“Jeu du tu” avec Jean Frémon

   Le parcours de Jean Frémon est jalonné, depuis son jeune âge, par des rencontres déterminantes qui l’ont amené à devenir à la fois un écrivain fécond et un galeriste de renom. “Jean a toujours eu besoin d’une activité sociale prenante, voire intense, mais son métier de galeriste, puis ses écrits sur la peinture, lui ont permis de réunir les deux faces de sa personnalité, et peut-être de concilier des vocations apparemment contradictoires [1]”, écrit son ami Gérard Macé qui le connaît depuis la classe de seconde.

Jean Frémon, 2015 © Éditions P.O.L

Des rencontres marquantes

   Né en 1946, Jean Frémon se lie d’amitié, dès ses 14 ans, avec l’écrivain Pierre Morhange qui enseigne la philosophie dans son lycée, à Courbevoie. Il lui montre ses premiers textes et Morhange le met très vite en contact avec des auteurs importants comme Michel Leiris, Eugène Guillevic ou Henri Michaux. En 1963, le jeune homme crée, avec d’autres lycéens, une revue intitulée Strophes qui comportera neuf numéros. L’année suivante, il s’installe à Paris. Il suit des cours de Langues orientales et simultanément des études de droit à la faculté d’Assas, où il rencontre Paul Otchakovsky-Laurens qui devient un ami proche, dans une passion partagée pour la littérature.

   C’est à cette époque que Jean Frémon achète Extraits du corps au “Pont traversé”, une librairie de la rue Saint-Séverin tenue par le poète Marcel Béalu. L’ouvrage de Bernard Noël a paru quelques années plus tôt, en 1958. La couverture au liseré bleu et à l’étoile attire sans doute le regard de l’étudiant car les éditions de Minuit publient aussi Samuel Beckett, un auteur qui le passionne. “Extraits du corps a fait l’effet d’un détonateur. Un détonateur secret, je ne me souviens pas en avoir partagé la déflagration avec mes amis d’alors [2]”, écrira-t-il. Dans ces années-là, Bernard Noël est aussi le nom d’un comédien célèbre que Jean Frémon croit être l’auteur des Extraits, ce qui le lui rend sympathique… Le quiproquo est vite dissipé.

   Lorsqu’en 1967 Bernard Noël publie chez Flammarion La Face de silence, Jean Frémon voit dans ce recueil de poèmes un écho à l’écriture de Beckett – alors qu’aujourd’hui, il le rapprocherait plutôt de Michaux. Lors des événements de Mai 68, il fait la connaissance de Bruno Roy qui vient de publier un recueil de Bernard Noël, À vif enfin la nuit, dans sa toute jeune maison d’édition, Fata Morgana. Jean Frémon obtient sa licence de droit – comme son ami Paul – et il prépare un doctorat en Sciences politiques. Il travaille également aux éditions du Seuil (au service des droits étrangers) où il publie son premier livre, Le Miroir, les Alouettes, en 1969. Cette année-là, Le Château de Cène paraît en juin sous le nom d’Urbain d’Orlhac. Comme quelques autres, Jean Frémon sait qui se cache derrière le pseudonyme. Il achète plusieurs exemplaires du roman érotique pour les offrir à ses amies. L’écrivain Claude Fournet l’emmène chez Bernard Noël, impasse Saint-Denis. Claude Fournet repart peu après mais Jean Frémon reste jusqu’au lendemain. Cette première rencontre avec l’auteur admiré s’avère déterminante : “Instantanément, j’ai ressenti qu’une sorte de pacte venait d’être passé entre nous. Rien, jamais, depuis, n’a pu me laisser penser qu’il en était autrement [3],” se souvient Jean Frémon.

   En 1970, il présente Bernard Noël à Paul Otchakovsky qui vient d’entrer comme lecteur aux éditions Flammarion. Ce sera le début d’un trio amical très actif puisque Paul deviendra l’un des éditeurs majeurs de Jean et de Bernard (voir notre article sur P.O.L). Bernard Noël et Jean Frémon se rendent ensemble aux réunions préparatoires d’un nouveau magazine, Politique hebdo, pour lequel ils écriront quelques articles. Vient en 1971 le temps du service militaire pour Jean Frémon. Il l’effectue à Paris, ce qui lui laisse une certaine liberté.  Le soir de son retour dans la vie civile, il se rend à un vernissage rue Dauphine. Bernard Noël est là, en compagnie de Jean-Jacques Pauvert. La conversation s’engage et l’éditeur propose d’embaucher le jeune homme qui cherche du travail. Le voilà “directeur littéraire” des éditions Pauvert. En réalité, il fait surtout office de factotum et de coordinateur.

   1971 est également l’année où Pauvert publie deux titres importants de Bernard Noël : Le Lieu des signes et Le Château de Cène, sous le vrai nom de l’auteur cette fois. Celui-ci est très vite convoqué à la préfecture de police, dans les bureaux de la brigade mondaine. Il est inculpé d’outrage aux bonnes mœurs. Son procès est prévu pour le 25 juin 1973. Jean Frémon et Paul Otchakovsky-Laurens se chargent de préparer sa défense. Au mois de mai, les deux jeunes gens organisent un comité de soutien à Bernard Noël. Ils parviennent à réunir plusieurs centaines de témoignages en sa faveur et ils contactent la presse. Grâce à un avocat de leur connaissance, Robert Badinter accepte de défendre l’accusé gratuitement. En dépit de cette mobilisation, l’écrivain est condamné (voir notre article sur Le Château de Cène).

Écrire ensemble

   Le procès terminé, Jean Frémon et Bernard Noël décident d’écrire un livre à deux, sur le principe d’un échange de lettres. Cette correspondance se déroule d’août 1973 à février 1975. Fata Morgana la publie sous le titre Le Double Jeu du tu. “Cet échange m’a donné envie d’un travail que nous ferions ensemble, que nous signerions, mais où la part de chacun ne serait pas signée [4]”, propose Bernard Noël dans sa lettre de conclusion. Grâce à Jacques Dupin et encouragé par Jean-Jacques Pauvert, Jean Frémon a rejoint en 1974 la galerie Maeght en tant que directeur adjoint. En 1975, Bernard Noël et lui rédigent en commun, pour Les Nouvelles littéraires, un article sur Le Sourire de Jonas, un roman de Jean Demélier que tous deux ont aimé.

   Le désir germe alors d’écrire un poème ensemble . “Plus encore que l’échange de lettres, cet échange de poème – au singulier – fut écrit dans une grande exaltation. Nous étions convenus de répondre tout de suite, c’est à dire que si le moment ne s’y prêtait pas, il fallait différer la lecture du fragment reçu pour ne le découvrir qu’au moment où nous pourrions répondre [5]”, note Jean Frémon. Ce long poème en trois chants, Partout des voix, est basé sur un fragment de Wittgenstein placé en acrostiche.

   Il est ensuite question de créer un récit à deux voix mais le projet échoue car les auteurs ont une conception de l’écriture trop différente, ainsi que Bernard Noël l’explique à Jean Frémon : “Tu m’as assuré maintes fois construire tes romans et récits à partir de notes accumulées longuement qui se fondent dans le courant du récit. Pour moi, qui écris toujours de la première ligne vers la dernière, ta méthode est à peu près inimaginable [6].”

   Dans les années 80, les projets littéraires communs prennent une autre forme. Jean Frémon demande à Bernard Noël d’écrire pour quelques catalogues de sa galerie, qui deviendra “Maeght-Lelong” après la mort d’Aimé Maeght puis “Lelong” tout court en 1987. Pendant que Bernard Noël dirige la collection “Textes” chez Flammarion, il édite Échéance de Jean Frémon. Chacun est toujours attentif aux livres de l’autre qui vont paraître au fil des années. À propos des monologues publiés par Bernard Noël, Jean Frémon écrit en 2001 : “Comment et pourquoi Bernard Noël s’adresse à moi, à vous, nous parle, nous touche, ce fil-là, ce flux-là, qui est passé dans notre première poignée de mains, s’est prolongé dans deux tentatives communes qui n’ont pas beaucoup d’autre intérêt que d’avoir porté ce désir sans l’épuiser, c’est le même qui parle dans les monologues d’aujourd’hui [7].”
Plus de cinquante ans après la première rencontre, ce courant fraternel continue de circuler entre eux, irrémissiblement…

Lecture organisée par les éditions Unes, à l’occasion d’un vernissage de Muriel Modr, le 12 avril 1988 au Muy (photos de Fabienne Vallin)

Bibliographie croisée

De Jean Frémon sur Bernard Noël
  • “Dégager la vertèbre” (sur La Peau et les Mots de Bernard Noël), La Quinzaine littéraire n° 144, 1er juillet 1972.
  • “Lire Blanchot” (sur Deux lectures de Maurice Blanchot de Bernard Noël & Roger Laporte), La Quinzaine littéraire n° 166, 16 juillet 1973 ; repris dans L’Année littéraire 1973 (choix d’articles de La Quinzaine littéraire).
  • Fiche sur Bernard Noël pour l’encyclopédie Littérature de notre temps, fichier V, Casterman, 1974.
  • “Fable”, in Bernard Noël, Givre n° 2-3, 1977.
  • “Inventaire des rythmes”, in Bernard Noël, la moitié du geste, Cahiers Collectifs n° 8, 1984.
  • “Une autre fable”, préface à la réédition de Extraits du corps, Unes, 1988. (“Fable”, “Une autre fable” et “L’Inventaire des rythmes” ont été repris dans Le Singe mendiant, P.O.L, 1991.)
  • “So fing es heimlich an”, in Dossier Bernard Noël, Fusées n° 5, Carte Blanche, 2001.
  • “L’Outrage”, in Bernard Noël : le corps du verbe, ENS éditions, 2008.

De Bernard Noël sur Jean Frémon

(cliquer sur l’image pour lire l’article)
  • “Au bord du fiasco” (sur Ce qui n’a pas de visage de Jean Frémon), Les Nouvelles Littéraires n° 2529, 22 avril 1976.
  • “Lettre à Jean”, in Dossier Jean Frémon, CCP n° 32, 2016.
Jean Frémon & Bernard Noël
  • Éloge du pavé” (sur Le Sourire de Jonas, de Jean Demélier), La Quinzaine littéraire n° 208, 16 avril 1975.
  • Le Double jeu du tu, Fata Morgana, 1977.
  • Partout des voix”, poème à deux inédit, 1976 ou 1977.

Textes de Bernard Noël écrits à la demande de Jean Frémon

  • Chillida, Derrière le miroir n° 242, Galerie Maeght, Paris, 1980.
  • Klapheck, avec José Pierre, Galerie Maeght, Paris, 1980.
  • Jim Dine, monotypes et gravures, Galerie Maeght-Lelong, Paris, 1983.
  • Markus Lüpertz, Galerie Lelong, Paris, 1989.

En 1983, Bernard Noël a publié Échéance de Jean Frémon chez Textes/Flammarion.

 

[1] Gérard Macé, “Lettres à Jean Frémon” in Dossier Jean Frémon, CCP n° 32, cipM, 2016.

[2] Jean Frémon, “So fing es heimlich an”, in Dossier Bernard Noël, Fusées n° 5, 2001.

[3] Ibid.

[4] Bernard Noël, lettre du 9 février 1975 in Le Double Jeu du tu, Fata Morgana, 1977.

[5] Jean Frémon, “So fing es heimlich an”, op. cit.

[6] Bernard Noël, « Lettre à Jean » in Dossier Jean Frémon, CCP n° 32, cipM, 2016.

[7] Jean Frémon, “So fing es heimlich an”, op. cit.

 

Nos vifs remerciements vont à Jean Frémon pour sa disponibilité et sa confiance, ainsi qu’à Jean-Pierre Boyer pour la documentation de cet article.

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