L’attirance de Bernard Noël pour le Mexique est ancienne : à 19 ans, peu après son arrivée à Paris, il découvre Au-dessous du volcan de Malcolm Lowry. « Son livre, pour moi, fut plus qu’un livre parce qu’il vint au début d’une certaine vie [1] », écrira-t-il. Au début des années 1950, Bernard Noël vit dans un grand dénuement et il peine à trouver sa voie. Il se considère comme une « terre ravagée [2] ». La déchéance du personnage du Consul et l’ambiance volcanique du Mexique, restitués par Lowry, font écho à ses tourments intimes. Il voit ce texte comme l’exploration « du gouffre qui toujours se creuse, non seulement entre soi et l’Autre, mais à l’intérieur même de soi, tandis que le temps n’en finit pas de tourner, de revenir sans cesse sur lui pour que la tragédie recommence la tragédie [3] ». Il attend de l’écriture qu’elle lui permette d’exprimer sa propre déréliction. Il voudrait ardemment atteindre son « Mexique intérieur [4] » en écrivant « l’au-dessous d’Au-dessous du volcan [5] ». Le Voyage au pays des Tarahumaras d’Antonin Artaud l’a également beaucoup marqué.
En 1967, Noël écrit « Le Mexique et la mort [6] », texte dans lequel il compare la mort dans la religion occidentale et la mort mexicaine. La première est celle d’un « propriétaire » qui a « enregistré ses bagages » sans assurance d’un au-delà ; la deuxième est une offrande au temps qui s’effectue sans crainte car elle permet d’accomplir un cycle immuable et d’entretenir ainsi « le mouvement de la vie ». Ce texte sera partiellement repris l’année suivante dans quatre petits livrets intitulés Art Mexicain, édités par Fernand Hazan. « Ce qui m’attire dans l’art mexicain, dit Bernard Noël, c’est le comportement humain dont il témoigne [7]. » Il décrit les pratiques des différents peuples qui ont vécu au Mexique. Celle du sacrifice chez les Aztèques l’intéresse particulièrement : « Les prêtres étendaient les victimes sur un autel de pierre, leur ouvrait la poitrine d’un coup de couteau d’obsidienne, arrachaient le cœur et l’élevaient, encore palpitant, vers le Soleil (lequel, à leur idée, serait mort si on ne l’avait ainsi périodiquement alimenté). » Inlassablement opposé à tout colonialisme, il note qu’il n’y avait pas plus de violence dans cette civilisation que dans celle des Conquistadors, et ajoute : « Le signe de la croix a dû semer plus d’épouvante que le regard des dieux aztèques. »
Bernard Noël signe la préface des poèmes de Lowry rassemblés en 1976, sous le titre Pour l’amour de mourir, par les éditions de la Différence . « Écrire, c’est peut-être parler à cette chose obscure, en nous, qui ne répond jamais, ou bien dont la réponse ne passe jamais nos lèvres. »
L’écrivain s’envole une première fois vers le Mexique en 1994, sur l’invitation de Philippe Ollé-Laprune qui dirige le Bureau du livre de l’ambassade de France. C’est dans l’avion que reprend l’écriture du premier de ses monologues dont toutes les phrases commencent par le même pronom personnel : La Maladie de la chair, le monologue du Vous. Ce texte était à l’arrêt depuis un an. La répétition du même pronom produit l’effet d’un tourbillon hypnotique, forme littéraire que Bernard Noël recherchait depuis sa jeunesse. Il écrit à Claude Ollier : « Je voudrais comprendre […] d’où elle tire son pouvoir d’impulsion, bref d’où elle sort… Du Volcan me dis-je, mais…? [9] »
Lors de ce voyage, il se rend à Cuernavaca où se déroule l’action du roman de Lowry et il rencontre des écrivains mexicains dont Octavio Paz. Il visite plusieurs sites archéologiques. Six poèmes du recueil Le Reste du voyage [8] évoquent ce séjour, dont celui consacré à la cité de Tulum :
en cessant d’exister les dieux font en l’air
un vide où vient se déposer la lumière
tous leurs monuments se rassemblent au bord
la terre en dessous fige ses vieilles vagues
on voit sur un fronton le dieu descendant
il devait entraîner la pluie dans sa chute
c’est le ciel qui tombe aujourd’hui dans la pierre
pour très doucement libérer notre cœur
la vue alors s’étend vers le bout du temps
pareil dans ses fonds à la mer Caraïbe
son eau verte a pris le divin dans ses plis
tout finit par le battement la rumeur
tout a commencé de la même façon

C’est au cours de son second séjour au Mexique, de novembre 1996 à janvier 1997, qu’il visite à Mexico la « Casa Azul » de Frida Kahlo transformée en musée. En 1998 la Fondation Pierre Gianadda présente une exposition des œuvres de Diego Rivera et de Frida Kahlo. À cette occasion, Bernard Noël écrit un long article pour le magazine Beaux-Arts. Il y évoque la « qualité terrienne si sensible au Mexique : la force naturelle, qui nimbe les formes du paysage d’une vibration où résonne la voix mythique… »
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DOCUMENTS ANNEXES
2 articles de Bernard Noël sur Malcolm Lowry
Article de Bernard Noël sur Au-dessous du volcan
Cliquer ici pour visionner un reportage de 1998
sur l’exposition Rivera/Kahlo (site de l’Ina)
[1] « Le volcan, la plume » (Clivages n° 3-4, 1975 ; repris dans Treize cases du je, Textes/Flammarion, 1975, puis P.O.L, 1998).
[2] « Lettre à Renate et Jean de S. » (Le Lieu des signes, Pauvert, 1971).
[3] Article de B. Noël (non signé) sur M. Lowry pour le Dictionnaire des lettres, S.E.D.E./Laffont-Bompiani, 1961.
[4] « Lettre à Renate et Jean de S. », op. cit.
[5] « Le volcan, la plume », op. cit.
[6] Le texte est publié dans Le Lieu des signes.
[7] « Entretien avec Jean-Marie Le Sidaner » (Europe n° 606, 1979 ; repris dans La Place de l’autre, Œuvres III, P.O.L, 2013).
[8] P.O.L, 1997.
[9] Lettre à Claude Ollier du 23 janvier 1995.
Nous remercions vivement Monique Burle, Éliane Kirscher
et Philippe Ollé-Laprune pour leur disponibilité.


