Dans les pas de Rimbaud

   “Il n’y a pas de renoncement, lequel n’est que littérature pour littérateurs, il n’y a qu’un mouvement qui agit à l’intérieur, à la manière de cette langue nouvelle dont Rimbaud a dit qu’elle serait «de la pensée accrochant la pensée et tirant» [1].” Bernard Noël

Arthur Rimbaud (en haut à gauche) à Aden vers 1880

Le colloque d’Aden

L’Institut du monde arabe et le gouvernement du Yémen du Sud organisent à Aden, du 11 au 18 mars 1990, un colloque sur Arthur Rimbaud réunissant auteurs arabes et français, dont Bernard Noël [2]. Le 14, guidé par Alain Borer, le groupe d’écrivains part sur les traces de Rimbaud dans les rues de la ville, “le labyrinthe d’Aden s’ouvrant dans les coulisses d’un colloque [3]”. Dans le quartier de Krater, la maison où le poète fut importateur est identifiée grâce à Barr-Adjam – livre des souvenirs d’Alfred Bardey, son employeur – ainsi qu’à des photographies fournies par deux intellectuels yéménites. Alain Borer raconte : “Nous entrons dans l’agence Bardey ; ouverte et habitée, mais discrètement déserte à cet instant, la maison sent encore le café des harims – elle n’a pas changé d’affectation, devenue Chambre du commerce et de l’industrie où s’entassent des sacs de moka d’Arabie [4].” Alain Jouffroy, participant à cette découverte, écrit : “Soudain, le «mythe Rimbaud», fabriqué dans les officines littéraires et universitaires françaises, tombait silencieusement en poussière sur les tièdes carreaux fendus de cette terrasse, à la lumière du crépuscule yéménite. Tout devenait, banalement, mystérieusement réel [5].”

La maison Bardey, 1994 © Jean-Claude Grosse

Lors du colloque, Alain Jouffroy lance l’idée d’écrire collectivement un “Manifeste d’Aden”. La veille du retour en France, Bernard Noël lui remet ces quelques lignes, en guise de début du manifeste : “Aden est un mot, et chaque mot est en soi une image, car un mot ne se limite pas au sens de la chose qu’il désigne. Aden, où nous sommes venus, n’est pas un lieu, c’est simplement la forme qu’ici donne à l’inconnu puisqu’il faut, un instant, que l’inconnu ait des lèvres et un corps pour que, dans l’Autre, notre propre limite prenne un contour aimable. Nous aimons l’amour qui nous souffle entièrement en tu [6].”

De 1991 à 1997, la maison Bardey est transformée en un centre culturel franco-yéménite. En 2000, elle devient le “Rambow Hotel” ! Sur une photographie de 2018, le nom de l’hôtel est toujours gravé au-dessus de l’entrée mais ses fenêtres apparaissent murées et des panneaux sur sa façade indiquent : “Abou Ahmed, toutes sortes de meubles”…

Rambow Hotel, 2018 © Georges Malbrunot

Bernard Noël a contribué au colloque avec ce texte sur l’image poétique :

De la pensée accrochant la pensée et tirant

Le site artyuiop propose l’intégralité de la lettre de Rimbaud à Demeny.

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[1] Bernard Noël, Arthur Rimbaud in La Place de l’autre, Œuvres III, P.O.L, 2013.

[2] Les autres participants sont Chawki Abdelamir, Alain Borer, Chantal Dagron, Charles Dobzynski, Thierry Fabre, Kadim Jihad, Alain Jouffroy, Mohamed Kacimi, Marc Le Bot, Serge Sautreau et André Velter.

[3] Alain Borer, La découverte de la “Maison Rimbaud” in Sud, cahiers trimestriels, n° 112, 1995.

[4] ibid.

[5] Alain Jouffroy, Je suis ici dans les Gallas, éditions du Rocher, 1999.

[6] Alain Jouffroy, Petite introduction à un manifeste d’Aden in Rimbaud, revue Europe n° 746-747, juin-juillet 1991.

Bernard Noël et Arthur Rimbaud

Dans son œuvre, Bernard Noël se réfère plusieurs fois à Rimbaud de manière plus ou moins explicite. Il lui a également consacré quelques textes spécifiques :

  • La mort, le mot et le mort-mot, préface à Arthur Rimbaud de Roger Gilbert-Lecomte (Fata Morgana, 1971), reprise dans Treize cases du je (Textes/Flammarion, 1975). Ce texte est principalement axé sur Gilbert-Lecomte.
  • Aujourd’hui, Rimbaud…, réponse de Bernard Noël à une enquête menée par Roger Munier auprès d’une cinquantaine d’écrivains (Archives des lettres modernes n° 160, Minard, 1976).
  • L’Élan et le Hoquet, in Jules Laforgue, Œuvres complètes, t. 2 (L’Âge d’homme, 1995), repris dans La Place de l’autre, Œuvres III (P.O.L, 2013).
  • Harar, préface au livre de photographies éponyme de Guy Hersant (Filigranes, 1999).
  • Arthur Rimbaud, texte paru initialement en espagnol, traduit par Miguel Casado (Casa Encendida, 2007 ; Huerta de San Vincente, 2008), puis repris en français dans La Place de l’autre, Œuvres III (P.O.L, 2013).

 

Merci à Jean-Baptiste Para et à Jean-Claude Grosse pour leurs aimables autorisations ainsi qu’à Mohammed Bennis pour sa traduction.

Une réflexion sur « Dans les pas de Rimbaud »

  1. Merci pour ces archives de phrase murmure qui captent les oreilles et les yeux à la vitesse d’une foudre éteinte et d’une puissance de foule.

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