Focus sur “Le 19 octobre 1977”

Les trois éditions du livre : 1979, 1998 et 2006

Une date pour titre

Le 19 octobre 1977, de Bernard Noël, paraît en mai 1979 chez Textes/Flammarion. “Je crois qu’on n’avait jamais mis de date comme titre d’un roman[1],” remarque l’auteur. André Pieyre de Mandiargues présente ainsi ce livre : “[Le 19 octobre 1977], sur les quais, un «personnage de récit» qui s’exprime à la première personne et qui évoque assez l’auteur pour que je l’appelle B.N. ouvre un livre à la reliure aveugle dont s’échappe une photographie qui, un instant, le bouleverse sans que vraiment il l’ait vue et pour laquelle il achète le livre. Puis B.N. s’en va dans le présent qui tourbillonne, confuse actualité, flocons d’amitié ou d’amour, d’humour et d’érotisme, de labeur et de paresse, de politique et d’histoire, flocons qui sont sa (notre) vie, fleurie parfois d’un sexe nu, tourmentée par l’annonce de la torture ou de la mort des autres, en attendant ce que nous ne savons que trop…

Le livre où est la photo, B.N. l’a scellé de bandelettes de papier. Un an plus tard, le 19 octobre 1978, B.N. reçoit d’une amie un paquet qui contient le récit fatidique de Maurice Blanchot, L’Arrêt de mort, dont il relit quelques pages. Avec une sorte de colère, alors, il prend le livre qui attendait depuis douze mois d’être découvert et rompt les sceaux. Il s’agit d’Arrêt de mort de Vicki Baum, et des pages exagérément romancées jaillit la terrible image, photo d’un corps fracassé, mutilé, supplicié probablement, une femme : Carmen Juana Cisneros, que falleciò en octubre [2].” D’un Arrêt de mort à l’autre, un étrange effet se répète : en découvrant la photo glissée dans le livre de Vicki Baum, B.N. est pris de malaise, comme ce fut le cas dans un train, des années auparavant, pendant la lecture du livre de Blanchot au titre similaire[3].

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Du matériau pour la pensée

Bernard Noël s’explique sur ce livre qu’il a qualifié de “premier monologue extérieur[4]”: “À partir du moment où j’ai commencé à travailler sur le visible, je me suis rendu compte que la vie intérieure ne contient rien que du visible : la pensée abstractise mais toujours à partir de données réelles. Tout se passe comme si nous transformions sans cesse, mais toujours par ressemblance, des éléments empruntés au réel, des images. La pensée est un monologue associant des images extérieures qui peu à peu se transforment : l’image réelle devient métaphore et celle-ci devient un concept. Mon désir était de faire sentir, à travers des choses assez simples, comment elles deviennent pensée, et pensée jouissante [5].”

Des extraits de conversations et de lettres, l’ombre d’une grille, des citations d’ouvrages, une pétition reçue, une liste de courses, voilà, parmi tant d’autres, les “choses simples” qui servent pour Bernard Noël de “matériau à la pensée [6]”. “La pensée est un phénomène physique dans lequel le corps trouve un plaisir [7]”, dit-il. Cette jubilation passe par le regard. “Dans les trois parties du livre, le regard est le liant de tout ce qu’il se passe : tout est regardé et interrogé à travers le regard. Ce qui sous-tend et entraîne le récit est la volonté d’écrire sous forme d’instantanés, comme on prend des photographies. […] C’est l’écriture mise au service du rapport que l’on peut avoir avec le réel : comment exprimer le réel, comment tenter d’inventer une forme de réalisme très direct, très brut[8] ?” 

Coupure de journal non identifiée

Denis Roche a lu Le 19 octobre 1977 : “C’est un livre où j’ai constamment l’impression d’une circulation – au sens propre du terme – de mots, de phrases, de dialogues ; je suis frappé par l’importance des dialogues. Il y a une espèce d’opacité des personnages qui fait qu’on ne les voit pas, on ne les regarde pas vraiment et qu’on a l’impression, en tant que lecteur, d’être toujours occupé à regarder les mots qu’ils sont en train d’échanger, les dialogues qui sont en train d’avoir lieu. En plus Bernard établit une circulation (escaliers, pièces, objets qui sont sur la table et autres choses comme ça) et on est tout le temps soumis à cette circulation tantôt très lente ou très rapide, très vibratile. C’est un livre qui m’a beaucoup frappé par un sensualisme très fort qui fait que l’écriture n’est vécue ni par l’écrivain ni par le lecteur comme une notion abstraite ou théorique mais comme quelque chose qui est constamment en relation avec les corps humains, sans que les corps soient les sujets du livre. C’est ce qui se passe entre eux, ce qui circule entre eux sans arrêt qui me paraît être absolument le sujet du livre[9].”

Quelques clefs

Omniprésence du 19

Le 19 est un nombre majeur pour Bernard Noël : il est né un 19 novembre. Cette date-anniversaire est celle de nombreux achevés d’imprimer : Souvenirs du pâle, Le Livre de Coline, Le tu et le silence, Un livre de fables, etc. Quant au “19 octobre”, il jalonne tragiquement la vie personnelle de l’écrivain : c’est le jour de 1971 où le peintre François Lunven, l’un de ses amis les plus proches, s’est défenestré [10], comme précédemment Unica Zürn (19 octobre 1970). En 1984, Henri Michaux, cher à Bernard Noël, meurt également un 19 octobre. Plusieurs achevés d’imprimer sont datés de ce jour funeste : D’une main obscure, Le Château de Hors, Bruits de langues, etc.

À la page 25 du roman, on retrouve le 19 : “J’ai noté le passage du temps au moyen de barres ou bâtons tracés par rangées de 19, selon une manière de compter à laquelle j’ai donné le nom de maya-moins-un.” De même page 26 : “Je m’oblige […] chaque matin à ouvrir quelques-uns de mes livres à la page 19.”

DES PERSONNAGES Masqués

Des amis de Bernard Noël apparaissent dans le roman, sous une forme plus ou moins cryptée. On pourra deviner les noms de Ramon Alejandro, François Lunven, Louis Aragon, Denis Roche, Peter Handke, Jan Voss et quelques autres. Des propos de Jacques Sojcher sont repris par le “philosophe” de la troisième partie. Page 20, on reconnaît Roland Barthes derrière “B., un écrivain à la mode”. Celui-ci vient alors de publier Fragments d’un discours amoureux.

Est évoquée aussi, page 135, la “Petite Âme”, figure féminine troublante présente dans deux autres textes de Bernard Noël. C’est au début des années 60 que l’écrivain a rencontré cette comédienne. Elle s’est ensuite éloignée mais n’a pas manqué d’envoyer chaque année une lettre à B.N. pour son anniversaire, en lui précisant : “Ne cherche pas à me répondre, je suis introuvable…” Sachant que son amie lit tous les livres qu’il publie, Bernard Noël a l’idée de lui faire signe à travers Le 19 octobre 1977 pour lui exprimer son désir de la revoir. Il raconte, dissimulé derrière la 2e personne du singulier : “Tu as écrit un roman et cité, dans le cours du récit, quelques passages de lettres reçues, en soulignant ton désespoir d’être réduit au silence quand un échange serait si nécessaire. Ce roman est sorti au printemps. La réponse est arrivée, ponctuellement, pour ton anniversaire, à la fin de l’automne. La Petite Âme était heureuse de ton signe, mais elle ne changerait pas d’attitude. Jamais [11].”

À propos des messages glissés dans Le 19 octobre à l’intention de cette femme, B.N. révèle : “C’était […] une solution désespérée parce que mon livre, tout aussi discrètement, s’adressait à une autre femme dont j’aimais tellement le regard, et derrière lui le corps qu’il fleurissait de lumière, que cet amour aurait dû lui crever les yeux [12].” Carmen Juana Cisneros, la femme torturée aux yeux crevés, serait donc le double monstrueux de l’amante au beau regard…

Des clefs énigmatiques, des citations secrètes, des mises en abyme, de vraies ou fausses confidences, des réflexions philosophiques et poétiques, tout ces ingrédients littéraires font du 19 octobre 1977 une expérience jouissive pour la pensée de ses lecteurs.

[1] “À voix nue”, entretien n° 3 avec Michel Camus, France Culture, 23/10/1991.

[2] Bernard Noël aujourd’hui, plaquette publiée par les éditions Flammarion en 1979 pour accompagner la parution du roman. La couverture comporte un extrait du manuscrit. Le texte d’André Pieyre de Mandiargues constitue la préface de l’édition Gallimard de 2006.

[3] Voir à ce propos le texte de Bernard Noël D’une main obscure” in Deux lectures de Maurice Blanchot, Fata Morgana, 1973 ; ce texte a été édité séparément chez Fata Morgana en 1980.

[4] Quatrième de couverture du roman.

[5] Émission “Un livre, des voix” consacrée au 19 octobre 1977, France Culture, 04/07/1979.

[6] Quatrième de couverture, op. cit.

[7] Émission “Un livre, des voix”, op. cit.

[8] Entretien n° 2 avec Irène Lichtenstein, France Culture, 20/02/1982.

[9] Émission “Bruits de pages” d’Alain Veinstein, France Culture, 20/06/1979.

[10] Voir notre article de novembre 2019.

[11] La Petite Âme, lithographies de Daniel Nadaud, Fata Morgana, 2003 ; repris dans Les Plumes d’Éros, Œuvres I, P.O.L, 2010.

[12] Le tu et le silence, Fata Morgana, 1998 ; repris dans Les Plumes d’Éros, Œuvres I, P.O.L, 2010.

Un extrait d’une version primitive du 19 octobre 1977 a été publié dans le n° 1 de la revue La Répétition daté du 2e trimestre 1978.

Dédicace à Jean-Pierre Sintive 

© Jean-Pierre Sintive

 

Nos remerciements vont à Jean-Pierre Sintive et à Bertrand Verdier qui ont permis d’enrichir la documentation de cet article.

Une réflexion sur « Focus sur “Le 19 octobre 1977” »

  1. Dans ma pensée littéraire, je mets en tension ou j’écarte ce que j’entends pour les mots de Valère Novarina et de Bernard Noël. Cet exercice m’est difficile, c’est pourquoi je ne peux le prolonger trop longtemps, par contre il m’apporte beaucoup dans mes travaux de textes.
    Merci encore…!

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