Écrire sans être écrivain (1960)

Après la parution d’Extraits du corps en 1958, Bernard Noël n’écrivit plus de livres pendant dix ans. Il gagna sa vie en travaillant comme rédacteur pour les dictionnaires des éditions Laffont-Bompiani. Il s’exprima à propos de cette période où il “écrivait sans être écrivain” :

“L’écriture des articles était soutenue par deux contraintes : un sujet, une longueur. Je respectais strictement la seconde, et elle jouait comme un défi à l’égard de la première. Par exemple, rendre compte de Lumière d’août en cinquante lignes de quarante-cinq signes était une tâche a priori impossible, dont je m’acquittais en m’efforçant d’insuffler dans l’espace de l’article quelque chose de l’air du livre, et pas seulement un compte rendu. Je dirais aujourd’hui que j’essayais de reproduire l’empreinte laissée en moi par la lecture du livre, et que le respect de la longueur impartie m’y aidait en créant une tension propice au transfert.

J’ignore ce qu’il en est du résultat, qui en tout cas m’a valu une rapide reconnaissance de la part de mes employeurs et un travail assuré pendant une dizaine d’années. À présent, avec la distance, je me demande où est la continuité entre cette longue période d’écriture privée du soutien des valeurs littéraires qui d’habitude la justifient, et la période suivante placée au contraire sous leur signe jusque dans leur contestation.” (L’Espace du poème, P.O.L, 1998)

Après ce long silence littéraire, Bernard Noël concevra et publiera en 1971 son propre dictionnaire, le Dictionnaire de la Commune.

Il est donc intéressant de connaître la teneur de ces articles d’encyclopédie qui forgèrent une écriture. Sont proposés ici cinq extraits du Dictionnaire des personnagesgros volume paru en 1960 dans lequel les articles sont signés des initiales de chaque rédacteur. Dans ceux de “B.N.”, on trouve les thèmes de la représentation et de la présence qui sous-tendront l’œuvre à venir. Et la touche noëlienne est déjà très perceptible…

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Aurélia

Personnage de l’œuvre de Gérard de Nerval Aurélia ou le rêve et la vie (1865). On peut s’interroger sur les visages dont elle est la somme, dénombrer les mythes qui, en elle, se sont cristallisés, dire quels instants elle a transfigurés, mais rien n’est épuisé et il semble, au contraire, que tout effort pour approcher de son secret ne fasse qu’en approcher la présence rayonnante au plus profond de l’être. Singulière et multiple, elle invite sans cesse à de nouvelles métamorphoses à moins qu’elle ne se fixe soudain dans une immobilité si absolue qu’aucun mot ne peut en rendre compte ; mais l’instant éternel où elle se pose alors n’est qu’un “passage” au-delà duquel commence un autre monde qu’elle habite à tel point qu’elle en est la substance. Le visage s’estompe dans une ombre que jettent des milliers de visages et l’esprit tombe à travers mille corps, cherchant parmi tant de squelettes le chemin du Salut, ou l’extrême, l’ultime regard d’Aurélia. […]

Dans un entretien radiophonique avec Jean Daive de 1977, B.N. parle de son admiration pour Nerval : “Ce qui me paraît le comble du transparent c’est la prose de Nerval et elle a été longtemps pour moi le modèle. Elle l’est peut-être d’ailleurs toujours…”

Compson

Nom de famille des principaux personnages du roman de William Faulkner Le Bruit et la Fureur (1929). Ils sont sept, répartis sur trois générations. […] Ils ne sont pas décrits mais présents à travers les monologues de certains d’entre eux ; ils ne sont pas, non plus, exactement présents : on les devine derrière les mots, et derrière le silence qu’il y a entre les mots et derrière la conscience de qui parle ces mots et ce silence. Ils viennent à nous comme des suggestions, des suggestions qui finiraient par se transformer en obsessions. “Les hommes, fait dire Faulkner à l’un deux, ne sont que des poupées bourrées de son puisé au tas de détritus où ont été jetées toutes les poupées du passé.” C’est ce “son”, le leur et tout ce qui, dans ce “leur”, n’est pourtant pas eux, qui flotte de phrase en phrase, tantôt nous étouffant et tantôt faisant lever en nous ce qui, aussi, est “nous” sans être nous. […] Toutes leurs voix s’accordent, se mêlent, s’opposent, se déchirent pour composer cette symphonie de “bruit” et de “fureur” où leur famille se décompose lentement dans une atmosphère de folie et de catastrophe. Pas de progression, vraiment, dans leur caractère mais une sorte d’implacable déchirement qui, peu à peu, fait voler leur “son” jusqu’à ce que sa poussière obsédante recouvre tout, englue leurs voix, leurs gestes, leurs paroles dans son accablante volée où la vie et la mort deviennent comme une espèce de bruit mat à l’orée de la conscience. Un bruit qui n’en finit plus, qui ne cessera jamais, qui ne peut pas finir tant qu’il demeure un vivant.

Au micro d’Alain Veinstein, en 1994, B.N. dit de Faulkner : “Il se trouve que j’ai lu Faulkner assez jeune pour en être marqué longuement, sans doute parce qu’à partir de la forme qu’il donne au récit, qui est une espèce de forme tournoyante, tous les récits devenaient possibles parce qu’ils étaient directement branchés sur ce fond, cette rumeur, une rumeur orageuse, qui est l’image sous laquelle j’aime bien imaginer toutes ces paroles en l’air.” (Bernard Noël, du jour au lendemain, L’Amourier, 2017)

Deirdre

Personnage de la mythologie irlandaise. […] William Butler Yeats s’est inspiré de cette légende dans sa tragédie Deirdre (1907), qui fait le récit du retour et de la mort de la jeune femme. Sept ans, elle fut cette errante aux lisières du monde dont les aventures inspiraient les ménestrels ; quand elle apparaît, c’est comme si, à force d’avoir été appelée, elle naissait réellement d’un chant. Être tout pétri de mystère, sa brève course au travers du poème tragique est la rencontre parfaite d’un thème ancien, tout nourri de temps, et du verbe unique du poète. Son personnage est d’abord cela, une résonance à l’intérieur des mots, la splendide levée d’une présence qu’inscrit en nous le rythme de la phrase. […] Elle tente de vaincre le temps en ne le laissant pas défaire peu à peu l’absolu de l’amour et, parce qu’elle a le courage de mourir à l’heure voulue, elle gagne, laissant comme elle le désirait la légende d’une femme qui sera jeune pour toujours.

En 1962, passionné par Yeats, B.N. a traduit Deirdre pour le Théâtre de l’Alliance Française qui représentait la pièce. Cette traduction n’a pas été publiée.

Merteuil (la marquise de)

Personnage du roman de Choderlos de Laclos Les Liaisons dangereuses (1782). […] Ce qui fascine, en elle, ce n’est pas le mal (elle ne le recherche pas en lui-même) mais ce pouvoir de se faire, de se jouer constamment avec une maîtrise absolue. Elle est à la fois son propre Auteur et son propre Comédien, et sans dédoublement car le Comédien est agi par le regard de l’Auteur. On dirait que la représentation permanente qu’elle donne d’elle-même, et qu’elle se donne, illustre, en action, le mot de Rimbaud : « Je est un Autre », car, toujours, elle est une Autre en elle, une Autre qui se voit, se parle, se contrôle, se dirige, jouant de son cœur, de son esprit et de son corps en fonction du développement de son « sujet », se créant ainsi dans le rôle et la forme qu’elle a choisis. Elle l’avoue, d’ailleurs : « Je puis dire que je suis mon ouvrage. » Le sort d’objet que son époque réserve à celles de son sexe l’oblige à se tenir constamment sur la défensive : elle sait qu’elle ne peut se permettre aucune défaite, car la moindre lui coûterait sa liberté, d’où une excitation de plus à tenir éveillé le regard de sa conscience. Cela réussi, une fois qu’elle a la certitude de se mener à la perfection, le goût lui vient de mener les autres. Assurée d’elle-même, elle peut passer de la défensive à l’attaque et, grâce à l’acuité acquise maintenant par sa conscience, jouer des autres comme elle joue d’elle-même. L’amour sera le thème de ce jeu-combat, et son arme, parce que l’amour est le moyen qu’utilise la classe adverse des hommes pour assujettir ses semblables : elle aurait pu aussi bien jouer de la politique, de la religion ou de la philosophie si celles-ci eussent été, de son temps, les forces qui secondaient principalement l’oppression. Le comble de son habileté consiste également à goûter l’amour tandis qu’elle s’en joue, à le faire contribuer à la fois à son plaisir et à sa vengeance, double emploi où se satisfont également son érotisme et sa volonté.

[…] Laclos l’exécute, la défigure, la ruine mais il évite de lui rendre la parole, se contentant de nous donner ses dernières nouvelles par la bouche de ses ennemis : simple vengeance d’auteur contre un personnage qui le fascine et dont il doit se débarrasser ! Du moins la laisse-t-il s’échapper, nous permettant de rêver à ce qu’un être aussi bien armé peut encore accomplir pour se relever.

À propos des Liaisons dangereuses qui l’ont marqué, B.N. écrit : “J’ai découvert ce livre vers 15 ou 16 ans grâce aux Belles lectures, un journal qui a paru peu de temps et publiait in extenso des chefs-d’oeuvre…” (correspondance privée, 2018)

Orsino

Personnage de la comédie de Shakespeare La Nuit des Rois (1602). Amoureux de l’amour et “noyé” dans son imagination, il se dupe lui-même en croyant vouer à Olivia une passion qui vise l’infini (“l’esprit de l’amour”), et se préoccupe si peu de son objet réel qu’elle s’accommode d’une cour faite par un intermédiaire. C’est qu’amant mélancolique, Orsino préfère l’analyse de ses propres sentiments, ou leur incantation lyrique, à leur témoignage et qu’il trouve à manier les mots une exaltation plus violente qu’à les traduire en actes et en présence. Mais, au fond, il ne se complaît à ses discours que faute d’avoir été vraiment bouleversé et quand il sera saisi par l’amour de Viola, il n’aura plus besoin de tirades pour lui offrir son royaume et sa vie, l’idéal s’étant désormais incarné dans la réalité.

B.N. est un connaisseur du théâtre de Shakespeare. Il a traduit Timon d’Athènes et La Nuit des Rois.

 

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