion, Paule et ses deux amis Bernard et Michel décident de se rendre à pied rue Séguier où se termine un vernissage. Michel Surya admire les livres de Bernard Noël depuis plusieurs années mais, bien que très marqué par quelques-unes de ses lectures publiques, il ne l’a jamais abordé. Ce soir-là, dans les rues de Paris, leur rencontre est heureuse et l’entente évidente.

Michel Surya a découvert l’écriture de Bernard Noël avec Le Château de Cène. Viennent ensuite Les Premiers Mots. Fortement marqué par ce texte, il écrira en 2001 que c’est pour lui le livre de Bernard Noël “où sont déjà tous ses livres, où chacun l’est à son point le plus haut, à la tension duquel chacun depuis se tient [1].” Dans certains ouvrages de Michel Surya, on peut percevoir l’impact qu’a eu ce récit sur sa propre écriture ; ainsi, dans Le Mort-né, ce passage : “On ne t’a pas approché longtemps, parce que tu aurais pué. Tu auras donc été cette puanteur qu’on t’a dite, à laquelle il aurait mieux valu échapper, à défaut de savoir la faire disparaître [2].” Dans le texte de Bernard Noël, on lit : “Vous regrettez vraiment que les mots soient une mort inodore. Vous voudriez que votre bouche pue chaque fois que vous articulez un mot.” Michel Surya signera une préface pour la réédition des Premiers Mots en 2003.

Extraits du corps et Poèmes I constituent également de forts repères littéraires pour Michel Surya dès sa jeunesse, “œuvres essentielles à tous égards pour moi, alors et encore [3]”, dit-il. Ce qui l’attire puissamment dans cette écriture c’est qu’elle est tout entière engagée, non seulement par ses textes politiques mais jusque dans sa poésie. Michel Surya nomme cela le Polième, mot-valise fusionnant “politique” et “poème”. Dans un essai éponyme paru en 2011 [4], il démontre comment Bernard Noël pratique, quelles que soient les formes de son écriture, le dérèglement de tous les sens rimbaldien, propice à la révolution. “L’amitié qui me lie si fort à toi, à ta vie, à tes livres, ne pouvait être complète que parce qu’il n’y pas jusqu’à toi, ta vie, tes livres, que la politique ne pénètre, n’inspire [5]”, lui écrit Michel Surya dans une lettre.

Le premier abonné de Lignes

1989 © Lignes

1987, l’année de la rencontre, est aussi celle où Michel Surya lance la revue Lignes (avec un numéro sur Gorbatchev qui paraît en novembre). Bernard Noël en est aussitôt le premier abonné et soutient sans faille Lignes encore aujourd’hui. “Une revue, dit Michel Surya, c’est l’espace que dessinent des gens ensemble, convaincus qu’ils sont chacun qu’ils ne pourraient pas penser seuls ce que le monde les invite à penser [6].” Bernard Noël devient membre du comité de rédaction et il signe, à ce jour, quatorze contributions pour Lignes, la seule revue qui, selon lui, “ose traiter le politique comme le lieu par excellence de la pensée [7]”. En 2007, il écrit : “À la pensée de tous les mensonges qui sont la vérité du pouvoir, un sursaut fait tomber de ma table une pile de Lignes, juste au bon moment pour que surgisse la prise de conscience d’une présence que portent des milliers de pages […]. Et voilà que ce travail considérable, assumé tout au long de vingt années par le même homme et s’ajoutant à son œuvre personnelle, voilà qu’il me semble brusquement tirer la langue et défier le désastre [8].”

Lignes, ce sont aussi des éditions. Bernard Noël y publie Artaud et Paule (2003), L’enfer, dit-on et Le Retour de Sade (2004), ainsi qu’une réédition du Lieu des signes (2006). Il préface Textes 1962-1993, livre qui rassemble les écrits de Paule Thévenin sur les importantes figures du monde littéraire et artistique qu’elle a connues (2005).

Interactivité 

Lettres de Bernard Noël et de Michel Surya © Atelier Bernard Noël

La bibliographie des deux auteurs et leur correspondance témoignent d’une émulation mutuelle : l’écriture de l’un suscite celle de l’autre, et inversement. En 1992, Michel Surya publie chez Gallimard une nouvelle édition de La Mort à l’œuvre. Dès la lecture du premier chapitre, portant sur l’enfance de Georges Bataille, Bernard Noël est saisi d’une brusque envie d’écrire un monologue. Ce sera La Maladie de la chair. “Mon récit […] se réfère à la situation de Georges Bataille confronté, tout au long de son enfance, à un père tabétique. Je savais cela depuis longtemps, mais quand j’ai lu le récit de cette enfance dans la seconde version de la biographie écrite par Michel Surya, un besoin immédiat d’écrire cette histoire m’a saisi. C’était si impérieux que j’en ai écrit la moitié en quelques jours – puis long silence que j’ai cru définitif. Trois cent soixante-sept jours plus tard, dans l’avion pour Mexico, j’ai terminé la phrase demeurée en suspens [9]”, explique Bernard Noël.

En 1996, Michel Surya publie Théorèmes de la domination [10]. Bernard Noël lui écrit : “Vos Théorèmes m’occupent tellement que je me suis mis à écrire des fragments en réplique [11].” Ces fragments paraîtront en 1997 dans la réédition de La Castration mentale. C’est une tentative “non pas de reprendre ni de répondre, mais de se jeter dans l’élan afin de partager la pensée [12]…” Michel Surya lui répond : “C’est peut-être la plus inattendue des rencontres que j’imaginais que nous pouvions faire. Vos Théorèmes s’ajoutent aux miens, les consolidant, les nuançant, en suscitant chez moi de nouveaux, qu’à leur tour je voudrais voir, etc. Non pas bien sûr pour le béat plaisir de l’écho, mais parce que cela joue quelque chose de ce que c’est que de penser à plusieurs, ce que d’aucuns appellent d’un mot maintenu déjà abusé : une communauté [13].” En 2010, Bernard Noël dédie à Michel Surya une Lettre verticale.

En janvier 2015, Michel Surya écrit à Bernard Noël : “Rangeant pendant les fêtes, j’ai relu des lettres de toi de 2002-2003. Magnifiques lettres. Et je rêvassais de nouveau à un livre de dialogue que nous pourrions écrire [14].
” Ce livre verra finalement le jour en 2020. Il s’intitule Sur le peu de révolution. Constitué d’extraits choisis de leur correspondance, il porte sur la révolution, leur rêve depuis toujours partagé.

Michel Surya et Bernard Noël, Mauregny-en-Haye, 2005 © Sébastien Raimondi

 

[1] Michel Surya, “La bête à mots”, in “Dossier Bernard Noël”, Fusées, n° 5, 2001 ; repris dans Humanimalités, Léo Scheer, 2004.

[2] Michel Surya, Le Mort-né suivi de Eux, Al Dante, 2016.

[3] Michel Surya, Mathilde Girard, Défense d’écrire, entretiens, Encre marine, 2018.

[4] Michel Surya, Le Polième (Bernard Noël), Matériologies IV, Lignes, 2011.

[5] Bernard Noël, Michel Surya, Sur le peu de révolution, La Nerthe, 2020.

[6] Entretien de Michel Surya avec Alain Veinstein pour l’émission Du jour au lendemain, France Culture, 27 janvier 1998.

[7] Bernard Noël, “Théorèmes de la domination”, in La Castration mentale, P.O.L, 1997.

[8] Bernard Noël, “De l’impuissance ?”, in “Vingt années de la vie intellectuelle et politique (1987-2007)”, Lignes n° 23-24 nouvelle série, novembre 2007. Repris dans L’Outrage aux mots, Œuvres II, P.O.L, 2011.

[9] Bernard Noël, “Entretien avec Jacques Ancet”, Prétexte n° 16, 1998 ; repris dans Jacques Ancet, Bernard Noël ou l’éclaircie, Opales, 2002.

[10] Michel Surya, “Théorèmes de la domination”, Lignes n° 27, février 1996 ; puis en livre, Talus d’approche, 1996.

[11] Bernard Noël & Michel Surya, Sur le peu de révolution, op. cit.

[12] Bernard Noël, “Théorèmes de la domination”, in La Castration mentale, op. cit.

[13] Bernard Noël, Michel Surya, Sur le peu de révolution, op. cit.

[14] Ibid.

Bibliographies croisées

De Bernard Noël vers Michel Surya
  • “Pris à la langue”, préface à Exit, Séguier, 1988. Réédition Farrago, 2001. Et préface à Récits/Relatos, Incorpore, 2014.
  • “Théorèmes de la domination”, in La Castration mentale, P.O.L, 1997.
  • “Lettre verticale” in Présent de papier, Jacques Brémond, 2010 ; reprise dans Contre-Attaques n° 1, Al Dante, 2010.
  • “Défiguration”, Contre-Attaques n° 1, Al Dante 2010.
  • “De M.B. à G.B. et retour”, Cahiers Maurice Blanchot n° 4, Les Presses du Réel, 2016.
De Michel Surya vers Bernard Noël
  • “Présentation” (sur Le Syndrome de Gramsci), Lignes n° 22, 1994 ; repris dans Sur le peu de révolution, La Nerthe, 2020.
  • Extrait de la conférence sur la biographie donnée par Michel Surya dans le cadre de la journée d’études du 19 novembre 1998 à l’université Paris VII, in Entretiens sur la biographie, Séguier, 2000 (ici modifié).
  • “La bête à mots”, in “Dossier Bernard Noël”, Fusées n° 5, 2001 ; repris dans Humanimalités, Léo Scheer, 2004.
  • Préface à Les Premiers mots, rééd., coll. “Textes”, Flammarion/Léo Scheer, 2003 ; repris sous le titre “Les premiers derniers mots” dans Excepté le possible :  Jacques Dupin, Roger Laporte, Bernard Noël, Jean-Michel Reynard, Fissile, 2010.
  • “La souille, ou l’expérience de l’expérience”, in Excepté le possible :  Jacques Dupin, Roger Laporte, Bernard Noël, Jean-Michel Reynard, op. cit.
  • “Le Polième” (début du texte) in Politique du corps, Ah/Cercle d’Art, 2010.
  • Le Polième (Bernard Noël), Matériologies IV, Lignes, 2011.
  • Il écrit…”, inédit, 2020.
Bernard Noël & Michel Surya
  • Sur le peu de révolution, La Nerthe, 2020.

P.O.L, trois lettres d’exception

   Bernard m’a beaucoup appris et apporté. Je suis sûr que je ne serais pas le même éditeur, la même personne, s’il n’y avait eu ce compagnonnage si important pour moi. […] Comme Perec, comme Duras, Bernard me protège et il est l’un des garants, l’une des cautions de ce qui se fait ici et qui, grâce à lui, grâce à tous ceux que je publie, n’est pas rien…

(Paul Otchakovsky-Laurens à Jacques Sojcher, in Politique du corps, Ah/Cercle d’art, 2010.)

 

La maison d’édition aux trois initiales, fondée par Paul Otchakovsky-Laurens, se caractérise par des publications en prise directe avec les écritures contemporaines voire avant-gardistes. Elle a pour principe la fidélité à ses auteurs, même ceux dont le lectorat est très réduit. Ses ventes, par titre, peuvent atteindre 340 000 exemplaires comme… 75 [1]. «[Le] plaisir [de Paul Otchakovsky-Laurens], explique Jean-Paul Hirsch, son bras droit, c’est la découverte, c’est d’ouvrir lui-même les 3 000 manuscrits qu’il reçoit chaque année et d’aller lire minutieusement, dans sa maison de campagne de la Drôme, ceux qui ont retenu son attention. Ça ne l’intéresse pas de publier un auteur qui marche déjà ailleurs. En revanche, il tient à publier toute l’œuvre de ceux qu’il a choisis [2].» L’itinéraire de cet éditeur hors du commun croisa très tôt celui de Bernard Noël.

Paul Otchakovsky-Laurens dans son bureau, 2001 © AFP

Dans sa jeunesse, Paul Otchakovsky-Laurens étudie le droit à la faculté d’Assas. Il projette de devenir avocat. En 1964, son attention est attirée par la revue Strophes qu’anime un autre étudiant, Jean Frémon. Tous deux se lient d’amitié, dans une passion partagée pour la littérature. Après leur licence, ils décident d’abandonner le droit pour s’orienter vers l’édition. Paul Otchakovsky-Laurens travaille comme lecteur chez Christian Bourgois (1969) puis chez Flammarion (1970) où il découvre La Face de silence de Bernard Noël, recueil paru en 1967. Quant à Jean Frémon, depuis qu’il a lu Extraits du corps, il suit les publications de l’auteur avec admiration. Il décide de le rencontrer et aussitôt débute une vive amitié. Grâce à Bernard Noël, Jean Frémon est engagé chez l’éditeur Jean-Jacques Pauvert.

En 1971, Jean Frémon met en présence Bernard et Paul. Cette rencontre suscite le désir de travailler ensemble car Paul Otchakovsky-Laurens reconnaît tout de suite la valeur de l’écrivain. Il écrira un an plus tard : “Bernard Noël n’est pas un créateur de formes. À l’exemple de Bataille, il brise net lorsque s’annoncent les beaux moments dont il arrive que l’écriture se satisfasse, cherchant simplement à donner à sa phrase le rythme en lui de la vérité, rendant à la chair ses mots, donnant chair aux mots [3].”

En 1972, Paul Otchakovsky-Laurens crée chez Flammarion la collection “Textes”, dédiée à la littérature de recherche. Il y publie trois titres de Bernard Noël : La Peau et les Mots (1972), Les Premiers Mots (1973) et Treize cases du je (1975). “On ne parle pas si facilement de, on n’édite pas Bernard Noël impunément. Et cela ressemble à une expérience à la lisière de laquelle on se tiendra longtemps, probablement toujours, mais dont on voudrait que chacun la fît sienne. […] Publier Bernard Noël, c’est exiger de la littérature qu’elle soit la vie, c’est faire savoir cette exigence”, note Paul Otchakovsky-Laurens [4].

En 1973, Bernard Noël est inculpé d’outrage aux bonnes mœurs pour avoir écrit Le Château de Cène. En prévision de son procès, Jean Frémon et Paul Otchakovsky-Laurens organisent un comité de soutien qui parvient à réunir plus de deux cents noms du milieu littéraire. Ils obtiennent de l’avocat Robert Badinter qu’il défende gratuitement l’accusé. Malgré leurs démarches amicales, l’auteur est reconnu coupable et condamné à une forte amende. Il bénéficiera ultérieurement d’une amnistie.

En 1977, Paul Otchakovsky-Laurens quitte Flammarion pour Hachette où il crée la collection “P.O.L”. C’est Bernard Noël qui prend la direction de “Textes” jusqu’en 1983. Cette même année, P.O.L devient une maison d’édition indépendante. Son catalogue témoigne d’une ligne éditoriale audacieuse, exigeante et éclectique. La poésie y occupe une place importante. “Paul Otchakovsky-Laurens permettait une porosité et une ouverture extrêmes ; on savait que les écrivains et les poètes qu’il publiait – dont le destin aurait été de rester dans une profonde marginalité, presque une clandestinité – grâce à lui avaient une visibilité beaucoup plus large”, constate Nathalie Quintane [5]. Tous ses auteurs parlent d’un éditeur accueillant, attentif à chacun et encourageant l’écriture. Parmi eux, on retrouve Jean Frémon, l’ami de longue date, régulièrement publié par la maison.

© Atelier Bernard Noël

On doit aux éditions P.O.L la publication de vingt-cinq titres de Bernard Noël et tout particulièrement les gros volumes rouges des Œuvres, réunissant de nombreux textes épars selon quatre thématiques : les textes érotiques (Les Plumes d’Éros, 2010), les textes politiques (L’Outrage aux mots, 2011), les essais et textes sur l’écriture (La Place de l’autre, 2013), les monologues (La Comédie intime, 2015). Paul Otchakovsky-Laurens affirme : “Pour [Bernard Noël], écrire = penser. C’est d’ailleurs ce qui rend le commerce de cette écriture si exaltant, si troublant puisque nous n’avons affaire ni à une pensée spéculative ni à un simple et pur jeu de formes, encore moins à la gestion d’un acquis littéraire quelconque mais à l’exercice rigoureux d’une liberté mentale qui crée, défait, recrée sans cesse sa propre inscription-incarnation et que l’on ne connaîtra jamais les premiers mots dans lesquels gît son origine tandis qu’elle ne cesse de s’augmenter et de s’ouvrir à l’autre [6].”

Le 2 janvier 2018, Paul Otchakovsky-Laurens disparaît dans un accident de voiture… Frédéric Boyer lui succède à la tête de la maison d’édition.

 

[1] Chiffres fournis par Paul Otchakovsky-Laurens lors de l’émission TV Des mots de minuit en 2017.

[2] L’Express, 17 avril 2003.

[3] Apparition de Bernard Noël, article de Paul Otchakovsky-Laurens pour La Quinzaine littéraire n° 132, 1er au 15 janvier 1972.

[4] Contribution de Paul Otchakovsky-Laurens pour le n° 2-3 de la revue Givre consacré à Bernard Noël, 1977.

[5] Hommage à P.O.L., émission La Grande Table, France Culture, 4 janvier 2018.

[6] Les Roues carrées de Jean-Luc Bayard, préface de Paul Otchakovsky-Laurens, Ypsilon, 2010.

*

                         Discussion atemporelle                         entre Bernard Noël et Paul Otchakovsky-Laurens
Emmelene Landon O.-L., huile sur toile, 50 cm X 20 cm, 2020.

L’artiste peintre Emmelene Landon O.-L. a réalisé ce tableau spécialement pour l’Atelier Bernard Noël. Il s’accompagne d’un texte à lire ici.

De Paul Otchakovsky-Laurens sur Bernard Noël

Lettre à Bernard Noël (2001)

Texte de présentation des Plumes d’Éros (2010)

Entretien avec Chantal Colomb-Guillaume (2011)

Des vidéos

© Jean-Paul Hirsch/P.O.L

Dix-huit vidéos réalisées par Jean-Paul Hirsch présentent des lectures ou des entretiens de Bernard Noël, filmés au siège des éditions P.O.L. On peut toutes les retrouver ici.

Une enquête littéraire

Dans P.O.L nid d’espions, roman d’espionnage érudit de Jean-Luc Bayard paru en 2015, apparaissent Bernard Noël, Emmanuel Hocquard, Harry Mathews, Georges Perec, Jean Frémon et quelques autres auteurs de la maison P.O.L…

 

Notre vive gratitude va vers Emmelene Landon O.-L. et vers Jean Frémon. Merci à Chantal Colomb-Guillaume, Jean-Baptiste Para et Mathias Pérez pour leurs aimables autorisations.

Unes, un “grand petit éditeur”

      Il faut dire que, depuis quelques années, le nombre de petits éditeurs diminue de   façon assez inquiétante. Parmi eux, il y en avait un certain nombre, dont Fata   Morgana représente l’exemple type, mais également Unes, ou Farrago, qui étaient   de “grands petits éditeurs”.

(Bernard Noël au micro d’Alain Veinstein en 2009, in Bernard Noël, du jour au lendemain, L’Amourier, 2017.)

 

Alors que Bernard Noël dirige la collection “Textes” chez Flammarion, il reçoit en 1978 le manuscrit d’un Varois de 23 ans, Jean-Pierre Sintive. Il en apprécie la teneur et encourage l’auteur à poursuivre dans la voie de l’écriture. S’ensuit une correspondance de plus en plus amicale. Bernard Noël intègre un texte du jeune poète dans les Cahiers de Mauregny qu’il publie avec Colette Deblé. Leur première rencontre a lieu à Toulon, le 25 octobre 1979, lors d’une exposition de Colette Deblé à la librairie-galerie Alinéa. Le contact est si chaleureux que germe l’idée de faire un livre ensemble.

Jean-Pierre Sintive est instituteur. Il décide de se lancer dans l’édition, en utilisant la petite presse typographique Freinet qui se trouve dans sa classe. En 1980, il souhaite imprimer sept poèmes de Bernard Noël parus en 73 dans La Revue de Belles-Lettres. Leur auteur propose au jeune homme d’écrire plutôt un texte qui lui soit spécialement destiné. Cette marque de confiance incite Jean-Pierre Sintive à devenir un véritable éditeur de poésie : il se forme à la typographie, puis achète une presse Phénix, du matériel d’imprimerie et une provision de beaux papiers. Six polices de caractères Times lui sont offertes par Emmanuel Hocquard. Les éditions Unes naissent fin 81 avec Le Visage volé, un recueil de Jean-Louis Giovannoni. À l’automne 1982, Bernard Noël, comme promis, envoie un manuscrit : Fable pour cacher. Le poème paraît chez Unes le 19 novembre – jour anniversaire de l’auteur et de celle à qui la Fable est dédiée. Des peintures originales de Serge Plagnol ornent le tirage de tête. Ce même jour, sur un roman cher à Jean-Pierre Sintive, Bernard Noël inscrit :

© J.P. Sintive

L’année suivante, les éditions Unes publient L’air est les yeux, avec des peintures de Jan Voss. D’autres auteurs et plasticiens viennent enrichir le catalogue : Roger Giroux et François Deck, Bernard Lamarche-Vadel et Mario Merz, Claude Margat et Colette Deblé, etc. En 1984, Bernard Noël écrit une Lettre verticale à Jean-Pierre Sintive. Ses livres chez Unes se succèdent d’année en année, atteignant le total de vingt-cinq. Il s’agit essentiellement de poèmes mais aussi de préfaces et de traductions.

© Unes

En une vingtaine d’années, Unes devient l’un des plus prestigieux éditeurs français. De nombreuses rencontres et expositions avec les auteurs et les peintres des éditions sont organisées par Jean-Pierre Sintive.

Jean-Pierre Sintive, Bernard Noël, Jean-Louis Giovannoni, Patrick Wateau, Bayeux, 1998 © Unes

Parallèlement, Jean-Pierre Sintive et Stéphanie Ferrat ouvrent la galerie Remarque en 1999 à Trans-en-Provence. C’est le lieu idéal pour marier les expositions à des lectures. Bernard Noël participe fréquemment aux rencontres entre peintres et auteurs initiées par les galeristes-éditeurs. Il publie six titres chez Remarque. En novembre 2000, pour fêter l’anniversaire de l’écrivain, quatre-vingt-dix œuvres d’artistes ayant accompagné ses textes sont exposées dans la galerie. Deux cents amis sont présents au vernissage.

Exposition Paul Trajman, galerie Remarque, 2004 © J.P. Sintive

En 2002, un incendie détruit l’entrepôt des Belles-Lettres qui stockent et diffusent les éditions Unes. Elles cessent leur activité car 25 000 exemplaires de leur fonds sont partis en fumée ! Juin 2010, nouveau coup du sort : la galerie Remarque, située près d’un cours d’eau, est victime des graves inondations qui touchent le Var. La voilà contrainte de fermer ses portes…

François Heusbourg est né la même année que les éditions Unes. À la demande de Jean-Pierre Sintive, il en reprend le flambeau en 2013. Dès le redémarrage des éditions paraît À côté du mot perdu, où des interventions de Stéphanie Ferrat accompagnent le poème de Bernard Noël. L’un de ses titres marquants va être réédité à l’occasion des 40 ans de Unes, en 2021.

Jean-Pierre Sintive vient de rouvrir la galerie Remarque à Draguignan avec une exposition Antoni Tàpies.

Documents annexes

Textes de Bernard Noël à propos des éditions Unes :

Une galerie accueille un éditeur (1984)

L’Entrevu (1995)

Tout éditeur… (2000)

Des livres d’Unes (2001)

Texte de Jean-Pierre Sintive sur ses liens avec Bernard Noël (2011)

Bernard Noël et Jean-Pierre Sintive, Draguignan, 2008 © S. Ferrat

 

35 ans des éditions Unes, avec Bernard Noël, Ludovic Degroote (partiellement caché), Esther Tellermann, François Heusbourg, Jean-Pierre Sintive, Daniel Biga et Jean-Louis Giovannoni, Draguignan, 2016 © Pôle Culturel Chabran

Merci à Michèle Brunet et à Jean-Pierre Sintive pour le partage de leurs archives personnelles.