Texte sur “La Terre vaine” de T. S. Eliot (1976)

Tout d’abord, un immense merci à celles et ceux qui ont manifesté leur intérêt pour ce site : deux semaines après son lancement, l’Atelier a reçu plus de 5000 visites ! Pour inaugurer le mois de décembre, voici un très beau texte de Bernard Noël qui est à ce jour inédit.

Le 22 octobre 1976, à l’occasion du bicentenaire de l’indépendance des États-Unis, France Culture diffusa Un rêve américain, une émission de neuf heures (en quatre parties) réalisée par Jean Daive. Au cours de la partie “L’Espace américain”, Anne-Marie AlbiachJean Daive, Robert Maguire et Bernard Noël lurent à quatre voix La Terre vaine de T. S. Eliot. En préambule, Bernard Noël présenta ainsi ce classique de la poésie anglo-saxonne, qui est l’un de ses poèmes préférés :

LA TERRE VAINE (THE WASTE LAND)

   Un poème, à quoi tient un poème ? Les mêmes mots, et pourtant la langue ne les articule pas comme ailleurs. On dirait que tout y est pris à la racine. Dans ce qui finit quelque chose commence. La langue a bien dû commencer un jour, après quoi ? Le poème s’en souvient, et de son début, et il traverse sa propre fin. Il y a là les premiers mots de l’animal, en même temps que le dernier mot de l’humain. Cette coupe dans le temps, dans son épaisseur – coupe mouvante, vibrante –, elle est particulièrement perceptible dans La Terre vaine, peut-être parce qu’il s’agit du premier poème qui s’installe justement dans la coupure, son battement, sa pulsation, au lieu de la décrire. Désormais, la poésie sera le vif, la chose même.

     La Terre vaine a été publiée en 1922 par Thomas Stearns Eliot. Le mot « vaine » traduit approximativement le mot anglais « waste » qui désigne une terre dévastée, stérile. La terre vaine c’est aussi la langue, ravagée, qui ne peut plus faire croître aucune foi, aucune communication. Mais un poème n’est jamais une information qu’un résumé pourrait réduire. Eliot lui-même a toutefois donné quelques indications sur l’arrière-plan mythologique du poème. Se croisent des allusions au roi Arthur, à Tristan et Yseult, à la Légende du Graal ainsi qu’aux mythes recensés par Frazer dans Le Rameau d’or. Mais tout cela, et les citations en langues étrangères, et les références culturelles, tout cela est fondu, emporté dans le mouvement du poème, avec la même force élémentaire que le feu ou l’eau qui sont les référents de certains de ces chants. Des voix parlent, se croisent, mais ces voix sont comme l’excès d’elles-mêmes en ce sens qu’elles sont hors bouche : elles sont la voix des noyés dans le temps. Elles inscrivent non pas de la présence mais le bruissement d’un effacement. Elles ne sont pas posées, elles vont et viennent selon le mouvement de ce qui battait déjà avant toute langue et qui survivra à toute langue. Mais, dans la mesure où elles sont dans ce mouvement, elles nous parlent d’un lieu intérieur à tous les naufrages, un lieu qui est peut-être l’envers de la langue, un envers sans lequel la langue ne serait pas complète, tout comme la parole n’existe qu’avec le silence. Nous descendons le fleuve et voici qu’il prend feu, et de cet impossible surgit cette faculté de renversement qui nous met la nuque en arrière et le corps debout, le visage fendu, la bouche ouverte. Le poème adhère en nous à cette verticalité qui est le commencement et quelque chose nous pousse à travers lui à remettre debout ce souvenir d’avenir que le temps use, sans oubli, interminablement…

Lecture de La Terre vaine par les quatre poètes en 1976 :